III. — Le Disciple de PantagrueL
Rabelais est en outre redevable de maint détail de sa géographie fantaisiste à un livret qui remonte à l'année 1537: Le Voyage et Navigation que Jist Panurge, disciple de Pantagruel^ auœ Isles incogneues et estranges. L'opuscule fut réimprimé sept fois du vivant de Rabelais, dont deux fois à Rouen, en 1544 et en 1545, sous les titres successifs de Bringuenarilles^ cousin germain de Fessepinthe et de La Navigation du compaignon à la Bouteille.
L'auteur inconnu de cet opuscule, que nous appelerons le Disciple de Pantagruel^ connaissait parfaitement les deux premiers livres du roman (3), comme le témoigne par exemple ce passage
(1) Voy. Rev. Et. Rab., t. VII, p. 352 à 353, et Rev. du XVI* siècle, t. I, p. 504.
Par une coïncidence fortuite, ou peut-être en raison de son origine enfantine, le même nom de Popogosso désigne chez les Virginiens du Nouveau-Monde l'Enfer : « Un grand fossé ou trou que les Virginiens pensent estre bien loin au couchant qu'ils appellent Popogosso... Ils font des contes de certains hommes ressuscitez qui disent des choses estranges, comme d'un meschant, lequel, après sa mort, avoit esté près l'entrée de Popogosso (qui est leur Enfer) ». — Marc Lescarbot, Histoire de la Nouvelle France, 1609, réimprimée par Tross en i86G,p, 643 644.
(2) Ibidem, p. 249 à ibo.
(3) Charles Brunet appelle même le Disciple, mais, à tort, un pastiche rabelaiaie:-,.
du iv' chapitre : « Bring-uenarilles estoit de si grande et admira- 'ole haulteur, grosseur et largeur, qu'il avoit plus en une jambe que les laquais de Gargantua et Pantagruel, desquels vous aves veu les hystoires, n'avoient en tout le corps ». Il emprunte également à Rabelais l'histoire du géant Loup Garou (1. II, ch. xxix), qu'il transforme en autant de Warlouphes, forme dialectale normande du même nom, tout en gardant certains détails de l'original (i).
Rabelais a tiré à son tour parti du Disciple de Pantagruel dans son Quart livre, et son livre posthume lui doit plus encore. Mais, alors que les emprunts du Quart livre sont développés et remaniés, ceux du V livre sont restés à l'état d'ébauches.
Voici les noms que Rabelais a tirés du Disciple :
Andouilles, les habitants de Visle Farouche (2), « dans laquelle dominent les Andouilles farfelues » (1. IV, ch. xxix) — « le manoir anticque des Andouilles » (ch. xxxv) — « l'usance et coustume du pays Andouillois » (ch. xxxvi) — où l'on mange gras, par opposition à Car esme prenant , avec lequel elles sont perpétuellement en guerre.
Dans deux chapitres (xii et xiii), le Disciple raconte « Comment en une isle il y a des gens qu'on nomme Andouilles^ de douze piedz de long, lesquelz arrachent le nez à aulcuns des gens de Bringuenarilles ». D'où terrible combat: les Andouilles fuyardes se sauvent en un « gros fleuve de moustarde » et le butin consiste en saucisses.
Tout en tirant du Disciple la fiction du pays des Andouilles (leur attitude hostile envers les étrangers, leur défaite et la quantité de moutarde répandue), Rabelais a donné à l'épisode un développement qui n'occupe pas moins de huit chapitres (ch. xxxv à xîJi) et qui en fait une des parties les plus piquantes du Quart livre. Des détails nombreux et variés sur l'embuscade des Andouilles, sur les Capitaines Riflandouille et Tailleboudin, sur la grande « Truye » dressée par Frère Jean, sur la sortie des cuisiniers et l'énumération de leurs armes culinaires, etc., font presque oublier les deux maigres chapitres du Disciple.
Visle des Ferremens, « déserte et deshabitce » (l. V, ch. ix),
(i) Le Disciple de Pantagruel, éd. Jacob, ch. xvii : « Comment Panurge fist renverser les Warluuphci... ». Ce nom n'est qi'O l'appellatif normand de Loup Garou (anc. ^arwolf ou warolf), :r
(2) II e^t question dans le Disciple (ch. ix) « De la mer des Farouches où les gens sont veluz comme raxz ».
est une reproduction ù peu près textuelle du ch. xxiv du Disciple.
Quant aux Lanternois, leur langage est déjà mentionné dans le ix" chapitre du Pantagruel^ mais seulement dans l'édition définitive de 1542, c'est-à-dirè plusieurs années après le Disciple de Pantagruel. Ce dernier a donc bien suggéré à Rabelais l'idée du pays des Lanternois, fiction curieuse qui a subi plusieurs phases avant d'aboutir à la forme définitive qu'elle revêt au Tiers et au Quart liorc. Nous les avons suivies ailleurs et il suffira ici d'en donner les conclusions.
Rabelais a emprunté d'une part à Lucien la fiction des lanternes vivantes, dont une guidera nos voyageurs à l'oracle de la dive Bouteille ; mais il y a ajouté l'énumération des lanternes illustres ainsi que le détail des Lychnobiens qui lui fut suggéré par les Lycluiobii (i) de Sénèque.
D'autre part, il admet la donnée du Disciple qui interprète lanterne par « lumière ecclésiastique », en l'appliquant aux Cordeliers, ainsi que les détails relatifs à la reine des Lanternes, à sa cour, à son banquet (détails restés au V livide à l'état de matériaux bruts) ; mais ici Rabelais ajoute également une série d'équivoques sur les sens multiples du mot lanterne et de ses dérivés (2), tout particulièrement de lanternois, qui devient chez lui synonyme de « chimérique », d'où la fiction du langage lanternois qui lui appartient en propre.
En somme, Rabelais, tout en s'inspirant du Disciple, fait ici, comme partout ailleurs, œuvre d'écrivain original.