I. — Souverains
En dehors de Pantagruel, type accompli du souverain suivant la conception de Rabelais, d'autres noms de rois figurent dans le roman. Quelques-uns, semblables à des ombres, ne font qu'apparaître :
Philophane, roi de l'île Medamothi, et son frère, Philotheamon, roi d'Engys (1. IV, ch. II), noms grecs que la Briefve Déclaration explique par « convoiteux de veoir et estre veu » et « avide de veoir » ((piXo6eà[i.o>v, qui aime les spectacles), avide d'être vu (^iXotpàvnç, nom d'un sophiste dans Plutarque).
Alpharhal, roi de Canarre (1. I, ch. l), nom forgé d'après Annibal, Asdrubal, etc., et Bénius, roi de l'île des Esclots (1. V, ch. xxvii), nom d'origine obscure.
Roy des Parpaillos, père de Gargamelle (1. I, ch. m), proprement roi des Papillons, expression traditionnelle pour désigner un roitelet ou un roi païen (i).
Mechloth, nom de souverain dont les satrapes furent défaits par le roi de CuUan (2) en Bohu (l. IV, ch. xvii), et Ohabé, dominateur du grand royaume de Gebarim (l. IV, ch. v). Ce sont des noms tirés de l'hébreu, dont le dernier signifie « mon ami, mon bien aimé », mais le sens du premier reste obscur (makhloth signifie « maladies »).
Nip/ileseth, reine des Andouilles (1. IV, ch. xlii), et Princesse Bacbuc, « Dame d'honneur de la Bouteille et Pontiffe de tous les misteres » (1. V, ch. xxxv). Noms dérivant de la même source que les précédents : en hébreu, niphleseth signifie c< membre viril », et hakhouk^ bouteille.
(i) Voy. ci-dessus, t. I, p, 241-242.
(2) Nom d'une localité en Berry (auj. Gulan), ancienne seigneurie, illustrée par Louis de Gulan, amiral de France, compagnon de Jeanne d'Arc. Voy, Rev. Et. Rab., t. VII, p. 79-80.
Certains souverains ont une individualité plus marquée :
Anarche, roi des Dipsodes, vaincu et fait prisonnier par Panurge, est habillé par celui-ci en crieur de sauce verte et marié à une vieille lanternière, par laquelle le pauvre benêt de roi se laisse battre (l. IV, ch. xxvi à xxxi). Le nom désigne celui qui ne commande pas (àvapyo;), un roi sans royaume.
Panigon, le saint roi de l'île de Cheli, qui fait une réception remarquablement gracieuse à Pantagruel et à ses gens (l. IV, ch. x), porte un nom d'origine méridionale au sens de « petit pain », par allusion au proverbe languedocien « bon comme le pain » (cf. bonne pâte d'homme).
Cependant, il y a dans le roman de Rabelais, à côté de Pantagruel et en opposition avec lui, une figure de monarque tout autrement représentative. C'est Picrochole, roi de Lerné, toujours impulsif et fougueux, d'où son nom : 7:wp6j(^oXoç, qui a une bile amère, accariâtre, acerbe (i). Mis au courant du débat survenu entre ses fouaciers et les bergers de Grandgousier, « incontinent entra en courroux furieux, et sans plus aultre se interroguer quoy ne comment, feist crier par son pays ban et arrière ban... » (l. I, ch. xxvi). Sourd à la voix de la raison et du bon sens, il est prêt de mettre toute la terre à feu et à sang pour quelques paniers de galettes.
C'est d'ailleurs lui-même qui le premier tombe victime de son aveuglement. Vaincu et désespéré, le pauvre cholericque est dépouillé par des meuniers et disparaît de la scène.
Quelle que soit l'origine de ce type immortel (2), il a vite acquis une portée symbolique qui ne disparaîtra pas de la mémoire des hommes.