Recueils de traditions râbbiniques
Rabelais cite les cabalistes et massorètes dans deux autres circonstances notables (2).
Ailleurs, parmi les géants ancêtres de Pantagruel, Rabelais inscrit Nemrod et son fils Hiirtaly, qui « régna au temps du Déluge », et complète cette mention par des détails savoureux (3).
Personne n'a jusqu'ici recherché l'origine de ce nom bizarre qu'on ne lit ni dans la Bible ni ailleurs. La prolixe Dissertation sur l'Arche de Noë que Térudit théologien Jean Le Pelletier fit paraître à Lyon en 1704, ne mentionne qu'en passant Hurtaly.
(i) Rabelais invoque le témoignage des deux premiers, à propos d'une particularité de grammaire hébraïque, que nous avons relevée ailleurs. Cf. Rev. Et. Rab., t. VI, p. 297.
(2) « Je me recorde, que les Caballistes et Massoreth^, interprètes des sacres lettres, exposansen quoy l'on pourroit par discrétion congnoistre la vérité des apparitions angelicques (car souvent l'Ange de Sathan se transfigure en Ange de lumière) disent la différence de ces deux estre en ce, que l'Ange bening et consolateur apparoissant à l'homme, Tespovante au commencement, le console en la fin, le rend content et satisfaict : l'Ange maling et séducteur au commencement resjouist l'homme, en fin le laisse fasché et perplex « (1. III, ch. xiv).
« Quand on demande aux Massoreth:^ et Caballistes, pourquoy les Diables n'entrent jamais en Paradis terrestre ? Hz ne donnent aultre raison, si non que à la porte est un Chérubin tenant en main une espée flambante » (1. III, ch. xxiii).
(3) « J'entends bien que, lysans ce passaige, vous faictez en vous mesmes un doubte bien raisonnable. Et demandez comment est il possible que ainsi soit : veu que au temps du Déluge tout le monde périt, fors Noë et sept personnes avecques luy dedans l'Arche : au nombre desquelz n'est mis ledict Hurlai/-? La demande est bien faicte sans doubte et bien apparente : mais la responce vous contentera ou j'ayle sens malgallefreté.
« Et par ce que n'estoys de ce temps là pour vous en dire à mon plaisir, je vous allegueray Y autorité des Massoret^, bons couillaux, et beaulx cornemuseurs Hebraïcques : lesquelz afferment, que véritablement ledict Hurtaly n'estoit dedans l'Arche de Noë, aussi n'y eust il peu entrer, car il estoit trop grand : mais il estoit dessus à cheval jambe deçà jambe delà... En iccllc façon, saulva après Dieu ladicte Arche de pétiller: car il luy bailloit le bransle avecques les jambes, et du pied la tournoit où il vouloit, comme on faict du gouvernail d'une navire. Ceulx qui dedans estoient luy envoyoient vivres par une cheminée à suffisance, comme gens rccongnoissans le bien qu'il leur faisoit » (1. II, ch. i).
Le Duchat et Ménage ont seulement remarqué (d'après Le Pelletier) que les détails que nous venons de donner s'appliquent à Og, roi de Basan, que Rabelais mentionne à plusieurs reprises.
Les rabbins commentateurs de la Bible (les J\Iassorets du roman) racontent en efTet qu'Og était un de ces géants antédiluviens, à qui leur haute taille permit d'échapper aux eaux du déluge. En montant sur le toit de l'Arche (suivant d'autres traditions, assis à califourchon sur un échelon de l'escalier en dehors de l'arche), — Noé lui donnait tous les jours, par une ouverture latérale, à boire et à manger (cf. chez Rabelais : « beau mangeur de souppes »), après que le géant eût juré d'être l'esclave de Noé et de ses enfants (i).
Mais tout cela ne nous met pas sur la trace du nom Hurtalij.
Or, on lit dans la Genèse (ch. xiv, v. 13) : « Et quelqu'un qui était échappé^ en vint avertir Abram... ». La Vulgate porte: « unus qui evaserat », le texte hébreu « Ha-palit », c'est-à-dire l'évadé, le sauvé. Rabelais savait trop peu d'hébreu (et d'hébreu rabbinique) pour lire les commentateurs dans l'original. Sa source principale était (on l'a vu) Nicolas de Lyra, et celui-ci remarque à propos du passage allégué : « Vnus qui evaserat. Dicunt aliqui Hebrsei quod iste fuit Og, rex Basan, qui evaserat de diluvio », et plus explicitement sur le même géant mentionné dans le Deutéronome (ch. III, v. 11 : « Solus quippe Og rex et de stirpe gigantum ») : « Dicit autem Ra Sa (2) quod loquitur hic de gigantibus quos interfecit Chodar Laomor et socii ejus, ut habetur Genesis, xiv b, et de illo interfectione evasit solus Og, qui postea factus est rex Basan ».
Le géant qui s'est sauvé, l'évadé du Déluge (en hébreu hapalit) devint ainsi l'épithète d'Og et un de ses noms : « Og est encore connu sous le nom de Hapalit » (3). Ce que Rabelais rapporte d'Hurtaly s'applique donc en fait à Og, l'un et l'autre nom envisageant le même géant tantôt comme roi de Basan et tantôt comme l'évadé du déluge.
La forme corrompue Hurtaly témoigne que Rabelais est allé la chercher dans un ouvrage de deuxième ou de troisième main. Comme son informateur de Lyra l'ignore, il a dû trouver ces renseignements (comme ceux des Cabalistes) dans une compilation latine de traditions rabbiniques. Dans quel recueil.-
(i) Voy. l'article Og dans la Jewish Encyclopcedia, New-York (1902). Cf. Rev. Et. Rab., t. Vlil, p. 263-264, et t. IX, p. 425.
(2) C'est-à-dire Rabbi Salomon ou Raschi.
(3) Jewish Encjrclopcedia, à l'article Og.
Nous l'ignorons, mais l'existence de pareilles compilations est indubitable. Feu le baron James de Rothschild, le savant éditeur du Mistere du Vieil Testament, en parlant des ouvrages populaires du Moyen Age qui offraient à la masse des fidèles une narration suivie des histoires de la Bible, fait cette remarque : « I es ouvrages dont nous parlons ne dérivaient pas euxmêmes uniquement de la Bible. Les légendes empruntées à la Pénitence d'Adam, à l'Evangile de Nicomède et aux autres apocryphes y fi-"uraient au même titre que les épisodes tirés des livres orthodoxes ; bien plus, les traditions talmudiques y occupaient aussi une certaine place. On connaît bien aujourd'hui l'influence exercée par Raschi sur Nicolas de Lyre, mais il y a dans notre Mystère diverses allusions à des légendes juives, dont Nicolas de Lyre n'a pas parlé, et nous ignorons par quelle voie elles ont été connues des auteurs chrétiens » (i).
En somme, la source principale de Rabelais reste la Bible, la Vulgate. En dehors de ces quelques textes de provenance secondaire, nous avons relevé les passages qui accusent une certaine familiarité avec la langue sacrée (dont rend également témoignage la transcription des termes rabbiniques de la Briefve Déclaration) et une connaissance sérieuse de la Vulgate, « matière de bréviaire » pour notre auteur comme pour Frère Jean, son porteparole en matière théologique.
Ainsi Rabelais se révèle à la fois médecin et botaniste, légiste et pédagogue, théologien et penseur, abordant tous les problèmes de son époque et anticipant souvent sur l'avenir, Cependant, son esprit encyclopédique (le mot et la chose lui appartiennent) s'était abreuvé aux seules sources de la Renaissance : le grec, le latin et l'italien. Si l'on fait abstraction d'une teinture d'hébreu et surtout de sa lan-jue « naturelle et maternelle », ce sont là tous les idiomes que possédait le grand écrivain. Les autres bribes polyglottes sont purement adventices, véritable bric-à-brac linguistique, ramassé sur son chemin et plaqué au fur et à mesure dans son œuvre.
(i) Mistere du vieil Testament, t. I, p. 9. Cf. p. lxxvii (à propos des causes du Déluge): « Notre texte soulève une difficulté que nous ne sommes pas parvenu à résoudre. D'où l'auteur du Mystère a-t-il pris le nom de Phisarphara qu'il donne à la femme de Noc, et ceux de Persia, Cathatlua et Fliva qu'il applique aux belles-filles du patriarche ? Il est très probable qu'il n'a pas inventé ces noms, et qu'il les a tirés de quelque livre apocryphe ».
DEUXIÈME SECTION