II. — Compagnons de Pantagruel
Le vingt-cinquième chapitre du Livre second est intitulé : « Comment Panurge, Carpalim, Eusthenes et Epistemon, compaignons de Pantagruel, desconfirent six cens soixante chevaliers bien subtilement ». Plus loin (ch. xxviii), Rabelais leur donne le nom d'apostoles ou apôtres. Frère Jean, qui entre plus tard dans l'intimité de Pantagruel, ne fait pas encore partie de la suite, pas plus d'ailleurs qu'Epistémon. Ils n'apparaissent que dans Gargantua et nous les retrouverons au Tiers livre.
Cette idée d'agents secondaires est tellement naturelle qu'on la rencontre dans les contes populaires communs à la France, à l'Italie et à d'autres peuples. Nous avons déjà relevé (i) ce thème traditionnel.
Carpalim représente le personnage doué d'une agilité merveilleuse (xapicaXtjxoç signifie prompt, rapide). Il est « le laquais » de .Pantagruel (1. II, ch. ix) et lui rend des services appropriés à ses qualités extraordinaires (1. II, ch. xxiv).
Eusthenes^ le robuste, le vigoureux (sens du grec eucGevTii;), met sa force au service du héros pour pénétrer dans les tranchées de l'ennemi (1. II, ch. xxiv).
Epistemon, que nous étudierons plus loin comme pédagogue, représente ici le compagnon expérimenté, habile et prudent, comme ailleurs le sage, le savant (£'7ïtcryi[«i>v).
Mais c'est surtout Panurge qui incarne la subtilité et le savoirfaire : Tcavo'jpyoç, l'homme apte à tout faire, industrieux, adroit, astucieux (Platon donne cette épithète au sage ; Aristote, au renard). Rabelais en a tracé un portrait inoubliable.
Un jour, Pantagruel rencontre à Paris, du côté de l'Abbaye Saint- Antoine, (( un homme beau de stature et élégant en tous lineamens du corps, mais pitoyablement navré en divers lieux... ». Dès qu'il l'aperçut de loin, Pantagruel dit aux assistants : « Voyez-vous cest homme qui vient par le chemin du Pont Charenton? Par ma foy, il n'est pauvre que par fortune, car je vous asseure que, à sa physionomie. Nature l'a produict de riche et noble lignée, mais les aventures des gens curieulx le ont reduict en telle pénurie et indigence « (1. II, ch. vi). ^
Après que Panurge lui a exposé en plusieurs langues con- (i) Voy. ci-dessus, t. I, p. 217.
46o ÉLÉMENTS IMAGINATIFS
nues et inconnues, la raison de sa pauvreté, Pantagruel, charmé de son esprit et de son éloquence, le prit en si subite sympathie qu'il lui promit une amitié inaltérable.
Qu'y a-t-il de commun entre ce « bohème », cet escolier errant, qui a voyagé, vu et appris tant de choses, et le Cingar des Macaronnées, véritable « bohémien », vagabond ou tsigane (comme l'indique son nom), Cingar, « l'affîneur, le subtil, et la vraye sausse du diable, un larron très accort, toujours prest à tromper :
Accortus ladro, semper truffare paratus ».
Il y a entre ces deux créations toute la distance qui sépare le génie de Rabelais et l'intelligence fruste du moine de Cipade.
Certes, dans le portrait de Cingar, il entre quelques traits qui font songer aux mœurs de Panurge (i). Comme Cingar, Panurge « avoit soixante et troys manières d'en trouver [de l'argent], toujours à son besoing, dont la plus honorable et la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement faict » ; et « en l'autre [poche avoit] un daviot, un pellican, un crochet, et quelques aultres ferremens ; dont il n'y avoit ny porte ny cofïre qu'il ne crochetast » (1. II, ch. xvi), sans parler de sa manière de gagner les pardons (ch. xvii).
Cette adresse à s'approprier le bien d'autrui et les tours qu'il joue aux gens du guet et aux pages, ses farces énormes vis-à-vis des femmes rappellent aussi bien Cingar que Villon et son école; mais là s'arrête toute ressemblance.
La vis comica^ la verve satirique de Panurge, absolument
(i) « Il portoit tousjours une certaine escarcelle pleine de crochets et limes sourdes, avec lesquelles il entroit de nuict es boutiques des marchands, fournissant à ses compagnons de bonnes et riches marchandises. Il dcspouillc les autels des églises... O qu'il sçavoit bien crocheter le tronc que le prestre monstroit au peuple pour y faire ses offrandes... » :
Portabai sem|)er ladro post terga SHchcllam
Sgarabodcllis plenani, surdisque tanais,
Cum quibus obscura pingues de noctc botegai»
Ingreditur, caricatque suos de merce sodales...
Altaras spoiat, gesias quum ccrnit apertas...
Non scelus in mundo quod non commiserit istc !
Folengo, Macaromtces, fin du chant II, et Histoire macaroniquc 1606), éd. Jacob, p. 53.
inconnue à Cingar, et à son prototype Margutte (i), atteint l'ampleur comique d'un Falstaff, comme lui « quelque peu paillard » (1. II, ch. xvi) et, comme lui, compagnon d'un prince qu'il amuse (2}.
En outre, Rabelais a transporté sur ce personnage favori son propre talent de dialecticien. Le discours de Panurge à la louange des débiteurs et emprunteurs est un brillant morceau de rhétorique. Son intelligence raffinée le fait venir à bout du grand clerc d'Angleterre, « qui vouloit arguer avec Pantagruel » (l. II, ch. xx). Son astuce et son habileté rendent des services signalés à son maître, et il caractérise lui-même sa versatilité en disant (1. II, ch. xxiv): « Le diable ne me affineroit pas, car je suis de la lignée de Zopyre ». Il ramène à la vie Epistémon massacré par les géants et n'est jamais pris au dépourvu en présence de l'ennemi. C'est en un mot l'homme aux mille ressources. Son caractère change du tout au tout au Tiers livre, où ses allures bouffonnes l'emportent, et surtout au Quart livre, où il se laisse dominer par sa poltronnerie.
Cette attitude piteuse a peut-être été inspirée à Rabelais par le Cingar de Folengo ; mais si l'on fait abstraction de quelques faits et gestes plutôt extérieurs, quelle différence radicale entre ces deux types, quel contraste entre la simplicité de l'un et la complexité de l'autre !
Le personnage multiforme de Panurge, pris dans son ensemble, ne pouvait sortir que du cerveau encyclopédique de Rabelais. Sans doute on l'a parfois indentifié à tort avec Maître François lui-même, mais on ne peut nier qu'il ne lui ait emprunté beaucoup de son esprit et de son savoir.
(î) « Ce héros de Pulci, le compagnon préféré de Morgante, est un géant-nain qui a 47 péchés mortels sur la conscience (« pensez alors combien de véniels ! ») et il s'en vante. Né entre la potence et le carcan, il ne croit ni à Dieu ni au diable, mais au rôti, au beurre et surtout au bon vin. Il vole au jeu, dans les églises, au poulailler. Il malmène les femmes, les sacrements et les jurons lui tombent de la bouche « comme les figues mûres ». Menteur, glouton, ruffian, faussaire, joueur, « tout crasse et tout vermine ». Voy. Ph. Monnier, Le Quattrocento, Paris, 1901, t. II, p. 3ig-320.
(2) Montégut et Taine ont tracé d'excellents parallèles entre ces deux personnages ; le premier, dans sa traduction des Œuvres de Shakespeare (t. IV, p. 222 à 225); le dernier, dans son Histoire de la littérature anglaise.
A la veille du départ de Pantagruel pour son long voyage sur mer (1. 111, ch. xlix), ses compagnons sont au complet. Il est alors « accompaigné de Panurge, Epistemon, Frère Jean des Entommeures, Abbé de Theleme, et aultres de la noble Maison, notamment de Xenomanes, le grand voyagier et traverseur des voyes périlleuses... ».
Nous parlerons plus loin de Frère Jean ; quant à Xenomanes, son nom indique suffisamment sa passion pour les pays étrangers (^evo^tàv-ïiç), pour les voyages lointains. 11 « avoit à Gargantua laissé et signé en sa grande et universelle Hydrographie la route qu'ilz tiendroient [Pantagruel et ses gens], visitans l'Oracle de la Dive Bouteille Bacbuc ».
En dirigeant la « croisière », Xenomanes abandonne la route des Portugais, et, au lieu d'aller au Cathay par le Sud en doublant le cap de Bonne -Espérance, il conduit nos voyageurs par les mers libres au-dessous du pôle Nord.