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CHAPITRE III LIVRES IMAGINAIRES

Lorsque Pantagruel vient étudier à Paris, il ne manque pas de visiter la Bibliothèque de l'abbaye de Saint-Victor (l. II, ch. vu), où son ardent désir d'apprendre trouve à s'exercer sur une interminable liste d'ouvrages, « desquelz aulcuns sont ja imprimez, et les autres on imprime maintenant en ceste noble ville de Tubingue ». Ces dernières lignes du catalogue nous édifient déjà sur le caractère artificiel de la nomenclature.

Mais si les livres sont imaginaires, la bibliothèque ne l'est pas et quelques renseignements généraux sur sa constitution (i), dans le premier quart du xvi^ siècle, ne seront par superflus.

Edifice. — Le bâtiment destiné aux livres tombait en ruines vers 1501, et l'abbé Nicaise Delorme entreprit de le relever. La nouvelle construction se trouva terminée en 1508. Delorme s'occupa aussitôt d'y installer les livres, puis Claude de Grandrue {Claudius de Grandivico) fut chargé de les classer par noms d'auteurs sur des pupitres, de les attacher avec des chaînes de fer et d'en dresser le catalogue.

Catalogue. — Ce premier bibliothécaire réel de l'abbaye de Saint- Victor, où il entra en 1480, se voua tout entier à cette besogne et rédigea un double catalogue alphabétique et méthodique :

1° Le premier porte ce titre : « Index novus quae in Bibliotheca cenobii S. Victoriscontinentur a fratre Claudio collectus » (2).

2° Le catalogue systématique est ainsi libellé : « Catalogus typographicus Bibliothecae manuscriptœ Sancti Victoris a Clau-

(i) Nous les tirons de la monographie qu'Alfred Franklin a insérée, dans le premier tome de Y Histoire générale de Paris (Paris, 1867), sur les anciennes Bibliothèques de Paris, Eglises, Monastères, Collèges. La notice sur l'Abbaye de Saint-Victor y occupe les pages i35 à i85. Voy. notamment les p. 148 suiv. et ijS suiv., ainsi que l'opuscule du même spécialiste, Histoire de la Bibliothèque de Saint-Victor, Paris, i865, p. 29 à 3o.

(î) Aujourd'hui à la Bibliothèque Mazarine, Mss. 4184.

dio de Grandivico canonico ejusdem Abbatiee ordinatus anno 15 14 » (i). Ce catalogue répartlssait les manuscrits en trois classes :

a. — Bibles, interprètes, canonistes.

b. — Pères de l'Eglise, écrivains religieux.

c. — Hagiographes, historiens, philosophes, savants, orateurs, poètes.

Critiques. — L'abbaye fut presque entièrement reconstruite sous François P^ La bibliothèque était alors la plus importante de France, et la plus riche surtout en ouvrages théologiques et scolastiques. C'est à ce titre qu'elle provoqua les railleries, parfois grossières, des écrivains réformés. Joseph Scaliger, qui l'a pratiquée, prétend, dans la seconde moitié du xvi' siècle, qu'elle ne contenait « rien qui vaille (2) » ; et vers la même époque. Théodore de Bèze, dans son Epistola Passavanti, adresse à Pierre Lizet cette invective : « Tu es bene dignus cum moriachis tuis, qui consumas vitam tuam in istis fœditissimis latrinis, quibus est plena Bibliotheca Sancti Victoris sicut porcus in luto, quod tu es »,

Cinquante ans auparavant, Rabelais en avait fait une critique plus piquante et moins grossière (3).

Additions successives. — Le répertoire facétieux de Rabelais a été successivement augmenté dans les cinq éditions originales de Pantagruel. L'édition princeps ne comprend que 43 articles; celle de Lyon, 1533, en compte quelques-uns de plus; celle de 1534 en a 125 ; celle de 1538 et celle de Dolet, en ont 133 ; enfin, dans l'édition de François Juste, 1542, le nombre des articles est porté à 140, c'est-à-dire qu'il est plus que triplé (4).

(i) Une copie ultérieure à la Bibliothèque Nationale, Mss. lat. 14767.

(2) Scaligerana, v° bibliothèques.

(3) La réputation de la Bibliothèque de Saint-Victor était si légendaire qu'elle se trouve déjà mentionnée dans les Grandes Chronicqucs

« Gargantua vesquit cinq cens et ung an, et eut de grosses guerres, desquelles je me tays pour le présent. Et eut ung filz de Badebec son espouse, lequel a faict aultant de vaillances que Gargantua. Et le pourrez veoir par la vraye Chronicque, laquelle est une petite partie imprimée. Et quelque jour que messieurs de Sainct Victor vouldront, on prendra la coppie de la reste des faitz de Gargantua et de son filz Pantagruel ». — Ed. Charles Brunet, p. 37. Le passage cité a été ajouté à la réimpression de i534 ; il manque à l'édition princeps.

(4) D'après Ch. Bruner, Recherches bibliographiques et critiques sur

C'est là un procédé d'amplification habituel à notre auteur. Le chapitre des jeux de Gargantua (l. I, ch. xxii) nous oflre l'exemple d'un développement analogue.

Titres réels. — Quel que soit d'ailleurs le nombre de ces titres mirifiques, ils sont, à quelques exceptions près, entièrement fictifs.

C'est à peine si l'on peut mettre à part :

Sermones dominicales a quodam fratre huogaro, Biga salutis dicti, Hagenau, 1497.

De Auferibilitate papas ab ecclesia [par Jean Gerson].

Nicolas Salicceti, Libermeditationum ac orationum devotarum qui Antidotarium animx dicitur,Argentorati, 1489.

Le titre rabelaisien Ca/Tipi C/{/s^eno7'M/n per S. C, fait allusion à un traité réellement publié sous ce titre (i).

La question d'attribution est parfois plus complexe, comme pour le Formicarium Artium, dont le titre qui signifie « Fourmilière », reparaît en tête de plusieurs ouvrages de l'époque ; mais la bibliographie de la Renaissance ignore encore un livre qui réponde pleinement au titre rabelaisien. Celui-ci reste donc fantaisiste, et il a été allégué comme tel par François Bacon, dans le sixième livre de son De dignitate et augmentis scientia' rum.

Titres fictifs. — Ces quelques ouvrages exceptés, la plupart des titres du catalogue n'appartiennent qu'au domaine de l'imagination.

Nous ne partageons nullement l'opinion du Bibliophile Jacob, suivant laquelle « Rabelais, en inventant ou plutôt en travestissant un titre de livre, a toujours eu sous les yeux et dans la pensée un livre imprimé ou manuscrit, sinon plusieurs à la fois, comme point de départ. Dans le catalogue de Rabelais, ce sont, presque sans exception, des livres réels et des titres de livres fidèlement repnoduits, qui ont servi à fabriquer ces titres de livres Imaginaires où l'on reconnaît encore, pour ainsi dire, le cachet de leur origine (2) ».

les éditions originales des cinq livres du roman satirique de Rabelais^ Paris, i852, p. 25.

(i) « Clysteriorum Campi secundum Galeni mentem, ac Graecorum medicorum doctrinam... a Symphoriano Campegio » (iSîS), opuscule de dix chapitres analysés par P. Allut, dans son Etude biographique et bibliographique sur Symphorien Champier, Lyon, iSSg, p. 219 à 220.

(2) Catalogue de la Bibliothèque de V Abbaye de saint Victor, au

Prenons, par exemple, le dernier titre du catalogue : Merlinus Coccaius, De patria diabolorum (i). « Rabelais, nous dit Paul Lacroix (p. 294), a voulu peut-être caractériser les méchancetés que le pauvre Coccaie avait eu à subir de la part de ses confrères, en rappelant que ce poète macaronique avait composé un traité spécial sur la patrie des diables ». Or, il n'est nullement avéré que Coccaie ait jamais écrit un pareil traité. L'affirmation d'Aquario Lodola (pseudonyme sous lequel se cache Merlin luimême), dans la lettre-préface de l'édition de 1521 des Macaronnées : «... qui de stanciis diabolorum quinque [ailleurs : très] libros composuerat », est aussi facétieuse que celle de Rabelais quand il écrit : « Je vous en exposeray bien d'advantage au livre que j'ay faict De la dignité des braguettes » (1. I, ch. viii) et : « Par Dieu, je feray un livre De la commodité des longues braguettes, quand j'auray plus de loisir. De faict en composa un beau et grand livre avecques les figures ; mais il n'est encores imprimé, que je saiche » (1. II, ch. xv) (2).

Titres macaroniques. — On est dernièrement allé plus loin en considérant cette épitre comme le point de départ de la Bibliothèque de Saint-Victor, d'autant plus, nous dit-on (3), que Rabelais s'y sert fréquemment du style macaronique. Or, il est à remarquer que les titres en latin macaronique manquent précisément à la première édition donnée par François Juste (1533); et que la langue macaronique est elle-même antérieure â Folengo, car elle est déjà familière aux Mystères et à l'auteur de la farce de Pathelin (4).

D'autre part, dans le passage cité d'Aquario Lodola, on trouve de prétendus titres tels que Transbarach, Sgnirifol, Cracrion, etc., c'est-à-dire de simples assemblages de syllabes, absolument dépourvues des allusions satiriques ou humoristiques, qui cons-

XVI* siècle, rédigé par Fr. Rabelais, commenté par le Bibliophile Jacob, Paris, 18Ô2, p. X,

(i) Rabelais le cite ailleurs plus explicitement (1. III, ch. xi) : « C'est le verd du diable, comme expose Mcrl. Coccaius, libro secundo de patria diabolorum ».

(2) Le Duchat, après avoir émis dans son commentaire une opinion analogue, se ravise dans Ménage, mais sans apporter de preuves.

(3) Al. Luzio, Studi Folenghiani, Florence, «899, p. 49 et suiv., et Thuasne, Etudes sur Rabelais, Paris, 1904, p. 211. — Voy., sur la méthode de ces deux érudits, notre étude « Les sources modernes du roman de Rabelais », dans la Rev. Et. Rab., t. X, p. 386 et suiv.

{4) Voy. ci-dessus, t. II, p. 387,

tituent le caractère essentiel des titres rabelaisiens de la Bibliothèque de Saint-Victor.

Le vu' chapitre de Pantagruel, considéré sous le rapport du fond et de la forme, n'a donc rien de commun avec Folengo.

Symbolisme vestimentaire. — Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur ce repertoyre de Saint-Victor.

On y discerne à première vue toute une série de titres bizarres, parodiant ceux des traités d'édification et de casuistique qui constituaient le fonds de cette fameuse bibliothèque médiévale :

Le Moustardier de pénitence.

Le Culot de discipline.

Les Hanicrochements des confesseurs.

Les Grezillons (i) de dévotion.

Le Ravasseur des cas de conscience.

La Savate d'humilité.

Les Hoseaulx, alias les Bottes de patience.

Les Bobelins (2) de franc couraige.

Ces derniers titres rappellent l'usage des moralistes de l'époque qui tiraient souvent leurs métaphores des sphères les plus banales, tout particulièrement des détails de la toilette et de l'habillement. Olivier de la Marche, dans son Parement et triumphe des Dames (15 10), en offre un exemple frappant avec des chapitres tels que ceux-ci :

Les Pantouffles d'humilité (ch. i).

Les Souliers de soing et bonne diligence (ch. 11).

Les Chausses de persévérance (ch. m).

Le Jarretier de ferme propos (ch. iv), etc., etc.

ScoLASTiQUE. — Les titres suivants parodient les ouvrages de scolastique :

Les Barbouillamenta Scoti font allusion au langage obscur (3) et confus du docteur subtil, invoqué ailleurs (1. I, ch. xiii), sous le nom de Jean d'Escosse, comme autorité en matière torcheculative.

La Quœstio subtilissima, utrum C/iimera in vacuo bombinans (4)... ridiculise les subtilités des discussions scolastiques,

(i) Menottes, liens, terme alors souvent pris au figuré.

(2) Chaussures à l'usage du peuple.

(3) Cf. 1. III, ch. XVII : « Heraclitus, grand Scotiste et ténébreux philosophe... ».

(4) « Question très subtile, savoir si une Chimère, bourdonnant dans

de ces « questions encyclopédiques », dont la Chresme philosophale renferme un si grand nombre.

Sciences médiévales. — Après la scolastique, Rabelais se moque des sciences du Moyen Age et de la Renaissance, alchimie, astrologie, etc. :

R. Lullius de hatifolagiis principum.

Le Boutavant (i) des alchymistes.

Almanach perpétuel pour les goutteux et verolez.

Le ramoneur d'astrologie.

Toutes prétendues sciences qu'il rejette, au chapitre suivant, de son programme d'études : «... laisse moy l'astrologie divinatrice et l'art de Lullius comme abuz et vanitez ».

Gourmandise monacale. — Ce qui prouve jusqu'à l'évidence que son intention, en multipliant ces titres, n'était nullement, de présenter une parodie bibliographique, c'est la constatation que la satire générale de la société contemporaine y occupe la plus grande place. Rabelais a concentré, dans ce Catalogue, les traits satiriques épars dans son œuvre. 11 trouve l'occasion d'y ridiculiser les travers des différentes catégories sociales, des diverses classes professionnelles de son temps.

En premier lieu, la gent monacale qu'il envisage sous tous ses aspects, spécialement sous celui de la goinfrerie et du « gros ventre » (en provençal, godomar). De là:

Le Godemarre des cinq ordres des mendians,

faisant en même temps allusion aux prières matinales commençant par Gaude Maria... (cf. 1. 11, ch, vu, « en temps de godemarre... »).

C'est à cette gourmandise proverbiale des moines que se rapportent les nombreux titres culinaires (dans un style macaronique qui en relève encore la saveur) d'ouvrages attribués aux théologiens et docteurs réputés de l'époque : Sylvestre de Prierio, Bricot, Major, etc. :

De brodiorum usu et honestate chopinandi, per Sylvestrem, Prie- 7'atum Jacopinum.

Bricot, De differentiis soupparum.

le vide, peut di-vorer des secondes Intentions, laquelle question fut débattue pendant deux semaines dans le (x)ncile de Constance ». Vov. là-dessus, un ;!rlicle de .1. Plattard, Kcv. du A' 17" siècle, t. 11, p. 35 à 37.

(i) Expérience, expérimentation.

Majoris, De modo faciendi boudinos.

Reverendi, Patris Fratris Lubini, Provincialis Bavardix, De croqiiendis lardonibus ( i ) libri très.

M. n. Roscostojambedanesse, De moustarda post prandium servienda lib. quatuor decim, apostillati per M. Vaurri Honnis {2).

Et ces titres qui résument tous les autres :

Les Aises de la vie monachale.

Le Hochepot (3) des perpétuons (4).

Humanistes et Théologiens. — Nous arrivons au conflit entre les humanistes allemands, Ulrich de Hutten et Reuchlin, en tête, et les théologiens scolastiques représentés par les dominicains de Cologne, les Ortuinus Gratins et les Hochstraten, dispute immortalisée par les Epiatolœ obscurorum viroram, où Rabelais a puisé quelques autres noms de correspondants fictifs (tels que Guingolfus, Lupoldus Federfuchzius, etc.) :

Ars honeste pettandi in societate, par M. Ortuinum

Allusion à la xl' lettre des Epistolœ obscurorum virorum qui traite précisément d'un accident scatologique arrivé à Ortuin, nostre maistre Ortuinus, dont Rabelais invoque ailleurs (1. III, ch. xvi) le témoignage à propos de la variante Maunettes [c'est-à-dire mal nettes ou sales], pour Monetes, appliquée aux sages femmes.

Callibistratorium caffardis, aiitore M. Jacoho Hochstratem, hœreticometra (5).

Tarraballationes (6) Doctorum Coloniensium adversus Reuchlin.

Ingeniositas invocandi diabolos et diabolas, per M. Guingolfuin.

(i) Cf. 1. I, Prol. : « Un frère Lubin, vray crocquelardon.. . ».

(2) « Quatorze livres de notre maître Côte rôtie Jambe d'ânesse, sur la moutarde à servir après dîner, apostilles par maître Vaurillon », Rappelons que la Côte rôtie est un crû célèbre des bords du Rhône que Rabelais avait sans doute appris à apprécier à Lyon.

(3) Pot-pourri, ragoût.

(4) Moines qui disent des offices perpétuels pour les morts {perpetually begging friars, explique Cotgrave).

(5) « Le callibistri de cafardise, par maître Jacques Hochstraten, Jaugeur d'hérétiques » (c'est-à-dire inquisiteur). Cf. 1. II, ch. xxvi : « ... le pauvre frater se rehrassit jusques aux cspaules, monstrant son callibistri à tout le monde ».

(6) Triballements. agitations.

Exégèse moralisée. — Le titre suivant :

Lyripipii (i) Sorhonici Moralisationes, per M. Lupoldum,

fait allusion à l'exégèse théologique de la Renaissance. La xxviii'^ lettre des Epistolœ obscurorum virorum cite de nombreux exemples de cette manie allégorisante. En voici le début : « Frater Conradis DoUenkopfîus à M. Ortuino Gratio. Jam scio mente tenus omnes fabulas Ovidii in Metamorphoseos, et scio eas exponere quadrupliciter, scilicet naturaliter, literaliter, historialiter et spiritualiter ».

Rabelais parle également de cette explication moralisée dans le Prologue de son Garguantua (2). Quant au Lijripipit moralisationes, il rappelle le chapitre xxiii des Parement et triumphe des Dames (1510) d'Olivier de la Marche intitulé : « Le chaperon de bonne espérance ».

Subtilités. — Cet autre titre :

Chaultcouillonis, De magistronostrandorum magistronostratorumqiie beuvetis, lib. octo giialantissimi (3),

nous reporte encore aux discussions oiseuses des Epistolœ obscurorum virorum, touchant le magister noster, dont Rabelais fournira en outre un dérivé burlesque, appliqué aux métamorphoses de Jupiter (1. III, ch. xii): « Il pourroit cent et cent foys se transformer en Cycne, en Taureau, en Satyre, voire certes en Pusse, en Atomes Epicureicques, ou magistronostralement en secondes intentions ».

Indulgences. — La question brûlante des Indulgences n'est pas non plus oubliée :

La Profiterolle (4) des Indulgences.

(1) Sorte de chaperon à longue queue. Voy. ci-dessus, t. I, p. 168.

(2) « Croiez vous en vostre foy qu'oncques Homère, escrivant VJliade et Odyssée, pensast es allégories lesquelles de luy ont calfreté Plutarche, Heraclides Ponticq, Eustatie, Phornute, et ce que d'iceulx Politian a desrobé ? Si le croiez : vous n'approchez ne de pieds ne de mains à mon opinion, qui décrète icelles aussi peu avoir esté songées d'Homère, que d'Ovide en ses Métamorphoses, les sacremens de l'Evangile : lesquelz un frère Lubin, vray crocquelardon, s'est efforcé demonstrer, si d'adventure il rencontroit gens aussi folz que luy : et (comme dict le proverbe) couvercle digne du chaudron ».

(3) « Huit livres très galants de Chaudcouillon sur les buvettes de nos maitres et de ceux qui devront l'être », Cf. du Fail, t. II, p. 8 : « Je sçay bien, respond magister noster nostrandus, que je devrois faire... «.

(4) Petit profit, sens propre de ce mot qui désignait habituellement

Boudarini , episcopi, de emulgentium profectibus enneades nooem, cum priuilegio papali ad triennium, et postea non, c'est-à-dire : « Neuf neuvaines de l'évoque Boudarin, sur les profits des émulgences (action de traire le bétail, appliquée ironiquement aux indulgences) avec privilège papal pour trois ans et non plus ».

SuPERSTiTiOiNs. — Traits lancés contre les supercheries des moines :

La Momerie des rabats et lutins, L'Histoire des farfadets,

que le passage suivant peut servir à commenter (1. 111, ch. xxiii) : « Et en prendront acte, afin qu'après son trespas ilz (les beatz pères) ne le déclarent hereticque et damné comme les Farfadets (i) feirent de la prevoste d'Orléans ». Prières machinales. — Touchant leurs prières machinales :

Les Brimborions (2) des padres Celestins, La Patenostre du cinge,

dont Rabelais parle ailleurs (1. I, ch. xl) : « Hz marmonnent grand renfort de légendes et pseaulmes nullement par eulx entenduz. Hz content force patenostres entrelardées de longs Ave Mariaz, sans y penser ny entendre. Et ce je appelle mocquedîeu, non oraison ».

Pèlerins et dévots. — Contre la crédulité et les pratiques superstitieuses des pèlerins et des dévots :

Les Lunettes des Romipetes (3).

Les Brimbelettes (4) des voyageurs.

La Gualimafrée des dévots.

Avocats. — Suit une revus satirique des travers sociaux ou professionnels.

Allusions à la cupidité, grossièreté et vénalité des hommes de loi :

La Complaincte des advocatz, sus la reformation des dragées.

une pâte cuite sous la cendre, au profit des petits ménages. Cf. ci-dessus, t. II, p. l52.

(i) Rabelais donne souvent ce nom aux moines cordeliers.

(2) Prières machinales. Cf. ci-dessus, t. I, p. 3 19.

(3) Pèlerins à Rome.

(4) Menus suffrages.

43o ELEMENTS IMAGINATIFS

Le Couillaige (i) des promoteurs.

Les Happelourdes (2) des officiaulx.

Le Maschefain (3) des advocatz.

ainsi qu'à la procédure paperassière et à l'ignorance des glossateurs

Les Fariboles du droict.

Le Chaffouré (4) des procureurs.

Prœclarissimi juris utriusque doctoris Maistre Pilloti Raquedenari. De bobelinandîs glosœ Acciirsianœ bagiienaudis repetiîio emicidiliiculidissima,

c'est-à-dire « Répétition très lucide du très illustre docteur en l'un et l'autre droit Maitre Pillot Raquedenare, sur les baguenaudes de la glose d'Accurse à rapetasser ». Rabelais avait déjà dit (1. II, ch. v) : «... au monde n'y a livres tant beaulx. tant aornez, tant elegans, comme sont le texte des Pandectes; mais la brodure d'iceulx, c'est assavoir la glose de Accurse, est tant salle, tant infâme et punaise, que ce n'est que ordure et vilenie ».

Soldatesque. — Vient ensuite la lâcheté et gueuserie de la soldatesque :

Stratagemata Francarchieri de Baignolet (5). Franctopinus, De re militari cumfiguris Tevoti (6). La Bellistrandie des millcsouldicrs (7).

(i) Don que le nouveau marie' devait faire à ses compagnons célibataires (Du Gange, v" culagium, ann. iSyS, donne ce terme comme particulier au pays des environs de Jallon-sur-Marne). Plus tard, au xvic siècle, le mot fut pris dans une acception spéciale mentionnée par Henri Estienne {Apologie, t. II, p. 7) : « Mais oserois je bien parler de l'infâme tribut qu'on souloit faire payer aux prestres pour estre dispensez de tenir des concubines, et le nommer par son nom le couillage (j'ay dit le mot pour ne frustcr la postérité) »

(2) Attrape-nigauds.

(3) Insatiabilité. Cf. 1. I, ch. liv : « Cy n'entrez pas, maschefains praticiens... ». Proprement mâchefoin (fain, foin, prononciation ancienne et dialectale).

(4) Griflonnage. Cf. 1. IV, ch. xii : « ... passasmes Procuration, qui est un pays tout chaffouré et barbouillé ».

(5; Cf. 1. Il, ch. XXX : « Je veis le Franc archier de Baignolet, qui estoit inquisiteur des hereticques ». Une pièce en vers du xvc siècle, portant ce litre, est attribuée à Villon.

(6) Cf 1. III, ch. vni ; « Doncqucs ne fauldra dorénavant dire, qui ne vouldra improprement parler, quand on envoyra le franc taulpin à la guerre : Saulve, Tcvot, le pot au vin... », c'est-à-dire sa caboche.

(7) Qui gagne mille sous (ironiquement). C^f. ci-dessus, t. Il, p. i3i.

Régents. — Allusion à la malpropreté traditionnelle des régents et des écoliers :

Decrotaîorium scolarium,

et les passages connus (l.I, ch. xvin et xx) : « Cinq ou six maistres inertes [c'est-à-dire maîtres-és-artsj, bien crottez à profit de mesnage... » et « Les Sorbonicoles (var. : magistres) ieirent vœu de ne soy descroter... jusques à ce qu'il en fust dict par arrest définitif ».

Rappelons que la^plupart de ces travers — indulgences, malpropreté des régents, subtilités scolastiques, etc. — se trouvent déjà ridiculisés dans le fameux Eloge de la Folie (1508) d'Erasme .

Médecins. ■— Retenons encore les titres satiriques :

Le Tirepet (i) des apothicaires.

Le Baisecul de chirurgie.

Cacatorium medicorum,

qui témoignent de la place considérable tenue dans l'ancienne médecine par les purgatifs (2); cf. l. II, ch. v : « Les medicins de Montpellier sentoient les clysteres comme vieulx diables ». Galanterie. — Des titres ironiques relèvent les excès de coquetterie dans le port ou dans le langage, les simagrées des dames ou des muguets ;

Decretum Universitatis Parisiensis super gorgiositate (3) muliercularum, ad placitum,

c'est-à-dire « Décret- de l'Université de Paris sur la coquetterie des femmelettes à plaisir ». C'est le pendant de l'arrêt du Parlement obtenu plus loin par Panurge (1. II, ch, xvii) : « Les damoiselles de ceste ville... avoient trouvé une manière de colletz ou cachecoulx à la haulte façon... par arrest de la court, fust dict que ces haults cachecoulx ne seroient plus portés, sinon qu'ilz feussent quelque peu fenduz par devant ».

Le Chiabrena des pucelles (4),

dont notre auteur cite plus loin (1. III, ch. viii) quelques vers et dont Frère Jean se charge de fournir l'explication (1. IV, ch. x).

(i) La seringue.

(2) De là, encore dans Molière, des noms de médecins comme Ptirgon, Diafoirus, etc.

(3) Coquetterie dans le port. Cf. ci-dessus, t. II, p. 259.

(4) Voy. ci-dessuSj t. I, p. 273-274.

Lourdaudus, De honestitaîe braguardorum,

des bragards, c'est-à-dire des élégants, des gens à la mode, appelés ainsi dès le début du xvi" siècle, parce qu'ils laissaient sortir leur chemise entre le pourpoint et le haut-de chausse, la brague (i).

Titres grivois. — Finalement, de beaux livres a de haulte gresse » :

Bragueta juris (2).

Le Pacquet de mariage (3).

Le Trictrac des frères frappars.

Les Cymbales des Dames.

Le Vietdazouer (4) des abbés.

Allusions obscures. — Le repertoijre de la Bibliothèque de Saint-Victor renferme des allusions qui nous échappent aujourd'hui, mais qui étaient certainement présentes aux lecteurs du xvi' siècle.

Des analogies purement verbales se trouvent parfois à la base de la plaisanterie rabelaisienne. Qu'est-ce que le titre : MarmotretiiSy De baboynis et cijigis ?

Maître Jobelin Bridé lisait le Marmotret à Gargantua (1. l, ch. xiv). C'était un livre élémentaire de morale tiré de la Sainte Ecriture et qui avait paru à Mayence, en 1470, sous ce titre : Mammotractas sive Expositio in singuUs libris Biblia't authore Marchesino. Le nom de Mammotractas (avec ses variantes Mamotretus^ Mammetretas), répondant au grec [xxaixoOpeTTTo;, nourri par sa mère, a été rapproché par Rabelais de marmot, singe (5) et petit enfant, d'où le sous-titre Des babouins et des singes.

Voici un autre titre :

Tarîaretus, De modo cacandi.

(i) Voy. ci-dessus, t. II, p. 258.

(2) C'est-à-dire la braguette du droit (conjugal). Cf. 1. I, ch, 11 : « Et ma braguette, c'est la greffe des arrestz », et 1. III, ch. vm : « C'est ce qui meut le vaillant Justinian, lib. TV, de cagotis tollendis, à mettre summum bonum in braguibus et braguetis ».

(3) Cf. 1. IH, ch. viii ; « ... sa femme considéra en esprit contemplatif que peu de soing avoit [le seigneur de Mcrville] du pacquet et baston commun de leur mariage ».

(4) Cf. 1. IV, Prol. : « Que t'en semble, dis, grand viet d'a^e Priapus? »

(5) Sens encore vi\ace au ivi» siècle.

L'ouvrage attribué à ce docteur rcellement existant a été suggéré à Rabelais par les syllabes initiales du nom : Tarta/'et, rapproché de tartre (borbonnoise) (i).

De même :

Beda, De optîmitate triparum, est également induit du nom de ce théologien (becle, bedaine) (2).

Nous pouvons maintenant apprécier à sa juste valeur le repertoyre de Rabelais. Sous le titre apparent de « Librairie de Saint Victor », il nous oiïre une véritable revue des travers de l'époque. Moines, avocats, médecins, écoliers, mignons, etc. sont tour à tour raillés dans une caractéristique brève et frappante. Encore n'avons-nous pas envisagé (il s'en faut de beaucoup) l'ensemble du Catalogue. Nous n'en avons retenu que les titres les plus saillants, ceux qui forment groupe, en omettant fiombre d'allusions piquantes, par exemple celles qui touchent l'Italie, faits d'ordre littéraire (3), temporisation de la diplomatie italienne :

Poiltronismus rerum italicarum auîhore magistro Bruslefer,

le fameux docteur scotiste dont il est également question dans la xxiv^ des Episiolœ obsciirorum virorum : « Mittatis mihi cum isto nuncio formalitates et distinctiones Scoti, quas composuit Brulifer ».

Et quant aux Espagnols, leur négligence des soins de propreté est rappelée par

Le Faguenas des Espaignolz (4)... par Frai Inigo (^).

En somme, le catalogue rabelaisien peut être envisagé à un triple point de vue :

Jeux de mots. — Les titres, dont nous venons d'examiner les plus caractéristiques, sont féconds en jeux de mots :

(i) Voy. Marcel SchAvob, dans Rev. Et. Rab., t. II, p. iS/.

(2) Henri Estienne joue également sur ce nom : « Beda fut déclaré vedier », Apologie, t. I, p. 9.

(3) Cf. les titres relatifs à Pasquin et à Marforio. Sur le premier, voy. la lll' Epistre de Rabelais, datée de Rome i5 février i536 : l'auteur y cite plusieurs « chansonets » ou traits satiriques de Pasquin.

(4) Shakespeare y fait également allusion dans les Peines d'amour perdues, acte V, se. 11.

(5) Ce Frère Inigo est un nom banal de moine, analogue au frère Lubin de Rabelais. La prétendue identification avec Ignace Loyola est illusoire.

L'Invention de saincte Croix à six personnages,..

fait une double allusion au miracle de ce nom et à la monnaie, appelée vulgairement croix (marque de l'avers des pièces d'argent) : « gens melanchoHcques n'auront en ceste année tout ce qu'ilz voudroient bien, ilz s'estudieront à Vinvention saincte croix... » (Pant. Progn., ch. v).

De même encore :

Les Potingues (i) des evesques potatifs,

Jeu de mots antérieur à Rabelais (2) pour « evesque portatifs ». c'est-à-dire in partibus injidelium.

Métaphores. — Des images vulgaires sont à la base de certains autres :

La Morisque des hereticques,

proprement la danse (3) des hérétiques, allusion au supplice de l'estrapade appliqué alors aux huguenots. Dans le jargon des malfaiteurs du xvi" siècle, suivant le témoignage de Guillaume Bouchet, danser à ses noces était synonyme d'être fouetté, par allusion aux soubresauts du patient pendant le châtiment.

Le Limasson des rimasseurs,

c'est-à-dire les rêveries, les billevesées des poètes. Sens figuré qui trouve son pendant dans le limousin cacalauso, limaçon et conte en l'air.

Plusieurs autres titres restent obscurs :

La Croquignole des curés.

La Cornemuse des prélats.

La Pelleterie des tirelupins, etc.

Noms propres. — Les personnages du répertoire pourraient être classés dans les catégories suivantes :

(1) Terme languedocien qui signifie « drogues » : ici jeu de mots avec pot (à boire),

(2) On le lit à plusieurs reprises dans la farce de Paihclin :

Et cest advocat potatif A trois leçons et trois pseaumes...

(Ed. Jacob, p. 66)

et, plus tard, dans le Moyen de parvenir.

(3) Sorte de danse exëcutcie avec des grelots attachés aux jambes. Voy. ci-dessus, t. I, p. 2o5.

1° Noms d'auteurs d'ouvrages réels, en très petit nombre et que nous avons déjà signalés.

2" Noms authentiques de moines érudits appartenant à différents ordres : Cordelicrs (Estienne Bruslefer, d'Orbeliis, Vaurrillon), dominicains (Hochstraten, Guingoll), jacobins (Guillaume Pépin, Sylvestre de Prierio), sorbonnistes (Beda, Bricot, Major, Tartaret), etc. Notre auteur leur attribue à tous des productions burlesques, par des allusions plus ou moins transparentes.

3° Noms facétieux forgés par Rabelais : Boudarin (« qui a une grosse bedaine ») ; Chaud des couilles ; Dytebrodius (« riche en brouet, juteux ») ; Fripesaulcetis, ailleurs nom de cuisinier ; Moillegroin, nom parfaitement adapté à un biberon, à un « docteur chérubique », c'est-à-dire ù la face enluminée comme un chérubin ; maître Pillot Raquedenare (« Râcle-denier », nom d'un des capitaines de Picrochole) ; Rostocostojambedanesse (« Côte rôtie, jambe d'ânesse ») ; Sylvius Triquebille (a testicule ») (i), etc.

4° Noms obscurs : F. Serratis, F. Pedebilletis, Jabolenus. Ce dernier, prétendu auteur d'une cosmographie du purgatoire, fut repris par du Fail qui cite un « Jabolenus de Jabolaines ». Le Digeste mentionne un Jabolenus, jurisconsulte du temps d'Antonin-le-Pieux. La pointe consisterait-elle à attribuer à un païen la description du Purgatoire ?

Richesse lexique. — Quant au style, la forme macaronique en rehausse le caractère généralement burlesque. La langue de Rabelais est dans ce chapitre d'une richesse remarquable. Voici par exemple les noms de coiffures que portaient les différents ordres de moines :

La Barbute des pénitenciers.

La Cabourne des briffaulx.

La Coqueluche des moines.

Lyripipii Sorbonici Moralisationes.

La Ratepetiade des cardinaulx (2).

Termes rares. — C'est également dans ce chapitre qu'on

(i) Voy. Moyen de parvenir, éd. Jacob, p. 3 18 : « Le mitron... montra toute sa pauvreté, ses pauvres tritebilles ». Cf. Oudin, Curiosité:^ (1640) : « Les triquebilles, c'est-à-dire les testicules ».

(2) Voy., sur ces noms de coiffures ecclésiastiques, ci-dessus, t. I, p. 168.

rencontre de nombreux termes rares ou inconnus en dehors de Rabelais. Plusieurs ont déjà été cités en notes ; ajoutons-y :

La Bauduffe des thesauriers,

c'est-à-dire la bourse(i), proprement vessie de porc (provençal, baudufo ou boudufîo) .

Les Henilles de Gaietan,

c'est-à-dire (comme nous l'avons expliqué) les béquilles — prononciation archaïque et provinciale à^anilles (2) — de Caietan, par allusion aux deux autorités infaillibles de l'Eglise catholique, le Pape et les Conciles, qu'invoque ce cardinal dans sa vaine tentative de ramener Luther au catholicisme.

En dehors du répertoire de Saint-Victor, plusieurs ouvrages imaginaires se trouvent également mentionnés dans le Prologue du Gargantua :

... vous, mes boas disciples, et quelques aultres foulz de séjour, lisans les joyeux liltres d'aulcuns livres de nostre invention, comme... Fessepinte, La dignité des braguettes, Des Pays au lart cum commentOy etc., jugez trop facilement ne estre au dedans traicté que ; mocqueries, folateries et menteries joyeuses.

Le titre de Fessepinte (3), qui est également cité dans le Prologue du second livre parmi les ouvrages « de haulte fustaye », --' Signifie ivrogne, proprement celui qui expédie vivement les pintes (4 ). Ce livre fantaisiste rappelle un ouvrage analogue mentionné dans la xxxf lettre des Episiolœ obacurorum virorum : « In prœdicta liberaria, ubi cursores in theologia habent suum studiarium, est ligalus in ferrea catena unus liber valde notabilis, qui dicitur Combibilaliones, qui etiam continet authoritates in theologia » (5).

La Dignité des braguettes rappelle M. Haultechaussade (1. I, ch. viii) et trouve son commentaire dans cet autre passage

(i) Voy. ci-dessus, t. II, p. 23o-23i.

(2) Voy. ibidem, t. II, p. 222.

(3) Du Fail appelle un des personnages des « Propos rustiques » Hillot Fesscpain.

(4) Cf. 1. I, ch. vin : « ... par ce dénotant qu'il seroit un bon fessepinte en son temps ».

(5) Rabelais mentionne plus loin (1. II, ch. xv) u Krater Lubinus Liber de compotationibus vicndicantium », c'est-à-dire des beuveries des frères mendiants.

(l. III, ch. viii) : « C'est ce qui meut le vaillant Justinian, lib. rv, De cagotis toUendis (i) à mettre summum bonum in braguibus et braguetis ».

Quant au titre culinaire Des Poys au lart, cum commenta, c'est-à-dire avec assaisonnement, il figure aussi dans le « repertojTe de Saint Victor », et rappelle la locution proverbiale de Bridoye (1. III, ch. xli) à propos comme lart en poys, qu'on lit déjà dans Pathelin (2). On a vu que, suivant Bruéryn Champier, les pois au lard étaient un plat fort recherché et servi de son temps même sur la table royale.

Ailleurs, pour justifier que les diables sont friands de lardons (L II, ch. xiv), Panurge invoque l'autorité du philosophe Jamblique « et de Murmault, en V Apologie de bossutis et contrefactis ». Allusion ironique à l'érudit compilateur Johannes Murmellius, mort en 15 17.

Enfin l'Histoire de Gorgias (1. II, ch. xxxii) s'applique à la région buccale de Pantagruel. Maître Alcofribas y entre et rencontre des villes, des montagnes, des forêts et des bourgades, dont il composa un grand livre.

L'idée de forger une liste de livres imaginaires, en les rattachant à la plus fameuse bibliothèque du temps, pour en tirer des aperçus piquants sur les mœurs et les personnages de l'époque, appartient en propre à Rabelais. Nous ne connaissons aucune tentative analogue antérieure. Par contre, le catalogue rabelaisien est devenu le point de départ de nombreuses imitations (3).

(i) Livre déjà mentionné dans le Repertoyre : « Justinianus, De cagotis tollendis », pour De caducis tollendis (titre réel ày\Dig€Ste\.

(2) Voy. ci-dessus, t. I, p. 411. " "^ '*''''

(3) Voy. Appendice D : Bibliothèque de Saint- Victor.

Nous avons déjà fait remarquer que Rabelais, lorsqu'il travestit sous des appellations hébraïques, grecques ou latines, les escales du voyage de Pantagruel et de ses compagnons à la recherche de l'oracle de la Dive Bouteille, était parfaitement au courant des découvertes géographiques de son temps. M. Abel Lefranc a essayé, à l'aide des portulans et des relations de voyages, de Jalonner sur la carte l'itinéraire de cette « croisière » d'un nouveau genre (i). Les nombreuses identifications qu'il propose sortent du cadre de nos recherches, mais elles nous font comprendre comment Rabelais imaginait, tout en utilisant la réalité. Il part d'un point de départ positif, mais d'étape en étape sa fantaisie l'emporte. A la dernière, on se trouve transporté dans une région voisine de l'Utopie. Comme les Vraies Narrations de Lucien, ce « naviguaige » rabelaisien a le caractère d'une satire générale des découvertes géographiques. Non seulement il occupa les deux derniers livres du roman, mais il se continue sur le même plan dans le livre posthume, qui ne fait que confirmer la tendance satirique de l'ensemble.

Commençons, dans cette copieuse nomenclature, par chercher ce dont Rabelais est redevable à autrui, et établissons ses sources.

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