Langage d'Utopie
Le dernier baragouin de Panurge occupe le douzième rang dans la série de ses discours. Le Duchat y vo5''ait à tort du vieux gascon; en fait, il rentre dans le même cadre que le précédent:
Agonou dont oussys vou denaguez algarou, nou den farou zamist vous mariston ulbrou, fousquez vou brol, tam bredaguez moupreton den goul houst, daguez daguez nou croupys fost bardou noflist nou grou. Agou paston toi nalprissys hourtou los ecbataoous prou dhouquys brol panygou dent bascrou noudous caguous goulfren goul ow^^l tropassou.
« J'entends, ce me semble, dist Pantagruel ; car, ou c'est lanyuaige de mon pays de Utopie, ou bien luy ressemble quant au son ».
On lit un spécimen du langage des Utopiens sur le frontispice de VUlopia (15 10) de Thomas Morus :
Tetrastichon vernacula Utopiensium lingua :
Utopos ha Boccas peu la
Ghamon polta chamaan
Bargil he maglomi baccan
Sema gymno sophaon
Agrava gymnosophon labar embacha
Bodamilomin
Voluala barchin heman la
Laouoluola dramme pagloni.
Horum versuum id verbum hœc est sententia :
Utopus me dux ex non insula fecit insulam
Una ego terrarum omnium absq. philosophia
Civitatem philosophicam exprcssi mortalibus
Libenter impartie mca, non, gravatim accipi, meliora (i).
Il n'y a dans le fragment de Morus aucun terme qui soit commun avec ceux des morceaux correspondants chez Rabelais, et
(i) Uiupia, éd. Michels et Ziegler, Berlin, 1895 (dans le recueil: Lateinische Literaturdeukm'àler des XV und XVI Jahrhundcrts) Le quatrain utopien est déjà cité par Gesner, dans son Miihridatcs, de dijffercntiis lingtianim, i555, p. 72 (« De linguis quibusdam et vocabulis fîctitiis »). — K. M. Meyer, dans son étude sur les langues factices {Indogermanische Forschungen, t. XII, 1901, p. 2G2 à 2G6) cite des morceaux fantaisistes analogues tirés du Simplicissimus (1669), de Holberg (1780), d'Asmus Glaudius (1777), etc.
cela se comprend : le domaine des créations fantaisistes étant illimité, chaque auteur y puise à son gré. La version dont Morus accompagne ses vers utopiens est de la même nature que celle dont Panurge gratifie ses vers lanternois. En effet, VUtopie répond à peu près au Pays des Lanternois, c'est-à-dire au pays des chimères, et les idiomes qu'on y parle sont également chimériques (i).
Nous venons de citer les différents baragouins dont Rabelais fait usage. Le sujet est loin d'être épuisé. Il faudrait y rattacher la phraséologie amphigourique, le discours embrouillé, le coqà-l'âne, en un mot le galimatias dont Rabelais nous offre plusieurs échantillons. Il use souvent de ce procédé pour railler le verbalisme vide et oiseux des discussions scolastiques (2).
Notre auteur ne consacre pas moins de trois chapitres, le xi' au xiii^ du Pantagruel, aux plaidoyers confus et incompréhensibles des seigneurs Baise-cul et Hume-vesne d'une part, et au jugement tout aussi obscur que Pantagruel prononce à la satisfaction générale. C'est là à coup sûr une parodie du galimatias juridique de l'époque.