‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 209 sur 254 · I. — Pantagruel · texte numérisé non relu

I. — Pantagruel

Pantagruel, fils de Gargantua, est le personnage le plus représentatif de cette famille « gigantale ». Son nom, inconnu à la tradition populaire, est d'origine purement littéraire et apparaît primitivement accompagne de qualités particulières, dont on relève des traces éparses dans le roman.

Voici dans l'ordre chronologique les documents où on le trouve mentionné avant Rabelais.

Au xv' siècle, la deuxième journée de la Vie de Saint Louis commence par une diablerie. Les démons, parmi lesquels Pantagruel, rendent compte à Lucifer de leurs exploits (i) •

Pluto. Deables, venez légèrement

Avesques moy plus que le pas, Affin que nous ne faillons pas A aporter ce faux souldan.

— Ça, Panthagruel, en malan Soyes tu! entreque ne viens tu? Panthagruel. Que grand deable, tu es testu. Se tu sçavoyes dont je viens, Tu me tenroyes homme de bien.

Je vien de la grande cité De Paris, et y ay esté Toute nuit (onques tel painne n'eu).

A ces galanz qui avoyent beu Hier au suer jusqu'à hebraeoz.

Tandis qu'ilz estoyent au repos, Je leur ay par soutillc touche Bouté du sel dedens la bouche Doucement, sans les esveiller; Mais, par ma foy, au resveiller, Hz ont eu plus soef la mitié Que devant.

La lûnction de ce démon est donc ici d'altérer les buveurs, en introduisant du sel dans leur bouche. Le rôle de Pantagruel est moins clair dans les Actes des Apôtres des frères Gréban, mystère représenté à Bourges en 1478. Dans le VHP livre, l'Enfer est représenté par Lucifer, Astaroth, Burgibus. Berith, Gerberus, Levyathan, Belyal, Pantagruel et Proserpine, qui dialoguent ainsi :

Lucifer. Pourquoy n'allez vous confesser Le grand prevost de Cesarée, Dont l'ame est du corps séparée ?

N'estes vous pas bien peu sciens?

Astaroth. Et son ame est desja céans,

Nous luy avons pieça rendue...

Berith. Sathan, qui cuide estre bien fin Ne s'en fust pas scea advise.

(i) La Vie de Saint- Louis en vers Jrançois pdr personnages^ éd. .Fr.« Michel, Westminster, 1S71, p. 170 et suiv.

Cerberus. Mieux se cognoist à deviser Quelque sermon.

Levyathan. Quel sermonneur !

Belyal. Quel moyne !

Berith. Quel frère myneur ! Pantagruel. Quel docteur pour parler latin! (i)

Après 1500, la Sotie du roy des Sot.:^ parle ainsi d'un personnage qui fait le muet .

SoTTiNET. Il a doncques quelque aultre mal. A il point le Panthagruel ?

Le Roy des Sots. On ne l'a jamais si cruel

Qu'il garde de parler aux gens.

Triboulet, Gruppelin, reponds moy deux motz : Dy moy, pour quoy ne parles tu ?

SoTTiNET. Il craint ainsi d'estre battu. GoQuiBus. Non faict, mais il a le lempas. Le Roy des Sots. Non vrayement il ne l'a pas.

SoTTiNET. Tu scès bien qu'il n'est pas cheval, Il a doncques quelque autre mal.

Le Roy des Sots. A il point le Panthagruel} On ne l'a jamais si cruel Qu'il garde de parler aux gens (2).

Vers 1500, le Verger d'honneur d'André de la Vigne fait ce tableau d'un vieillard décrépit :

Aussi par trop grant nourriture Tourner lui peult en pourriture Foye, cueur, polmon, tripe, rate; Ou le panthagruel le grate Si trefFort, dehors et dedans, Que parler ne peult... (3)

Voici maintenant les acceptions que présente le nom dans ces textes et dans le roman de Rabelais :

r Suffocation, état d'oppression ou d'étouffement, qui prive de l'usage de la parole le personnage de la Sotie comme le vieillard du Verger d'honneur.

Chez Rabelais, Pantagruel vient au monde après un temps de terrible sécheresse, « avec chaleur de soleil si véhémente que

(1) Actes des Apostres, Paris, i537, t. II, fol. 146 V.

(2) Ancien Théâtre, t. II, p. 284.

(3) Cite par Le Duchat (Ménage, Dict. étymol.y v" Pantagruel).

toute la terre en estoit aride » ; et le jour de sa naissance, il tombe de grosses gouttes d'eau salée (1. II, ch. ii).

Son nom même est synonyme d'altération opprimante ou de respiration pénible, comme le témoigne ce passage : «... un chascun se sentit tant altéré d'avoir beu de ces vins poulsez qu'ils ne faisoient que cracher aussi blanc comme cotton de Malthe, disans : Nous avons du Pantagruel (i) et avons les gorges sallées » (1. II, ch. vu).

On dit de ceux qui sont au point d'étouffer que Pantagruel les tient à la gorge (1. Il, ch. vi et xviii). Et le fameux pantagî'uélion, c'est-à-dire le chanvre dont on fait des cordes â pendre, étrangle les coupables : « soy griefvement complaignans et lamentans de ce que Pantagruel les tenoit à la gorge » (1. III,

ch. Ll).

2° Démon qui provoque la suffocation, en altérant ses victimes à l'aide du sel (comme le petit diable de la Vie de Saint Louis).

Pantagruel, pour vaincre l'armée des Dipsodes ou des Altérés, emplit de sel le gosier des soldats (1. II, ch. xxviii)et soumet également à sa domination les Almyrodes, c'est-à-dire le peuple salé.

3° Action de boire copieuse et répétée, remède unique contre la sécheresse de la gorge et l'étouffement (acception déjà transparente dans les citations qui précèdent). Pantagruel devient ainsi, chez Rabelais, un géant toujours altéré et altérant les autres.

L'auteur en donne lui-même la meilleure définition (I. I, ch. i) : « ... en pantagruelisant, c'est à dire beuvans à gré et lisans les gestes horrificques de Pantagruel » .

Le pantagruéliste est un bon compagnon qui sait jouir de la vie, physiquement et intellectuellement (1. II, ch. xxxiv): « Et si desirez estre bons Pantagruelistes, c'est à dire vivre en paix, joye, santé, faisant tousjours grand chère... ».

De là à une conception philosophique il n'y a qu'un pas, mais on ne l'embrasse pas du premier coup dans toute son étendue. La pensée rabelaisienne s'élève au fur et à mesure qu'on avance daîis le roman. L'édition lyonnaise de Gargantua, de 1555, porte déjà sur le titre: « Livre plein de Pantagruelisme », et

(I) Dans un passage qui ne figure ique da'ns.réd. Marnéf (1. II, ch. II, à la fin) on lit, à propos de « la trop grand^soif » des tiuveurs: « Et ceste soif se nomme Pantagruel ».

au Prologue du Tiers livre : « Je recongnois en eulx tous une forme specificque et propriété individuale, laquelle nos majeurs nommoient Pantagruelisme, moyennant laquelle jamais en maulvaise partie ne prendront choses quelconques, ilz congnoistront sourdre de bon, franc et loyal courage » (i). Finalement, dans l'ancien Prologue au Quart livre, après avoir allégué la sentence d'un ancien Pantagrueliste, Horace, il arrive à cette belle définition : « Certaine gayeté d'esprit confîcte en mespris des choses fortuites » (2).

On suit ainsi la formation progressive de l'idéal philosophique de Rabelais : la vie joyeuse et saine, ennoblie par la bienveillance et la bonne foi, aboutit à la sérénité du sage qui envisage, d'un œil calme, les accidents de la vie. Quelle magnifique évolution d'un nom primitivement enfermé dans un obscur pandémonium ! Sorti du crépuscule des Mystères, il s'épure de plus en plus et, grâce à l'idée dionyséenne (qui est le point de départ et l'aboutissement de la pensée de Rabelais), il entre dans la pleine lumière du pantagruélisme.

Maintenant, quelle est l'origine du nom de Pantagruel?

En partant de l'acception de « suffocation », qui paraît être la primitive (d'où celle de démon qui suffoque en altérant), on en trouve les éléments constitutifs dans les patois méridionaux : pantai, respiration pénible et précipitée, état d'oppression ou d'étouffement (3), et greule, voix étranglée, respiration difficile, râle (Mistral).

La réunion de deux synonymes, pour renforcer l'idée initiale, n'est pas un phénomène isolé ; mais ce composé synonymique a-t-il existé dans le Midi au xv' siècle, ou bien en est-on redevable à l'auteur inconnu de la Vie de Saint Louis } Voilà des questions auxquelles la pénurie des textes du xv* siècle ne permet pas encore de répondre.

(1) Cf. 1. 11, ch. Il : « Toutes choses (Pantagruel) prenoit en bonne partie, tout acte interpretoit à bien ; jamais ne se tourmentoit, jamais ne se scandalisoit ».

(2) Un traité de Budé portait le titre : De contempttt rerum forluitarion libri 1res, Paris, s. d. {i520), pet. in-4''.

(3) Cf. aussi l'ancien et moyen français pantois, dont les variantes (penthois chez Ronsard, et pentois, dans Henri Estienne) répondent exactement aux diverses formes du nom de Pantagruel.

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