‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 198 sur 254 · V. — Etymologies burlesques · texte numérisé non relu

V. — Etymologies burlesques

Rabelais parodie, souvent intentionnellement, la manie étymologique de son temps. Comme ce genre d'inductions repose uniquement sur des assonances, l'étymologie rabelaisienne ne diffère pas de ce qu'on a appelé étymologie populaire, c'est-àdire -des rapprochements fortuits et basés exclusivement sur la forme.

Les noms propres surtout lui fournissent matière à pareils Jeux d'esprit.

Voici d'abord l'origine du nom de Beauce. La Jument de Gargantua, incommodée par les mouches de la forêt de Beauce, rend le pays entièrement nu, en abattant de sa queue tous les arbres (1. 1, ch. xvi): « Quoy vo^^ant Gargantua, y print plaisir bien grand... et dist à ses gens: Je trouve beau ce ; dont feut depuis appelé ce pays la Beauce ».

En fait, le nom romain de cet ancien pays était Belsia, et dès le iv' siècle, toute la contrée était dépourvue de « collines, de fontaines, d'ombrages, de vendanges », comme la décrit déjà Fortunat dans deux vers restés célèbres :

Belsia, triste solum, cui desunt bis tria tantum, Colles, prata, nemus, fontes, arbusta, racemus (i).

La ville natale de notre auteur, Chinon, remonterait aux origines mêmes du monde biblique (1. V, ch. xxxiv).

Le pays du Languedoc est habituellement orthographié au xvi' siècle Languegoth, et c'est la graphie adoptée par Rabelais à partir de l'édition de 1542 (1. 1, ch. xvi, et passim). Cette graphie est longuement motivée par Nicot (2).

(0 Voy. Rev. Et. Rab., t. V, p. 60-61.

(2) « Aucuns estiment que le pays de Languedoc a tel nom, parce que les gens d'iceluy, voulans respondre affirmativement, usent de ce mot oc, signifiant ouy ; et disent, qu'en différence de ce on dit le pays

Comme le constate déjà Ménage, Rabelais et 'Nicot se trompent, et le nom des Goths n'a rien de commun avec celui de Languedoc. Cette graphie Languegotli a été elle-même imaginée en vue de cette fausse étymologie.

' 'Notre auteur écrit Leucece (i), pour Lutèce, et en indique ainsi la raison (1. I. ch. xvii): «... la ville nommée Paris, laquelle auparavant on appelloit Leucece, comme dit Strabo, lib. IV, c'est à dire en grec blanchette, pour les blanches cuisses des dames du dict lieu ».

L'étymologie de Paris n'est pas moins facétieusement rattachée au « pissefort » de Gargantua (1. I, ch. xvii) : « Les Parisiens commencèrent à renier et jurer... nous sommes baignés par ris, dont fut depuis la ville nommée Paris (2) ».

Tabourot cite, dans ces Bigarrures (p. 91), cette étymologie à côté d'une série d'autres non moins plaisantes : « Paris, pour ce que par ris elle fut imprimée par Gargantua », et le sieur de la Popelinière (3) ne l'oublie pas dans son Histoire nouvelle des François (1599). Cette origine n'est pas d'ailleurs plus burlesque que celles par exemple de Lanfranc, qui, dans le préambule de sa Chirurgie (fin duxiii' siècle),rattache, en jouant sur les mots, Paris tantôt k paradis et tantôt à sans pair (4).

Mais voici le tour des Parisiens (l. I, ch xvu) : « Les Parisiens qui sont faictz de toutes gens et toutes pièces, sont par nature et bons jureurs et bons juristes, et quelque peu oultrecuidez, dont estime Joaninus de Baranco, libro de coplositate reverentiarum, que sont dictz Parrfiesiens en grecisme, c'est à dire fiers en parler » (5).

Le nom de ce prétendu Barancus et le titre de son livre sont

de Langiiedouy, Mais il en va tout autrement. Car Languedoc est un mot corrompu de cestuy Languegoth, qui estoit le nom que les PVançois donnoient à la contrée dudit pays. .. ».

(i) Le texte de Strabon porte Xom-mtoai'/., ce que Julien (dans son Misopogon) transcrit Zx)z<ce//a (dont Leucetia est une leçon fautive), la Lutetia de César.

(2) Une légende gargantuine de la Haute-Bretagne (Sébillot, p. 4G) attribue à Paris une origine à peu près semblable.

(3) Voy. Rev. Et. Rab., t. II, p. 63.

(4) « O Parisius, propter sedem regiœ majestatis..., propter physicorum intelligentiam, paradisus terrenalis est. O rcgalis civitas, Parisius sine pari... ». — Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 741.

(5; Geoffroy Tory identifie les Parisiens avec les Parrhasiens, habitants de Parrhasia, ville d'Arcadie {Champflcury, p. vi).

également fictifs. C'est chez Guillaume le Breton, auteur d'une Philippide, poème latin du xiii" siècle, composé à la louange de Philippe Auguste, qu'on trouve cette étymologie rabelaisienne, comme l'avait déjà indiqué Pasquier {Recherches, 1. IX, ch, 11) : « Guillaume le Breton, en premier livre de sa Philippide.., dit que quelques troupes de Troyens s'estant emparés des Gaules :

Sedem quasrebant ponendis mœnibus aptam, Et se Parrhisios dixerunt nomine Grœco, Quod sonat expositum nostris audacia verbis ».

Un ouvrage à peu près contemporain de celui de Rabelais, les Discours non plus melancholiques que divers (1547), rapporte les mêmes étymologies de Parisiens et de Lutèce, ce qui témoigne de leur popularité dans la première moitié du xvi* siècle. L'auteur de cet opuscule, en se moquant comme Rabelais (i), des historiens qui attribuent une origine troj'enne aux Gaulois ou Français, ajoute ironiquement (ch. i) : « Il n'y a Parisiens qui ne sortent du Grec izx'^^-riaix, à cause qu'aux femmes de Paris ne gela encore jamais le bec (2), qu'on sçache; ni Lutetia, qui ne soit Asu/.oToyjta, à cause que les murailles et parois de Paris sont tous de piastre, et par ce moyen Xsuxà, c'est à dire blancs ».

Voici maintenant l'origine du nom des Gaulois (1. I, ch. x) : « Ce est la cause pourquoy Galli^ ce sont les Françoys, ainsi appeliez parce que blancs sont naturellement comme laict, que les grecz nomment yàXa... ».

On a déjà relevé l'origine plaisante que Rabelais attribue au nom de Gargantua. Enfin, il se rabat sur l'arabe pour expliquer l'origine du nom de Pantagruel (1. II, ch. 11).

Voilà ce qui concerne les noms propres.

Quant aux termes de la langue générale, il suffira de citer ces deux échantillons d'étymologie burlesque :

Bridoye, en comparantes procès naissants aux petits oursons, allègue cette provenance du mot (1. III, ch. xlii) : « La vra5^e étymologie de procès est en ce qu'il doibt avoir en ses prochatz prou sacs... ».

(i) Cf. 1. III, Prol., et 1. IV, Prol. de l'Auteur: « ... duquel peuple Troian, selon les plus veridicques chroniqueurs, sont les nobles François descenduz ».

(2) Souvenir de la Ballade des Femmes de Paris de Villon.

Panurge, à propos de Macreon qui signifie en grec vieillard, suggère ce rapprochement facétieux (1. IV, ch. xxv): « Je croy que le nom de maquerelle en est extraict, car maquerellage ne compete que aux vieilles... ».

En parcourant le long article que Ménage consacre au mot maquereau, on s'apercevra que les diverses hypothèses qu'on a émises sur son origine ne le cèdent nullement aux grosses plaisanteries de Panurge.

Voici d'ailleurs quelques étymologies que Tabourot cite sous la rubrique des Allusions (ch. xi) : « Bonnet, de bon et net, pour ce que l'ornement de la teste doit estre tel; Chappeau, quasi eschappe eau: aussi anciennement ne le souloit on porter que par les champs en tems de pluie ; Chemise, quasi sur chair mise... (i) ».

Les rapprochements de Rabelais (2) sont infiniment plus spirituels et, envisagés dans leur ensemble, ils représentent une excellente parodie de l'étymologie aventureuse de son époque et (pourrait-on ajouter) de celle des siècles qui suivirent jusqu'à la fondation de la philologie romane.

(i) De pareilles interprétations sont fréquentes chez les vieux écrivains :

Argens a non qui art les gens, lit-on dans Richart li Biau, v. 4396, et Baudouin de Sebourc de raconter à ce sujet une anecdote étymologique et de conclure (t. II, p. 33):

Et Dicx, qu'est che d'argent ? Chius le sot bien nommer Qui argent l'appella : les gens fait embraser.

(2) Dans l'édition de i52i des Macaronnées, dite la Toscolane, Folengo a ajouté des notes pour faciliter l'intelligence du texte. On y lit plusieurs étymologies burlesques en style macaronique : « Ay ! ay ! arabicum, est vox quaï lit ad expellendos milvos. — Pif. pit ! caldeum est et vox quae invitât gallinam ad pitandum, id est beccandum granum. — Brenta (« baquet »), chaldaice, ^erla hebraice, mastellus arabicc, soium latine. — Patarinus, latine, hcbrceus hebraice, baganai caldeo, maranus arabice u, etc., etc.

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