II. — ^ Romans et Mystères
Le roman de chevalerie en prose Lancelot du Lac (1488) a fourni le nom du pays d'EstangoiTe, dont il est question à propos des antiques oracles (i). Dans le roman en prose de Tris-
(i) « Aulcuns Platonicques disent que qui peut veoir son genius peut
tan (i), le royaume du bon chevalier sans peur porte ce nom : vingt chevaliers du neveu du roi d'Estrangorre y sont mis en déroute par le Morhout d'Irlande, oncle d'Iseut la blonde.
Comme nom de pays, il figure dans l'Erec de Chrétien de Troyes :
1700. Lès Yvain de Cavaliot
Estoit Garravin d'Estrangot.
Et, comme nom de peuple païen, dans Les Narbonnais :
3911. Plus de III mile paiens et Estranguors
Es destriers montent, bruns et baucens et sors (2).
On a récemment supposé que ce nom était emprunté aux romans arthuriens. Dans le Tristan en prose, Estrangorre ou Estrangort désigne un pays. Le nom signifierait « au delà (lat. extra) de la Gorre (dans les chroniques Goher ou Gower), presqu'île dans le Sud-Galles » (3). Mais cette étymologie ne tient pas devant la variante Estriguel, donnée à la résidence d'Arthur dans le poème Rigomer, roman épisodique du cycle de la Table ronde. L'origine du nom reste obscure.
C'est également de source celtique que dérive le Pays des Phées, c'est-à-dire de l'immortalité, où Gargantua fut transporté « par Morgue, comme feut jadis Ogier et Artus » (1. II, ch. xxiii). Au chapitre suivant, les Isles des Phées, c'est Tîle enchantée d'Avallon, si fameuse dans les traditions bretonnes (et célébrée par Marie de France dans un de ses lais), où la fée Morgue retint son frère Arthur et Ogier le Danois.
Un autre nom de cette géographie rabelaisienne remonte aux Mystères : c'est le pays de Popeligosse, dont le vice-roi était Don Philippe Des Marays (1. I, ch. xv). La forme primitive Papagoce se lit dans le Mystère de Saint-Quentin de la fin du XV* siècle:
14250. C'est Riagal de Papagoce
Qui toujours veut mordre et griffer (4).
entendre ses destinées. Je ne comprens pas bien leur discipline et ne suys d'advis que y adnerez ; il y a de l'abus beaucoup; j'en ay veu l'expérience en un gentilhomme, studieux et curieux, en fJ>'5 d'Estangourre » (1. IH, ch. xxiv).
(i) Analysé par Loseth, 1890, p. 45o et 5o8.
(2) Suchier, dans son édition des Narbonnais.
(3) Cité par Gaston Paris [liist. litt. de la France, t. XXX, 1888, p. 94).
(4) Voy. aussi les vers ioo85 à 10088.
Antoine Oudin ne l'a pas oubliée dans ses Curiosités (1640) : « En Papagosse où les chiens ch... de la poix; c'est-à-dire en un lieu inconnu, vulgaire », et dans ses Recherches (1642) : « Oga magoga, une ville bien esloignée en Barbarie ; cela se dit par raillerie : nous disons vulgairement en Papagoce ».
Le nom était donc encore vivace au xvii* siècle : « Pampaligosso, le pays imaginaire de Cocagne» (Doujat, 1638). Il est toujours populaire en Languedoc, oîi Pampaligosso désigne un pays inconnu ou lointain dont on parle aux enfants. Son origine doit également être enfantine (i).
C'est aux traditions fabuleuses du Moyen Age que remonte le royaume fantastique de Canarre, dont les habitants méritent par leur sincérité et simplicité l'admiration de Gargantua (1. 1, ch. l). Rabelais attribue à Marotus du lac, monachus, le livre des gestes de leurs rois (1. II, ch. xxiii). Boiardo en fait également mention (2).