Latin macarOiMQue
En opposition au latin culinaire avec sa construction incorrecte, le latin macaronique est cle l'italien ou du français latinisé sous le rapport de la forme et de la syntaxe.
Ce style macaronique est antérieur à Théophile Foiengo, auteur des 3/acaro/i7iee6' (1521), dont on a fortement exagéré l'influence sur Rabelais (i). On le rencontre déjà dans la farce de Pathelin, et Rabelais connaissait bien le passage où maître Pierre confesse ainsi sa tromperie au pauvre drapier qui ne peut le comprendre, car il en fait le début de son épitre à Antoine Hullot:
Pater reverendissime, Quomodo bruslis ? Qu£e nova ?
Parisius non sunt ova.
De même, dans le Mystère cle Saint-Quentin, le valet Venimecum de l'évéque Erasme débite ce monologue en rangeant les sièges :
8915. Ego metam coussinum,
Hautelicham et bancquibus, Pro reposare genoullum, Gambillare cum fessibus.
Toute une série de titres d'ouvrages de la Bibliothèque de Saint-Victor sont transcrits en latin macaronique :
Bragueta juris... Paatolla decretorum... Decrotatorium scholarium... Majoris de modo faciendi bodinos... Cullebutatorium confrariarum, incerto autore... R. Lullius, de batifolagiis principum... Maneries ramonandi fournellos, per M. Eccium... Badinatorium sophistarum... Cacatorium medicorum.
Quant aux vers macaroniques (la prosodie latine y est strictement observée), nous en avons un exemple unique dans l'anecdote de Villon et du frère Tappecoue, sacristain des cordeliers
(i) Voy., dans notre tome I, l'Appendice B: Théophile l'olcngo.
Les Alacaronnées viennent d'être réimprimées par Luzio dans la collection des Scrittori tVItalia (Bari, 1912, deux volumes in-8). Ce n'est pas une édition critique, mais une réimpression soignée de l'édition de i532, suivie des variantes de la Cipadensc (i53o) et de la Toscolane (i52i).
de Saint-Maixent. Pour se venger du moine qui avait refusé de lui prêter une chappe et une étole destinées à habiller Dieu dans UQ mystère (1. IV, ch. xiii), Villon embusque ses compagnons à la rencontre de Tappecoue, « qui retournoit de queste, et leur dist en vers macaroniques :
Hic est de patria, natus de gente belistra, ' Qui solet antique bribas portare bisacco ».
On connaît la suite. Remarquons que ces deux vers ne rappellent pas tant les Macaronnées de Folengo que le début du Carmen macaronicum, composé à la fin du xv*" siècle par l'écrivain franco-piémontais Alione d'Asti, un des prédécesseurs de Folengo :
Est unus in Padua natus spéciale cusinus,
In macharonea princeps bonus atque magister (i).
Le style macaronique est une langue factice, non pas créée, mais développée par Folengo et appelée macaronique à cause du mélange des termes qu'il emploie et qu'il a tirés de l'italien vulgaire ou dialectal. Le vocabulaire est hétérogène, mais on tient scrupuleusement compte de la grammaire et de la prosodie latines.
Rabelais fait, dans son roman, deux fois allusion à l'épopée burlesque que Folengo a publiée sous le pseudonyme de Merlin Coccaïe. Une première fois dans la généalogie de Pantagruel : « Morguan... engendra l'racassus, duquel escript Merlin Coccaïe ». Ensuite dans la Bibliothèque de Saint-Victor, où un des ouvrages est intitulé : « Merlinus Coccaius de patria diaboloram », titre que notre auteur a lui-même commente au Tiers livre, ch. xi : « C'est le verd du diable, comme expose Merlin Coccaius libro secundo de patria diabolorum ». Folengo donne en effet dans ce passage une description comique de l'Enfer.
Rabelais a connu l'une ou l'autre des deux éditions définitives des Maca/'o/i/iecs, parues en 1521 et 1530, la Toscolane et la Cipadense, peut-être les deux. Cependant ses quelques emprunts, dont le nombre et la portée ont été fort exagérés, ne sont jamais, ici comme ailleurs, des copies textuelles, mais plutôt des canevas sur lesquels s'exercent sa riche fantaisie et son
(i) Voy., sur cette facétie, l'ouvrage de Ch. Brunet, Poésies françaises composées de i4<}'t à \53o par J.-G. Alione (d'Asli), Paris, i836, p. 4«.
LANGAGES ARTIFICIELS SSg
Style incomparable. Tel l'épisode des moutons et certains traits du portrait complexe de Panurge. Ajoutons-y quelques expressions familières à Folengo, comme le verbe incagar (au sens de « souiller » chez Rabelais) et angonnages, mal de l'aîne, hernie inguinale, vocable figurant dans des imprécations burlesques.
Et c'est à peu près tout.
La version anonyme française de 1608, l'Histoire macaronique, porte, comme sous-titre « Prototype de Rabelais ». Cette réclame de l'imprimeur a été prise au sérieux, et, depuis le xvii" siècle, elle a donné le change aux critiques, qui ont souvent vu, dans les Macaronnées, la source principale du roman rabelaisien. Aux témoignages que nous en avons donnés ailleurs, ajoutons ces deux nouvelles mentions :
Gabriel Naudé, dans son Mascurat ou Jugement de tout ce qui a esté imprimé contre le cardinal Ma:{arin (sans heu ni date), p. 273 de la deuxième édition : « La Macaronnée a esté traduite en prose françoise et nostre Lucian, maistre François Rabelays, en a tiré, par forme d'imitation, les plus riches pièces de son Pantagruel » (i).
La Monnoie, dans ses Remarques sur les jugements des Savants de Baillet, 1722, t. IV, p. 377: « On dit que Rabelais a voulu imiter en partie cet ouvrage (les Macaronnées) et qu'il en a tiré les plus beaux morceaux de son Pantagruel; mais ceux qui l'ont voulu traduire en nostre langue ont travaillé fort inutilement et ils sont à plaindre s'ils ont cru pouvoir faire passer dans nostre langue les grâces d'un ouvrage de cette nature ».
La Monnoie fait aussi allusion à la traduction anonyme de 1608 (2) qui est excellente, mais dont le sous-titre déjà mentionné et la langue imprégnée de tournures et de termes rabelaisiens ont induit en erreur les critiques sur les véritables rapports littéraires entre Folengo et notre grand écrivain.
(i) Cf. Nicéron, Mémoires, t. VIII, 1729, p. i à 11 : Folengo. On y lit à la p. 6 : « On prétend que Rabelais a voulu l'imiter en partie et qu'il en a tiré les plus beaux morceaux de son Pantagruel •».
(2) Réimprimé par le bibliophile Jacob en 1857, Cette édition est précédée d'une notice de Gustave Brunet sur les Macaronnées et le langage macaronique.
Sgo ÉLÉMENTS IMAGINATIFS