I. — Prononciation
Les savants grecs de la Renaissance, qui contribuèrent à ressusciter en Occident le grec ancien, adoptèrent dans leur enseignement la prononciation du grec moderne. Et celle-ci fut généralement admise. Erasme même, auquel on attrioue à tort les règles de la prononciation classique, paraît n'en avoir pas pratiqué d'autre (i).
C'est la prononciation habituelle de Rabelais et de ses contemporains. Panurge, à sa première rencontre avec Pantagruel, débite un morceau en grec, dont la transcription est significative:
(i) Voy. Emile Egger, L'Hellénisme en Franct, c. I, p. 45 1 et suiv.
Artodotis {àpzo^orzïz)... philologi pandes (fàolàyoi ttûvzh;)... pragma
aftO (jrpûyutx. a-JTO)... logï isitl (loyoi eiaû).
Ailleurs, dans l'épisode de la sibyle de Panzoust, ce fragment de vers homérique (Odj'ss., XVIII, 27) :
...yp'c'i xauivot r<ro;,
C'est-à dire semblable à une veille accroupie près de l'âtre, est transcrit (1. III, ch. xvii) : Grii kamini.
Et la sentence gravée sur les portes du Temple de la dive Bouteille : 'Ev otvw ùlôOiLu, est écrite (1. V, ch. xxxvn) : « En ino alithia, c'est à dire en vin vérité ».
Cette prononciation orientale subsista jusqu'au xvii' siècle, et Ménage, qui savait du grec « autant qu'homme de France », le prononçait à la moderne, particularité que Molière n'a pas oubliée, lorsqu'il fait dire dans les Femmes savantes : « On voit partout chez vous l'it/ios ('/iOoç) et le pathos ».
Lorsqu'on remit en usage la prononciation classique du grec ancien telle qu'on l'enseigne encore, elle entra en collision avec celle du grec moderne, professée par les premiers maîtres grecs émigrés en Occident. De là nombre de doublets qui remontent tantôt à l'original grec et tantôt à sa transcription latine.
Les quelques citations que nous venons de grouper fournissent l'essentiel sur les particularités de cette prononciation orientale du grec classique :
Voyelle. — L't), prononcé ê par les Romains et î au xvi^xvii' siècle. De là :
Amnestie, mot attesté sous cette forme chez Rabelais (l. III, ch. I : « la amnestie des Athéniens »), à côté d'amnistie qu'on lit chez d'Aubigné et qui prévaut au xvii' siècle : « Il faut dire amnistie, nonobstant l'étymologie xtjLVTicTta, et cette prononciation nous est venue de celle de l'eta en iota qui est ancienne parmy nous » (i), et Richelet d'ajouter (1680): « La raison voudroit qu'on dit amnestie, mais l'usage est le plus fort: il veut qu'on dise amnistie » (2).
Apothccaire, forme fréquente dans les quatre livres du roman,
(i) Ménage, Observations sur la langue françoise, Paris, 1672, p. 109.
(2) Le grammairien De la Touche remarque à ce sujet en 1710 (voy. Thurot, t. I, p. 227) : « L'étymologie n'est pas plus pour amnestie que pour amnistie, parce que la prononciation de Ve long grec est fort disputée : les uns le prononcent comme un i, les autres comme un e ouvert ».
à côté à*apothicaire (1. V, ch. xl), la première bas-latine, la dernière (retenue par la langue moderne) grecque.
Diphtongues. — Le groupe au, eu est rendu au, eu en latin, et af, ef au xvi' siècle. De là :
Aftomate (àuTOfAXTo;) et automate, ce dernier, attesté tout d'abord chez Rabelais (i), est seul resté en vigueur. Le premier était usuel au xvii' siècle (2). Quant à la forme rabelaisienne, elle accuse un intermédiaire latin {automatus, qui agit de soimcme) qu'on lit chez Pétrone et Servius. Ailleurs (1. IV, ch.xL), Rabelais appelle Aftolarclon un des cuisiniers qui entrent dans la « Truye » de Frère Jean. Cet élément initial figure comme afto (aÙTo) dans le morceau grec de la série polyglotte de Panurge.
Apedefte, reflet d'àiraiSeuToç, ignorant (1. V, ch. xvi), à côté d'apedeute qu'on lit ultérieurement (voy. le Complément de Goclefroy). iVlénage remarque à ce propos en 1672 {Observations, p. 362): « 11 faut dire Apedefte (3), ce mot ayant esté ainsi formé par Rabelais, du grec à-aCSsuToç, selon la prononciation nouvelle d'apedeftos ».
Philautie, que Rabelais accompagne de son équivalent « amour de soy » (1. 111, ch. xxix), à côté de philaftie {^.'kcf.^rix), forme usuelle dès le xvi' siècle (Brantôme, t. VIll, p. 210) et prononciation'courante au xvii% suivant \e Dictionnaire de l'Académie de 1694: « Philautie, terme dogmatique. On prononce philaftie, amour de soy mesme, complaisance vicieuse pour soy mesme ».
La forme rabelaisienne est la transcription du latin philautia, dont l'auteur s'est servi auparavant dans une lettre de dédicace à Tiraqueau. Erasme en a également usé à plusieurs reprises (4).
(i) Cf. 1. I, ch. ixiv : « Gargantua et Ponocrates bastissoient plusieurs petiz engins automates, c'est à dire soy mouvans eulx mesmes ».
(2) Ménage remarque : « Il faut aussi dire aftomate, ce mot ayant été introduit en nostre langue depuis cette prononciation ». — « Nous prononçons aftomate », déclarent les grammairiens des xvii^-xviii® siècles (Thurot, t. I, p. 608).
(3) On lit deux fois ce mot rabelaisien dans les Historiettes de Tallement des Réaux (éd. Mommerqué et Paulin Paris, t. II, p. 4, et t. III, p. 234). Voici le dernier passage: « Cela ne sonne pas bien, disoit cet apedefte, magni magnos, gros bonnets ».
(4) Voy. ci-dessus, t. I, p. 8. Le même terme revient deux fois sous la plume de Chapelain. Voy. son opuscule De la lecture des vieux romans (éd. 1870, p. 17), et Lettres, éd. Tamizey de Larroque, Paris, 1880, t. II, p. 212.
Les diphtongues oX et eî sont représentées dans la transcription par un i long (vo}'. les exemples cités ci-dessus).
Consonnes. — Le [i, prononcé comme o, au lieu du correspondant classique b : a Homère appelle le roy inicque deniovore, c'est à dire mangeur du peuple » (1. III, ch. i). L'édition princeps de 1546 donne le mot en grec (SvîaoGopov).
Amphibie, reflet latin d'àjxcptêio; (épithète donnée par Plutarque à certains plantes), terme qu'on lit dans la Chresme philosophale (parue en 1565), à côté cVamJivie dont Jacques Grévin a usé en 1 567 (i).
Le Quart livre nous offre à cet égard un exemple très curieux, à propos des noms du reptile ascalabe, l'àG/càXaêoç de Nicandre, et ascalabote, d'après V oiay.xkx^bixr.ç, d'Aristote, l'un et l'autre désignant le même animal. Rabelais ajoute môme scalacotin, qui n'est que la prononciation orientale d'escalabote. Ce n'est pas tout. Jacques Grévin, dans ses Ye/zm^- (1567), nous dit que le Stellion « est nommé par les Grecs Ascalave ou Ascalavote », formes corrélatives selon la prononciation grecque d'ascalabe et ascalabote. La variante rabelaisienne scalavolin découle de la même source.
Il, — Critère chronologique.
Rabelais est le premier écrivain de la Renaissance qui ait consigné dans son œuvre les nouvelles acquisitions de l'hellénisme ressuscité. Il a précédé d'une ou plusieurs générations les tentatives analogues de Ronsard et de d'Aubigné.
Une première contribution indirecte de termes grecs remonte au xiv' siècle, à Nicolas Oresme, le savant traducteur de l'Ethique et de la Politique d'Aristote d'après leurs versions latines. Il tira de cette source secondaire des termes tels que : aphorisme, architecte, aristocratie, démocratie, extase, héroïque,
Cf. Rev. Et. Rab., t. X, p. 38o-38i. Tahureau écrit encore le mot en grec (Dialogues, p. 3) : « ... vice que les Grecs appellent fÙMuria, qui est une trop grande amour de soy mesme ».
(j) Dans ses Vctiins{l, i5): « L'Kauterrier est de diverse nature, c'est à sçavoir aquatique et terrienne, ce que les Grecs nomment ainpliiyic, c'est à dire de double vie ».
Menri Estienne nous en offre un autre exemple. On lit dans VApologie pour Hérodote (t. II, p. ïo): « Icsquclz estoient appeliez en Grec tymvorychi {Tj-j/j'Jtrj-jyjii), comme qui diroit fouissans es tombeaux ».
métaphysique, monarchie, monopole, oligarchie, symphonie, tous alors nouveaux et il eut soin d'ajouter l'explication de ces îHoU estranges (i).
Cette œuvre de l'évêque de Lisieux (mort en 1382) n'a été publiée que cent ans plus tard (14B8) en trois volumes in-folio. Elle resta probablement inconnue à Rabelais, qui lisait Aristote dans le texte original.
C'est également le cas des diverses traductions en français des Chirurgies d'Henri de Mondeville (13 14) et de Lanfranc de iMilan (1490), celle-ci encore manuscrite de nos jours, celle-là imprimée récemment pour la première fois (1898).
Cette circonstance diminue la valeur chronologique (2) des œuvres citées pour fixer Vintroduction réelle en français des termes d'ordre politique, scicntiiique ou médical.
Prenons, par exemple, le mot aphorisme. Il a revêtu deux aspects difïérents suivant qu'on l'a tiré du latin ou directement du grec :
1° A^orisme, prononcé aforime, forme qu'on lit fréquemment dans Mondeville : « La première proposition d'aujforisme Ypocras » (§ 801 de l'éd. du Dr. Bos). Cette forme du xiv' siècle suppose un intermédiaire bas-latin, analogue à algorime (algorisme) qu'on lit également dans sa Chirurgie.
La variante amphorisme (3), déi"ivant de la même source intermédiaire et remontant à la même époque (voy. Dict. général)., se lit encore au début du xvi^ siècle dans la Condamnacion des Banquets, où l'auteur met dans la bouche de Galien ces paroles (éd. Jacob, p. 399):
(i) Voy. Francis Meunier, Essai sur la vie et les ouvrages de Nicolas Oresme, Paris, iSSy, p. 161 à 2o5 : Fragment d'un lexique composé d'après les ouvrages français d'Oresme.
(2) C'est également le cas pour les mots coUigés par M. H. Vaganay, en dernier lieu Pour l'histoire du français moderne (dans les Romanische Forschungen de 1912, p. i à 184). Il y a utilisé les éditions du Guidon en français de 1490 à i5o3. Le fait qu'on lit dans cette dernière édition les vocables humecter et analogie ne prouve pas grande chose, pas plus que l'existence d'apologie, métamorphose et pigmée dans la Mer des histoires de 1488. Il s'agit en l'espèce d'une version et d'une compilation, l'une et l'autre fortement influencées par le texte latin. Le critère chronologique est très important, mais il faut en peser les données.
(3) Cette variante est en fait une leçon fautive pour anforisme (comme écrit Mondeville).
Ypocras, en ses Amphorismes, Conseille bien la créature, Et nioy, par gloses infimes, Ay commenté son escripture.
2° Cette forme afortme reste une simple curiosité du passé et diffère essentiellement de sa forme moderne aphorisme (avec Vs sonore), dont la paternité revient à Rabelais. En 1532, celuici avait publié une édition annotée de divers traités d'Hippocrate et de Galien. Parmi les premiers, figuraient les célèbres Aphorismes, qui furent deux fois réimprimés une dizaine d'années plus tard.
Au cours de la consultation de Panurge (1. III, ch. xxiv), Epistemon invoque une parole d'Hippocrate tirée des Aphorismes. Ailleurs (ch. xxxiv), Rondibilis cite un autre des Aphorismes du Maître touchant le diagnostic.
Voici un deuxième exemple, tiré cette fois de l'histoire naturelle. Le terme proboscide (dépourvu d'historique dans Littré) a également parcouru ces deux phases :
1° Au XIII* siècle, Brunetto Latini est le premier qui s'en soit servi, mais sous une forme altérée, p. 2^2 : « Oliphans est la plus grans beste que on sache. Si dent sont d'ivoire, et ses bès est a.pelQz promoistre (i) (var. : promostre et premoiste) . . . et à celui bec prent sa viande et la met en sa bouche ».
2** Vers 15 50,' Rabelais fait entrer le mot dans la langue littéraire, où il est resté. Il en fait mention, en parlant des éléphans (1. V, ch. xxx) : « Ils ont les museau long de deux couldées, et le nommons Proboscide ».
Cependant, le terme est encore inconnu à Robert Estienne (1539 et 1549): « Le museau et trompe d'un éléphant, Probosois », et Ronsard a essayé de le franciser (t. IV, p. 148) :
Moqueurs, causeurs, escornifleurs de tables, Qui bien repeus autant de nez te font, Qu'a de pr-obosce {2) un vieil Rhinoceront.
(i) On y voit le reflet d'un latin vulgaire promuscida, forme parallèle au classique /'ro£'05Cj(ia (cf. A. Thomas, Mélanges, p. 120).
Quoiqu'il en soit, la forme encore vivace est un hellénisme introduit par Rabelais, alors que son correspondant promoistc remonte au Moyen Age.
(2) Une autre tentative de ce genre est sciomache, dont Ronsard use dans ses Odes (i55o) et qui n'est que la forme francisée de la sciomachie (i54y) de Rabelais. Voy. Hist. litt. de la France, 1907, p. i34 à i35.
Mais la forme rabelaisienne, la seule qui se soit maintenue, se lit également chez Jodelle (t. II, p. 272, éd. Marty-Laveauxj : «... quelquefois le tue avec sa proboscide ».
Le fait donc que tel mot grec se rencontre sous une forme altérée (preuve de sa provenance secondaire) dans une traduction restée inconnue ou manuscrite ne tire pas à conséquence. Le roman de Rabelais, par son immense popularité, a été autrement décisif à cet égard.
On lit par exemple dans le x" chapitre du Gargantua : « Si demandez comment par couleur blanche nature nous induict entendre joye et liesse: je vous responds, que ['analogie et conformité est telle ».
Le mot reparaît en 1541 sous la plume de Calvin (« Epistre au Roy ») : « Quand saint Paul a voulu que toute prophétie feust conforme à l'analogie et similitude de la Foy ».
Et quelques années plus tard, en 1549, dans la Défense de du Bellay : « Ne crains donques, Poète futur, d'innover quelques termes... avecques modestie toutesfois, analogie et jugement de l'oreille ».
Cependant, en 1566, Henri Estienne écrit dans VEpistre liminaire de soin. Apologie pour Hérodote: «... à confronter les histoires anciennes avec les modernes, et à considérer la conformité d'icelles, et V analogie (i) (si les oreilles Françoises portent ce mot)... ». Henri Estienne, ici, comme ailleurs, est en retard du mouvement réel de la langue.