Latin scolaire
Les sources où l'on trouve des renseignements sur les faits et gestes des écoliers à l'époque de la Renaissance ne sont pas rares, et dans les farces de l'ancien théâtre nous avons déjà mis à contribution Maistre Mimin estudiant (1530).
Plus curieux sont les détails fournis par le Livre de la Deahlerie à'K\oy d'Amerval, au début du xvi* siècle (1507). Dans ce dialogue entre Satan et Lucifer défilent tour à tour les hypocrites, les avares, les usuriers, les larrons; ensuite, les praticiens et les gens de métiers représentés par l'épicier et l'apothicaire, le juge et l'avocat, le clerc et l'écolier (i).
D'Amerval décrit à cette occasion un banquet d'étudiants parisiens, au cours duquel il touche à l'argot scolaire de l'époque (f^Miir"):
Oultre plus, scez tu bien qu'ils ont Boutinterra, rapimontes.
Entens tu bien ces entremetz ?
Boutinterra : connins, lapereaulx ; Rapimonles : lièvres, chevreaulx.
Rabelais était parfaitement au courant de ce Jargon. Il donne, en efïet, le nom de Rapimontes (1. IV, ch. xl), c'est-à-dire lièvre ou chevreau, à un des cuisiniers enfermés dans la grande Truye de IVère Jean.
Mais la source la plus précieuse est, sous ce rapport, le De corrupti sennonis emendatione Ubeltas (2), que Alathurin Gordier, professeur de grammaire, publia à Paris en 1530. On y trouve le Jargon des écoliers du collège de Navarre et des autres écoles (3), accompagné de la traduction française et de l'équivalent en bonne latinité. C'est en même temps une mine abon-
(1) Voy, notre Langage parisien, Paiis, 1020, p. 434 à 439,
(2) Livre souvent réimprimé : il eut trois éditions entre i53o et i533. La première, très rare, et la troisième de i533 (celle que nous citons) se trouvent à la Bibliothèque de l'Université. Voy., en dernier lieu, sur le livre et son auteur, L. Massebieau, Les Colloques scolaires du XVI" siècle et leurs auteurs (1480-1570), Paris, 187S, p. 2o5 à 243.
(3) Comme l'affirme expressément l'auteur: « Corrupta vcrba et locutiones non ex uno (ut nonnuUi falso dictitant) Navarrre gymnasio petita; sunt; sed hue undique congcstœ partim ex npstro auditu, partim pueris ipsis. . . ».
dante du lang-age familier de l'époque qui vit paraître les deux premiers livres du roman de Rabelais.
Voici tout d'abord quelques bribes en latin culinaire :
Noli crachare super me. Ne vient point cracher sur moy (p. 6). Fecisîi inihi magnum placitum. Tu m'as fait grand plaisir (p. 3î). Comedi iiniim grossum boudinum in meojentacido. J'ay mangé un gros boudin à mon desjeuner (p. loo).
Viennent ensuite des expressions argotiques proprement dites, dont plusieurs se retrouvent chez Rabelais. En voici quelques exemples :
Avoir ou donner campos (sous-entendu veniam ad), expression scolaire par excellence, avoir ou donner congé, répondant au synonyme YulgSiire prendre la clé des champs. Elle est fréquente dans Cordier (i).
Chez Rabelais, cette expression figure à l'occasion du tour de France que Pantagruel, en son jeune âge, fait pour étudier. En visitant les universités provinciales, il arrive à Poitiers, puis, à xMaillezais, il va voir le tombeau de son parent Geoffroy à la grand dent (1. II, ch. v) : «... dont print un jour campos pour le visiter comme homme de bien ».
L'expression cadre ici parfaitement avec le milieu scolaire et le but éducatif des voyages de notre héros (2).
On se rappelle, dans la harangue (déjà citée) de maitre Janotu3 de Bragmardo, la phrase : « Nos faciemus bonum chérubin », c'est-à-dire nous ferons bonne chère, nous deviendrons roses
(i) Voici ces passages :
Primarius dabit hodie campos. Le principal donnera congé aujourd'huy d'aller jouer aux champs.
Habent ad campos. On a congé pour aller jouer aux champs.
Qiiando facient iimim doctoi'em, habsbimus ad campos. Quand on fera un docteur, nous aurons campos » (p. iSg).
(2) Vers la même époque, Marot s'en sert, dans son deuxième Coq à Vasne (i535). Dans une farce contemporaine, Le Maistre d'escole, les écoliers s'écrient (éd. Fournier, p. 406) :
Magister, donnés nous campos Vistement et vous despechés.
Dans la comédie de Larrivey, Le Fidelle, le magister dit (acte I, se. vni) : « Je me dispose à un tel pour donner à mes escoliers campos et licence de se jouer ».
La première édition du Dictionnaire de l'Académie (1694) remarque que le mot est bas. Ajoutons qu'il est toujours vivace dans le monde des écoliers.
comme des chérubins, par allusion à la trogne rubiconde de l'ivrogne.
C'est là une autre expression de l'argot scolaire de ..l'époque, et Cordier en fait mention (p. 125): « Faciemus hodie bonum chérubin (i), vel bonum gaudium, vel bonum vultum. Nous ferons aujourdliui bonne chère. Modie frontem exporrigamus. Indulgebimus genis ».
Rappelons aussi, parmi les ouvrages de la Bibliothèque de Saint-Victor, celui qui porte le titre : « Moillegroin, docteris cherubici, de origine patepelutarum... »
Ce mot de l'argot scolaire était déjà courant au xv' siècle (2).
Une tr:isième expression scolaire, commune à Cordier et à Rabelais, est celle de faire quinault quelqu'un, le mettre à bout d'argument, l'emporter sur lui en disputant, le rendre victus (3), comme on disait également dans les milieux scolaires du xvi" siècle.
Cette locution est fréquente chez notre auteur (1. I, ch. xiii; 1. 11, ch. X etxix). Cordier en fait une seule fois mention (p. 99) : « V ictus est extrema questione. 11 a esté quinault le dernier », à côté de (p. 100): « Fuit victus in magna quina. Il a esté victus à la grande quine. Victus fuit in summa disputatione vel in supremo certamine ».
Nous en avons exposé ailleurs l'origine vulgaire (4) : quinaut,
(i) Son pendant, usque ad hcbrceos (pour ebrios), se lit dans la xcvii* des Cent Nouvelles nouvelles : « Quand ilz eurent bien beu et mangé et fait si bonne chère que jusques à loer Dieu et aussi usque ad hebrœos la plupart ».
Cet emploi facétieux était encore familier au xvu*' siècle. On le trouve dans la Comédie des chansons de 1G40 (acte II, se. iv, Ane. Théâtre^ t. IX, p. i56) :
Je suis un docteur toujours yvre,
Qui tient rang inter sobrios.
Et si jamais je n'ay veu livre
Qu'Epistolas ad ebrios.
(2) On lit dans le Parnasse satyrique (p. 171) :
Quant au chérubin Du très beau Robin, La pye et logye, Il esmcult huttin...
(3) Cf. Cord.er, p. ()<): « Cape quod ego nunc sum victus pro te et tu cris cras pro me. Pren (« suppose ») que je soye maintenant victus pour toy, et tu le seras demain pour moy <>.
(4) Voy. ci-dessus, t. I, p 33.
confus, embarrassé, désigne proprement une variété de singe, et quille, dispute, signifie primitivement sin.;-erie, par allusion aux grimaces et gestes qui accompagnaient ce genre de débats.
Les écoliers vivent et s'agitent dans le roman de Rabelais. Il en décrit les mœurs à l'occasion du voyage de Pantagruel aux universités des différentes provinces (1. II, ch. v). Il visite tour à tour Poitiers, Bordeaux, Toulouse, «où aprint fort bien àdancer et à jouer de l'espée à deux mains, comme est l'usance des escholiers de la dicte université » ; à Bourges, à Orléans : « et là trouva force rustres d'escoliers qui luy firent grand chère à sa venue et en peu de temps aprint avecques eux à jouer à la paulme si bien qu'il en estoit maistre ».
Le portrait qu'il a tracé de l'Ecolier Limousin, « qui contrefaisoit le languaige Françoys », est resté célèbre.
Mais c'est surtout à la soutenance publique de thèses — des «conclusions», comme on disait alors — qu'il les représente bruj^ants et tapageurs : « Ainsi tout le monde assemblé, Thaumaste les attendoit. Et lorsque Pantagruel et Panurge arrivèrent à la salle, tous ces grimaulx, artiens et intrans commencèrent frapper des mains, comme est leur badaude coustume » (l. II, ch. xviii). ^
Les grimaux désignent les jeunes élèves des premières classes (Des Périers donne le nom de grimaude (i) à une école élémentaire) et cette appellation est foncièrement scolaire : le nom signifie proprement « grognon » (2) et rappelle les juppins de l'âge suivant, celui d'Henri Estienne. Celui-ci distingue plusieurs catégories d'écoliers (3) : galoches (4) ou externes libres (proprement coureurs), appelés aussi martinets, par allusion aux hirondelles à grandes ailes ;
(i) Ce terme se lit déjà dans la Légende de Pierre Fai/eii de Charles de Bourdigné, éd. i883, p, 36 :
Après avoir esté, par un long temps, A la grimaulde, il failiut changer temps. Aller au Droict pour y avoir la pratique...
(2) Grimauder, grogner (aujourd'hui vivace à Mayenne) est synonyme ôcjupper, brailler.
(3) Voy. Dialogues, t. II, p. 292, et Pasquier, Recherches, 1. IX, ch. XVII.
(4) C'étaient des étudiants âgés qui portaient, l'hiver, des patins ou galoches. Cf. du Fail, dans le x.\« chapitre des Contes d'Eutrapel : « Turba galochiferum ferratis passihus ibat ».
postes (i), écoliers vagabonds (de poster, courir au lieu d'estudier, Oudin), etc.
Le grand rôle que les écoliers jouent dans le roman de Rabelais répond à l'importance que notre auteur accorde au problème de l'éducation. Nul autre écrivain n'a mieux fait ressortir le contraste saisissant entre la méthode scolastique des moines et les nouvelles idées pédagogiques. patronnées par les maîtres de la Renaissance.