Patelinois
Outre l'idée générale de son étalage polyglotte, Rabelais doit à la Farce de Pathelin plusieurs dérivés tirés du nom de son principal personnage, à savoir :
Patelin (2), langage obscur et embrouillé, comme celui débité par maître Pathelin, terme synonyme de baragouin. Ce mot se trouve déjà avec cette acception chez CoquiUart et a survécu dans le parler vulgaire au sens de « pays ».
En fait, le nom de patelin (graphie des éditions originales) est antérieur à la Farce et signifie tout simplement « jaseur » (3). C'est un dérivé de l'ancien verbe pateller, gazouiller, deux fois attesté par Palsgrave (4). A l'exemple des synonymes gasouiller ti jargonner, l'action a passé des oiseaux tout d'abord aux enfants, ensuite à l'homme.
Patelinois, même sens que patelin, dérivé formé à l'aide d'un suffixe fréquent dans des cas analogues. Rabelais emploie lui-même Jargonnois (1. III, ch. xvii) ; Des Périers dit cailletois et regnardois, c'est-à-dire langage de Caillette et de renard ; du Fail, cornillois, ou croassement des corneilles. En entendant le sixième discours de Panurge, Epistémon lui demande: « Parlez vous Christian, mon amy, ou languaige pateli-
(i) Voy., sur les Antipodes, le lvh® chapitre des Sitigularite^ de la France antarctique (i53H) d'André Thévet, et un article de P. G. Boffito, « La leggenda degli Antipodi », dans Miscellanea di sludi critici editi in onore di Arturo Graf, kjoS, p. 583-(5oi. Cf. aussi d'Aubigné, Œuvres, t. Il, p. 5oi.
(2) « Durant la procession [des frères Fredons], ils fredonnoient entre les dens mélodieusement ne sçay quelles antiphoncs : car je n'entcndois leur patelin » (I. V, ch. xxvii).
(3) On y voit habituellement un nom forgé : « Nous pensons que Patelin est un nom fait à plaisir, avec une intention de sourde onomato pée qui se sent mieux qu'elle ne s'explique, c'est quelque chose de bas, de fourré, de perlidc et de fin, qui tient du chat et du renard ». — Petit de Julleville, Répertoire du théâtre comique en France au Moyen Age. i<S8(3, p. 2o3.
(4) « Ce petit oyselet commence à pateller. mais il ne sçait pas encore chanter sa lay tout à playn... Cest oyselet patelle desja, il chantera avant qu'il soyt longtemps » (p. 484 et 689).
noys} » Ce dernier difTère néanmoins du languaige laniernois qui sera étudié plus bas (i).
On retrouve patelinois dans la plaisante lettre que Rabelais avait envoyée à Ant. Hullot. En citant au début quelques vers macaroniques, il a soin d'ajouter : « Ces paroles... translatées de Patelinois en nostre vulgaire Orle:inois, valent autant à dire... ». Dans ce passage, patelinois signifie simplement langage de Patelin, attendu que les phrases macaroniques citées sont littéralement extraites de la Farce.
L'expression parler cJiristiàn, citée ci-dessui (2), est également une réminiscence de Pathelin. Le drapier, en entendant les baragouins du rêveur, s'écrie (éd. Jacob, p. 76):
Saincte Dame ! comme il barbutte I
Par le corps bieu, il barbelote
Ses mots, tant qu'on n'y entent rien.
// ne parle pas chrestien,
Ne nul langaige qui apere.
C'est une métaphore familière à toutes les langues romanes (3), dans lesquelles chrétien est synonyme d'homme (4) et
(i) Notons les deux autres dérivés :
Patelinage, qu'on lit déjà dans les Miracles de saint Nicolas (cités dans le Recueil de Delboulle) : « A point ay son or par patelinage ». Chez Rabelais, ce dérivé désigne une farce analogue à celle de Pathelin (1. III, ch. xxxiv), « la morale comédie de celuy quiavoit espousé une femme mute ».
Patelineux, insinuant et trompeur comme Pathelin, épithète dont Panurge (1. III, ch. xxii) caractérise Raminagrobis, qu'il tient pour hérétique et blasphémateur. C'est Pasquier qui a le premier relevé ces emprunts {Recherches, 1. VIII, ch. lix).
(2) Cf. aussi l. III, ch. xvii ; « Adoncques [la Sibylle de PanzoustJ s'escria espouventablement, sonnant entre les dens quelques mot:^ barbares et d'estrange termination, de mode que Panurge dist à Epistemon : Par la vertus Dieu, je tremble, je croy que je suys charmé. Elle ne parle poinct Christian... ».
(3) Henri Estienne se trompe en considérant l'expression parler chrétien comme particulière à l'italien et spéciale au vénitien {Dialogues, r. II, p. 290) : « Et ne doute pas que son esprit ait en un moment peregriné en pays... d'Italie, quand il m'a taxé comme ne parlant pas langaige Chrestien, car vous sçavez que les Italiens, et principalement Vénitiens, disent Parlate Christian, quand ils veulent dire: Parlez un autre langage lequel je puisse entendre : comme si un langage qu'ils n'entendent pas, ne devet pas estre appelle Chrestien ».
(4)Guillemette en parlant de Pathelin qui feint d'être le malade (p. 61) :
38o ÉLÉMENTS IMAGINATIFS
à'Iiumain ; de là parler chrétien, c'est s'exprimer dans un langage intelligible, en opposition avec parler baragouin ou employer un langage barbare. Rabelais appelle languaige barbare les parolles gelées que Panurge entend sur les confins de la mer Glaciale (l. IV, ch. lvi).
3, — Lanternois.
Voici le troisième (i) baragouin dans la série polyglotte de Panurge :
Prug frest strinst sorgdmand strochdt drhds pag brleland Gravot, Chavigny, Pomardiere, rusth pkallhdracg Devinieres près Nays, Bcuillé, kalmuch, monach drupp del meupplist rincq druld dodelb up drent loch mine stzrinquald de vins ders Cordelis bur jocst stzampenards.
Le procédé est, on le voit, le même. On y discerne plusieurs noms propres familiers à Rabelais et quelques noms communs (tels monach^ vins des Cordeliers, [vi\stanipenard).
« A quoy dist Epistemon : Parlez vous Christian, mon amy, ou languaige Patelinoys.^ Non, c'est languaige Laniernoys » (2).
Rabelais revient sur le même baragouin, lorsqu'il parle pour la première fois du pays des Lanternois (l. III, ch. xlvii) : c'est là que Panurge ira chercher sur son mariage le mot de la Dive Bouteille (3).
Mon pronostic est, dist Pantagruel, que par le chemin nous ne engendrerons melancholie. Jà clairement je l'apperçois; seulement me desplaist que ne parle bon Lanternoys.
Helas ! le povre chrestien A assez de mal meschance :
Unzc semaines, sans laschance, A esté illec, le povre homme...
Et ce sens se lit encore chez Molière et dans La Fontaine. Voy. Livet, Lexique de Molière, t. I, p. 400-401.
(i) En réalité le deuxième, Rahelais n'ayant cité aucun spécimen de langage patelinois.
(2) Ea phrase « Non, c'est languaige Lanternoys » est une addition de l'édition définitive de Fr. Juste, 1542. Du Fail s'en est souvenu dans SCS Contes d'F.iitrapel ix. II, p. 58): «... mais le paillard respondit en langage de Lanternois et où l'on n'entendoit ijue le haut Aleman ».
(3) Ce pays des Lanternoys est un emprunt lait par Rabelais au pays des Lanternes^ mentionné dans le Disciple de Pantagruel (i537).
LANGAGES ARTIFICIELS 3él
— Je, respondit Panurge, le parleray pour vous tous ; je l'entens comme le maternel ; il m'est usité comme le vulgaire :
Briszmarg d'algotbric nubstzne zos, Isquebfz prixsq alborz, crinqs zacbac.
Misbe dilbarlkz morp nipp stancz bos, Strombtz Panrge walmap quost grufsz bac .
Or, devine, Epistemon, que c'est?
— Ce sont, respondit Epistemon, noms de diables errans, diables passans, diables rampans.
— Tes parolles sont vrayes, dist Panurge, bel amy ; c'est le courtisan langtiaige Lanternoys. Par le chemin je t'en feray un beau petit dictionnaire, lequel ne durera gueres plus qu'une paire de souliers neufz ; tu l'auras plus toust apprins que jour levant sentir. Ce que j'ay dict, translaté de Lanternoys en vulgaire, chante ainsi :
Tout malheur, estant amoureux, M'accompagnoit ; oncq n'y eu bien.
Gens mariez plus sont heureux; Panurge l'est, et le sçait bien.
Les deux échantillons de langage lanieniois que nous présente Panurge ne l'emportent guère sur les autres déjà cités que par des cumuls de consonnes qui résistent à toute articulation, et les vers lanternois traduits par le compère ne font qu'achever la mystification du lecteur. C'est donc dans le pays des Lanternois que l'on parle cette belle langue qui rappelle le languaige barbare déjà mentionné.
Le Duchat y voyait à tort du bas- breton, et il interprète le courtisan languaige Lanternois par « le langage barbare des écrivains de ce tems-là, particulièrement des théologiens scholastiques dans leurs différents conciles de Latran ».
Le Moyen de parvenir rend (on l'a vu) lanterne par « lumière ecclésiastique », et cette explication remonte au Disciple de Pantagruel (1537).
Mais d'autre part, l'épithète lanternois a chez Rabelais une acception différente que nous avons déjà indiquée (i) et suivant laquelle, parler lanternois, c'est la même chose que dire des lanternes, c'est-à-dire des choses de néant, des chimères.
(i) Voy. ci-dessus, t. II, p. 291.