‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 212 sur 254 · II. — Guerriers et Seigneurs · texte numérisé non relu

II. — Guerriers et Seigneurs

Le contraste frappant entre la sagesse et le ferme courage de

(i) Comme terme médical, picrochole (« atrabilaire ») a été employé par Ambroise Paré et par Laurent Joubert (Erreurs populaires, iSyg, t. II, p. 253) : « Galen reraonstre qu'aux picrocholes. c'est-à dire bilieux, l'abstinence est très nuisante ». Henri Estienne s'en moque dans ses Dialogues, mais Guillaume Bouchet s'en sert souvent dans ses Serécs.

{2) Suivant une tradition conservée dans la famille triséculaire des seigneurs de Sainte-Marthe, la première idée de Picrochole a été suggérée à Rabelais par Gaucher de Saint-Marthe, seigneur de Lerné et médecin « très cholérique ». Les récentes recherches de M. Abel Lefranc ont donné à celte tradition une nouvelle confirmation, Voy. Œuvres de Rabelais, éd. Lefranc, introduction, p. lx et suiv.

SOUVERAINS, GUERRIERS ET SEIGNEURS ^à^

Grandgousier et le naturel fougueux de Picrochole se retrouve cTiez les commandants de leurs armées. Ceux du premier s'appellent (1. I, ch. XLViii, xLix et Li) :

Cliironacte, qui loule avec son bras (-/apovxxr/-,!;).

It/tijbole, homme droit, proprement lancé en droite ligne

Phrontiste, le duc qui prend soin des affaires publiques ((ppovTtTTTîç), envoyé pour prévenir Gargantua et couper la retraite à Picrochole.

Sebasie, digne de respect, vénéré (aôSacro;).

Sophrone, le sensé, le prudent (croçptov).

Tolmere, l'audacieux (ToX[XYipô;).

Ces noms grecs donnent à ceux qui les portent un air respectable, comme l'Antiquité elle-même qui venait d'être révélée à la Renaissance. Par contre, les capitaines de IMcrochole sont affectés des noms en rapport avec le caractère ridicule de leur maître. Ils sont tirés de la langue vulgaire, comme pour faire ressortir avec plus de force leur banalité. Nous verrons ce contraste sémantique se renouveler plus loin avec les noms, anciens ou modernes, des éducateurs de Gargantua.

Voici donc les chefs de l'armée ptcrocholine (1. I, ch. xxvi, xxxiii, etc.) :

Engoulevent^ capitaine dont nous avons déjà rencontré le nom appliqué à un géant et qui dénote, dans un cas comme dans l'autre, un naturel vorace.

Grippeminauld, commandant de l'avant-garde (suivant les premières éditions de Gargantua), proprement chat mâle, type de la rapacité, que nous retrouverons plus loin comme archiduc des Chats fourrés.

Grippepinauld, équivalent du précédent ( leçon de l'éd. de 1 542), mais différent comme origine : l'idée de rapacité y est toujours désignée par gripper, mais le sens de pinauU n'est pas clair (peut-être pille-raisin, grappilleur).

Hastiveau, qui agit précipitamment, qui juge hâtivement, nom qui répond parfaitement à un naturel étourdi (1. 1, ch. xLviii). Un dérivé analogue se lit cr.ns une chanson du xv^ siècle (éd. Gaston Paris, p. 72):

On dit: Hastivet s'eschauda...,

c'est-à-dire se brûla, en voulant avaler un potoge chaud. Merdaille, capitaine, désigne les gens de rien (avec ce sens

déjà chez Froissart (i)et clans \q Mistere du Vieil Testament), le rebut de l'armée, comme il résulte du premier Coq-à4'âne de Marot :

A la campaigne, ù coup, à coup.

Haut, capitaine Pincemaille !

Le Roy n'entend point que mcrdaille Tienne le ranc des vieilz routiers.

Racquedenare, commandant de l'arrière-garde picrocholine, répondant au synonyme Pincemaille (dans les vers de Marot cités ci-dessus), l'un et l'autre signifiant avare (2) à l'extrême.

Tiravent, c'est-à-dire, qui gagne au pied, capitaine envo5'é en reconnaissance (1. 1, ch. xliii), tué par frère Jean (3).

Touquedillon, le grand écuyer, commandant l'artillerie picrocholine. Suivant le Duchat, c'est un mot du Languedoc, « où l'on appelle de la sorte un fanfaron, qui touche de loin (c'est-à-dire touca di lion), mais qui manque de cœur lorsqu'il doit payer de sa personne » (4).

l^repela, commandant de l'avant-garde picrocholine (leçon des éditions de 1535 à 1542, substitué à Grippeminaut), proprement loqueteux, pauvre hère, homme maigre et sec (sens du dauphinois tiripelu). Rabelais donne ailleurs cette épithète à Terpsion (1. III, ch. xlii) et à un livre de colportage (1. I, ch. ix) pour amener un jeu de mots avec « très peu lu ».

Tripet, capitaine de Picrochole, tué par Gymnaste, proprement sorte de gobelet (5). C'est aussi le nom d'un cuisinier, dans la moralité a Vie du mauvais riche » : 2'ripet le Queu.

Les noms que portent les seigneurs de l'entourage de Picrochole ne sont pas d'un ordre plus relevé (l. I, ch. xxxi). Ce sont les ducs de Dasdefesses, de Menuail (c'est-à-dire menu ail) et de Tournemoule, prononciation provinciale pour tourne-meule. Le prince de Gratelles rappelle le « IVince de Galles », c'est-àdire le galeux, en parler vulgaire, et le vicomte de Morpiaille est de la même famille que morpion. Enfin, le nom du comte Spa-

(1) Deschamps, Œuvres, t. VI, p. 1 56, cl Mislerc du Vieil Testavient, t. IV, p. 292.

(2) Voy. ci-dessus, t. II, p. 106.

(3) Du Fail s'en est souvenu dans ses Propos rustiques.

(4) CJ. aussi Rcv. Et. Rab., t. IV, p. i6u à 1Ô9: le sens littéral du nom serait « Touche-trou » et désignerait un jeu analogue à trou-madame. Hypothèse peu probable.

(?) Cf. Laborde, Emaux, sous l'année f3ô3 : « IJn petit gobelet d'or qui s'appelle iripct et est esmaillc au fond des armes de France ».

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