CHAPITRE PREMIER GREC
L'enthousiasme suscité par la révélation du grec en Italie et en France n'a jamais trouvé une expression plus éloquente que dans la lettre adressée par Gargantua à Pantagruel (1. II, ch. viii) : « Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées, Grecque sans laquelle c'est honte que une personne se die sçavant ».
Ainsi pensaient tous les humanistes, Erasme, Budé, Rabelais.
(( Tant y a, poursuit Gargantua, que en l'eage où je suis j'ay esté contrainct de apprendre les lettres grecques, lesquelles je n'avoys contemné comme Caton, mais je n'avoys eu loysir de comprendre en mon jeijine eage. Et voluntiers me délecte à lire les Moraulx de Plutarche, les beaulx Dialogues de Platon, les Alonwnens de Pausanias, et Antiquités de Atheneus ».
Ce sont là les écrivains préférés de Rabelais, Plutarque notamment, un de ses auteurs de chevet.
Et finalement : « J'entens et veulx que tu aprennes les langues parfaictement. Premièrement la Grecque, comme le vcult Quintilian. Secondement la Latine, et que tu formes ton stille quant à la Grecque, à l'imitation de Platon : quant à la Latine, à Ciceron ».
Rabelais apprit le grec, probablement en autodidacte, pendant ses années de moinage à Fontenay (i 509-1 524), l'enseignement public de cette langue n'ayant effectivement commencé qu'en 1530, avec l'institution des lecteurs royaux au Collège de France, fondé par Budé sous le nom de Collège des Trois-Langues. Alais il était en relation avec les premiers promoteurs de Phellénisme en France, Jean-André Lascaris et Guillaume Budé.
Le premier (mort en 1555), qui enseigna le grec à Paris où il devint le maître de Budé, est deux fois mentionné dans le roman. A propos de '( l'anticque jeu des taies, ainsi qu'en a escript Leonicus, et comme y joue nostre bon amy Lascaris »
(I. I, ch. xxiv). Et à l'occasion des « sages-fols » qui ont écrit sur l'entéiéchie d'Aristotc (1. V, ch. xix) : « Theodorus Gaza et Argyropole, et Bessarion et Politian, et Budé et Lascaris... ».
Quant à Budé, on possède plusieurs lettres adressées par lui à Rabelais, où, au milieu d'amples développements oratoires, il le félicite de son habileté en grec et en latin.
Le fruit de ces études fut une traduction française du I" livre d'Hérodote, que Tiraqueau cite avec éloge, en qualifiant le traducteur d'homme savant en grec et en latin et en toute science (utriusque linguœ omnifariœque docirinœ peritissimus). Un autre de ses amis, le rhétoriqueur poitevin Jean Bouchet, l'appelle à son tour « homme de grans lettres grecques et latines ».
Rabelais possédait en effet une connaissance solide du grec à l'époque même de son introduction en France. C'est sur le texte authentique grec (et non, selon l'usage, sur une version latine) qu'il commentait, en 1537 à Montpellier, les Pronostics d'Hippocrate. Il lisait dans les originaux les monuments de cette littérature, dont il goûtait médiocrement les poètes (Homère, Pindare, Eschyle), ses préférences allant aux penseurs, à Platon, et surtout aux historiens moralistes comme Plutarque, au « quintessentiel » Aristophane et avant tout au maître de l'ironie antique, Lucien, esprit apparenté au sien.
C'est principalement de Lucien et de Plutarque qu'il a tiré nombre d'expressions proverbiales et d'héllénismes, que nous allons passer en revue. Mais il importe d'examiner auparavant quelques questions préliminaires.