I. — Latin culinaire
C'est du latin corrompu ou déguisé, contraire au génie de la langue classique. La substance du lexique reste latine, mais la tournure est plutôt nationale et moderne. Ce latin a été surtout pratiqué par les moines et immortalisé par les Epistolœ obscurorum virorum (i), auxquelles Rabelais fait souvent allusion. Voici un fragment de la première lettre de ce curieux recueil, où il s'agit d'un problème oiseux de scolastique, auquel renvoie le titre d'un ouvrage de la Bibliothèque de Saint-Victor :
Tune magistri hilarificati inceperunt loqui artificialiter de magnis quasstionibus. Et unus quaesivit, utrum dicendum magister nostrandus vel noster magistrandus, pro persona apta nata ad fiendum doctorem in theologia sicut pronunc est in Colonia mellifluus pater frater Theodericus de Ganda, ordinis Carmelitarum, venerandissimus legatus almœ universitatis Coloniensis, providentissimus artista (2), philosophus, argumentator, et theologus supereminens. Et slatim respondit magister Warmsemmel : « Lansmannus (3) meus qui est
(i) Voici le litre de ce célèbre recueil : Epistolce obscurorum virorum ad venerabilem virum Magistrum Ortuimtm Gratium DavetUriensem^ Colonies Agrippina.' litteras docentcm, Cologne, i5i5.
Francis Griflin en a donné récemment une bonne édition : « Epistolce obscurorum virorum. The Latin text with an English rendering, notes and an historical introduction, Londres, 1909 ». L'auteur, dans son Introduction et dans ses atmotations, met souvent Rabelais à contribution.
(2) Chez Rabelais, artieii, maître es arts ; mais Guillaume Coquillart dit encore :
Quelque philosophe ou artiste...
c'est-à-dire quelque étudiant en philosophie ou maître es arts (Poé5i«, t. I, p. ii5).
(3) Cf. « Lans, tringue » (1. I, ch. v) et « boire en lanceman » (1. II, ch. Il), l'une et l'autre expressions dans la bouche des Lansquenets.
Scotista (i) subtilissimus et Magister xvii annorum... et cum magna maturitate dixit, et tenuit quod dicendum est nustermagistrandus, quod sit una dictio : quia magistrare signilicat magistrutn facere... sed nostro-tras-trare non est in usu et neque legitur in vocabulario Exquo (2), neque in Catholicon (3), neque in Breviloquio (4), neque in Gemmagemmarum (5), qui tamen habet multos terminos. Ergo debemus dicere noster magistrandus, et non magister nostrandus ».
C'est parfois du français entrelardé de latin, comme on en lit dans les sermons des iMaillard et des Alenot (6).
On en trouve aussi des traces dans les vieilles farces, par exemple dans celle de Colin : « Et ubl preiius qui ne l'emble? » (7), c'est-à-dire où prendre de l'argent? question embarrassante que Rabelais a mise en une autre circonstance dans la bouche de Panurge (1. II, ch. xv) : « Lors dit Pantagruel... en ceste ville il y a force preudes femmes chastes et pucelles. Et iibi prenus? dist Panurge ».
Henri Estienne ne se prive guère de railler ce latin mêlé de français, si fréquent chez nos prédicateurs du xv' siècle (8).
(i) Cf. « ... aulcuns docteurs Scotisies » (L I, ch. vu),
(2) Vocabulaire latin-allemand imprimé en 1467.
(3) Dictionnaire latin de Joannes Balbus de Janua, un des premiers livres imprimés (Mayence, 1460).
(4) Lexique attribué à Reuchlin,
(5) Lexique latin-allemand souvent réimprimé avant i5i5.
(6) « O domini avari, usurarii, luxuriosi, et vos macquerellae, ego invito vos ad omnes dyabolos ad comedendum potagium in inferno si non dimittatis vitia vestra, et corrigatis vos... ». — Maillard, Sermones de adventu, Paris, 1498, f° 54 c.
Et encore :
« Nunquam theologi facerunt mentionem nec posuerunt manum in istis indulgentiis... sed soli caffardi eas predicaverunt cum infinitis mendaciis, ut populum decipiant ». — Menot, Serrnones quadragesimales, Paris, i526, f" 147 c.
(y) Ancien Théâtre français, t. I, p. 23o.
(8) « Les prestres et moines ont amené ceste invention de mistionner le Latin parmi le François de si bonne grâce qu'il est quasi impossible de s'ennuyer en les lisant... ils ont exprimé des choses en leur Latin que tous les auteurs de la langue Latine n'ont sceu exprimer: comme quand Olivier Maillard dit, au feuillet 6. col. 3, Primo venit ad primam in domo sua cxistentem, et percutit ad ostium, dicendo Trac trac trac : et ancilla venit, etc. Car je vous prie, lecteur, pensez vous que Cicero ou quelque autre auteur de la langue Latine eust eu l'esprit ou la hardiesse de latiniser ce gentil petit mot Trac, qui est de si bonne grâce, et exprime si bien ce qu'on veut dire? ». — Apologie pour Hérodote, éd. Ristelhuber, t. II, p. 269.
Le latin de cuisine est représenté chez Rabelais par la fameuse harangue du maître Janotus de Bragmardo en mauvais latin. Elle débute ainsi: « Ehen, hen, hen ! Mna elles, Monsieur, mna elles, et vobis, .Alessieurs (1. I, ch. xix) ».
C'est la prononciation rapide de bona clies, salut des écoliers à leurs maîtres :
Na dies, na dies, Dominas Totus, Avez vous mestier d'un potus?
(Founiier, Théâtre, p. 33o)
Dans ce latin de cuisine, na elles est une abréviation de bona dies, alors que le rabelaisien mna dies suppose une forme intermédiaire b'na dies (i).
IMais laissons notre pédant continuer sa harangue :
Par ma foy, Domine, si voulez soupper avecques moy, in caméra, par le corps Dieu, charitatis, nosfaciemus bonum chérubin (2). Ego occidi imumporcuvî, et ego habet bon vino. Mais de bon vin on ne peult faire maulvais Latin...
Vultis etiam pardonos? Per diem, habebitis, et nihîl poyabitis...
C'est ce que Marot appelle latin de marmite, dans sa Troisième épitre du Coq-à-l'âne, à propos du moine sorbonniste :
Le Latin, le Grec et l'Hebreu Luy sont langaiges ténébreux:
Mais en Françoys de Hurepoix, Les beaux escus d'or et de poids, Et quelque Latin de marmite, Par nostre Dame, je le quitte.
Dans la Comédie des Proverbes, le docteur Thésaurus parle latin à tout propos, même devant les domestiques, et la servante Alizon de s'écrier (acte I, se. i): « Voilà du latin de cuisine ; il n'y a que les marmittons qui l'entendent ».
C'est à ce latin que reaiontent les mots finissants en ibus, tels que bornibus, lordibus, rasibus (ce dernier resté dans la langue) qu'on lit dans l'ancienne littérature comique.- Rabelais écrit « maistre de Cornibus » (pendant de « maistre Couillonibus » de du Fail), et donne le nom ironique de Braguibus, c'est-à-dire « bragard » ou « fastueux », à un cuisinier et à un hermite.
(i) Cf. Rcv. Et. Rab., t. VII, p. 404.
(2) C'est-à-dire « bonne chère »: argot scolaire.