‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 185 sur 254 · Jargon des gueux · texte numérisé non relu

Jargon des gueux

Voici ce que dit des jargonneurs Geofiroy Tory, après les escumeurs de latin, latiniseurs à outrance, les forgeurs de mots noaveaux, ou néologistcs, et les plaisanteurs, précurseurs des burlesques :

Tout pareillement quant jargonneurs tiennent leurs propos de leur malicieux jargon et meschant langage, me semble qu'ilz ne se monslrcnt seullemet eslre dédiez au gibet, mais qu'il seroit bon qu'ilz ne feussent oncques nez. Jaçoit que maistre François Villon en son temps y aye esté grandement ingenieulx; si toutes fois eust il mieulx faict d'avoir entendu à faire aultre plus bonne chouse. Mais au fort Fol qui ne foUie, pert sa raison. J'allegueroys quelque peu du dict jargon, mais pour en éviter la meschante cognoissance, je passeray oultre...

11 est vraiment dommage que maître Geoiïroy Tory ait si bien obéi à ses scrupules de grammairien et d'honnête bourgeois, car le passage qu'on vient de lire est de la plus haute importance pour l'histoire de l'Argot (c'est de lui qu'il s'agit) et de son influence sur la langue littéraire, dont nous avons ici le premier témoignage.

Le jargon, ou langage des gueux, avait en cflet déjà pénétré dans les milieux littéraires, grâce à l'usage qu'en avait fait Villon, dont \q jobelin est associé au patelin dans les vers de Ciuillaume Coquiliart (t. Il, p. 192). Otte divulgation du langage secret des malfaiteurs, à la fin du xv° siècle et au commencement du xvi° siècle, eut pour résultat une refonte du jargon. En considérant que le grand public commençait à comprendre plusieurs termes de l'ancien jargon, les archisupposts, c'est-à-dire les plus savants de la corporation des gueux, supprimèrent ces termes et les remplacèrent par d'autres.

(t) Cf. Matluirin Cordier, p. 13; : « Il ne fait que poster, c'est à dire troter et courir ».

C'est là le sens du titre Le Jargon ou langage de l'Argot réformé, monument de \'a.rgot de la fin du xvf siècle, dont on ne connaît que la seconde édition de 1628.

Rabelais parle souvent des gueux de Vhostiere, ou de l'hospice, et des guenauds de sainct Innocent, gueux qui hantaient le cimetière parisien de ce nom. Il en tire quelques termes de comparaison (l. II, ch. xxx et xxxiv) et fait mention du « bon Ragot » (1. II, ch. xi), un des chefs de la gueuseric que citent la plupart des écrivains du xvi" siècle.

Le passage de Tory jette un jour nouveau sur le caractère des termes de jargon relativement nombreux qu'on trouve chez Rabelais. Le relevé est intéressant : Aubert, argent ; crue, crochet ; daviet, pince; fouillouse, bourse; grupper, attraper; ïambe de Dieu, jambe gangrenée ; morjlailler , manger avidement ; pie, boisson, et crocquer pie, boire copieusement, ainsi que les dérivés : pion, buveur, et plot, boisson ; salverne, écuelle de gueux (i).

Comme la plupart de ces termes se trouvent attestés pour la première fois chez Rabelais, il les a très probablement recueillis de la bouche même des gueux, sans doute aux célèbres foires de Niort (2) et de Fontenay-le- Comte qu'il n'a pas dû manquer de fréquenter pendant son séjour en Poitou et en Bas-Poitou.

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