IV. — Anagrammes
Ponocrates, pour faire oublier à Gargantua sa mauvaise éducation première, « supplia un sçavant medicin de icelluy temps, nommé Séraphin Calobarsy , à ce qu'il considéra si possible estoit remettre Gargantua en meilleure voie » (1. 1, ch. xxxiii). Séraphin Calobarsy ^ leçon de l'édition princeps, remplacée ensuite par celle de Maistre Théodore (i), est l'anagramme de l^^rançois (orthographié : Phrançoj^s) Rabelais, et Calobarsy est lui-même une transposition de xaXoê'JpGa., belle outre à vin (^Lucien), digne pendant des « buveurs tresillustres » (2).
En tête des deux premiers livres du roman, une autre anagramme, celle d'Alcofrybas Nasier, remplace le nom de l'auteur, qui n'apparaît sous sa forme véritable qu'à partir du Tiers Livre. Sous le couvert de ce déguisement, il se met luimême souvent en scène (1. I, ch. viii, et 1. II, ch. xxxii).
Ce pseudonyme d'Alcofribas semble modelé sur Corbadas (roi sarrasin de Jérusalem), précédé de l'article arabe al. Quant à Nasier, c'est le nom d'un géant sarrasin (dans la Chanson de Gauiïrey), mais aussi une allusion probable à l'appendice nasal de maître François, qui, comme Frère Jean, était sans doute « bien advantagé en nez ». '
Ce genre de pseudonymes anagrammatisés était à la mode au xvi' siècle, et Tabourot en disserte dans le xii" chapitre des Bigarrures. Deux ou trois exemples pris au hasard suffiront : Noël du Fail signe ses livres Léon Landulfi ou Le fol n'a Dieu; Jehan Boujhet, Ha bien touché; Jehan Tabourot, Arbeau Thoinot, et Estienne Tabourot, l'auteur des Bigarrures^ Jean Vostet Breton, seigneur des Accords (les armes de sa famille étant un tambour). Il est curieux que, dans son chapitre des
(i) Nom réel de médecin.
(2) Du Crot, dans une élude sur les anagrammes de Rabelais {Bulletin du VP Contres de la Société des Amis de Rabelais, 1891, p. 8 à i5), prétend que Calobarsy est composé de trois mots grecs et d'un terme hébreu, signifiant bonne intelligence, ardente, lourdement secouée. D'autre part, Alco/ribas Nasicr serait formé « du grec, du celtique, du latin et du français ».
a Anagrammes », Tabourot, qui est plein de souvenirs rabelaisiens, n'ait pas fait mention des pseudonymes adoptés par son modèle^ ni des anagrammes de son cru. Dans les premières éditions de Pantagruel , pour ridiculiser les Sorbonnistes (ch. xvni), il les appelle niborcisans (anagramme de sorbonisans) et saniborsans (c'est-à-dire sorbonisans) , épithètes qu'il remplaça ultérieurement par « maraulx sophistes ».