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SOUVERAINS, GUERRIERS ET SEIGNEURS

dassin (ch. xxxiii) représente la plus ancienne mention en français de ce terme italien.

Le seul personnage qui, dans la suite de Picrochole, représente le bons sens, et veut faire entendre le langage de la raison à son maître, porte précisément un nom grec : ^c/zep/t/'on (£/£cp:u)v, sensé).

Ajoutons les noms des hôtes qui viennent visiter Grandgousier (1. I, ch. xii): « Un jour le Seigneur de Pamerisac visita son père [le pere de Gargantua] en gros train et apparat, auquel jour l'estoient semblablement venuz le Duc de Francrepas et le Comte de Mouillecent ».

Le premier rappelle M. de Penessac de la deuxième des Repues franches, de même que Francrepas fait allusion au fripon qui fait des repas sans payer, et que Mouillevent désigne un biberon, boire étant un moyen de calmer la tempête (cf. antifortunal). Un proverbe commun disait (Mielot, n° 173): « 11 mange son pain en son sac », ce qu'Oudin explique (1640) : « 11 mange seul comme un gourmand ».

Au Quart livre (ch. xxxvii et xli) figurent deux noms burlesques de colonels : Riflandouille et Tailleboudin. Le premier de ces noms est aussi celui d'un géant qui accompagnait Loup- Garou (1. Il, ch. xxix). C'est là, à coup sûr, un sobriquet populaire dont nous trouvons déjà la trace dans les Mystères du Vieil Testament (v. 42370) et de Saint- Quentin, où les noms des bourreaux sont ainsi groupés :

5o36. Escervelé, Pendart, Briffault,

Crocquart, Riflandouille, Estorfault...

Quant à Tailleboudin, il figure, à côté de Tirelardon, comme suppôt dans \q Testament de Caresmentrant de Jean d'Abondance (i). Les deux noms remontent au xv' siècle. Ils figurent l'un et l'autre comme appellatifs de démons dans Saint Sebastien, mystère du xv' siècle (2). L'existence antérieure du dernier de ces noms explique sa présence à peu près contemporaine chez Rabelais et chez du Fail (3).

(1) Petit de Julleville, Répertoire du théâtre comique, p, 243. Le nom reparaît dans les Propos rustiques de du Fail, dont le vni'' chapitre est intitulé « De Tailleboudin, filz de Thenot du Coin, qui devint bon et sçavant gueux ».

(2) Idem, Mystères, t. Il, p. 56o.

(3) Cf. la note de la Borderie, p. 201, dans son édition des Propos rustiques.

CIIAPIÏRK m MAITRES ET PÉDAGOGaES

L'éducation de Gargantua a passé par deux phases différentes. Il a d'abord eu pour maîtres des théologiens, et ce n'est qu'après avoir éprouvé la stérilité abêtissante de leur ensei.2;nement médiéval qu'il fut remis à d'autres maîtres qui représentaient les tendances nouvelles de la Renaissance en matière d'éducation. Rabelais a toujours montré un profond mépris pour la méthode scolastique, et les noms facétieux qu'il a donnés aux premiers précepteurs de Gargantua en fournissent une preuve de plus (1. I, ch. xiv).

Tabal Holoferne associe burlesquementdeux noms bibliques : Tabal, descendant de Caïn, inventeur de la métallurgie, et Holop/ierne, général babylonien, tué par Judith (i). Rabelais a tracé un portrait inoubliable de ce théologien, « qui fust premier de sa licence à Paris » et lut choisi parGrandgousier pour endoctriner son fils selon sa capacité :

De faict, l'on luy enseigna un grand docteur sophiste, nommé Maistre Tubal Holoferne, qui luy apprint sa charte si bien qu'il la disoit par cucur au rebours, et y fut cinq ans et troys mois. Puis luy Icut Donat{2), le Facet{Z), Theodolet (4) et Alanus in Parabolis (3), et y feut treize ans six moys et deux sepm:^ines..,

Pui» luy leut De modis sisçnificandi (6), avecqucs les commens de llurtebize, de Fasquin, de Tropditeulx, de Gualehault, de Jean le

(i) Il se peut aussi que Rabelais ait puisé dans la littérature populaire. Du Verdier enregistre, dans sa Bibliothèque (t. V, p. 548), un Tubal Holoferne, auteur en rimes françaises d'une « Propnostication nouvelle et joyeuse, pour trois jours après jamais, imprimé à Paris en l'an 1478 ». F.lle a été réimprimée dans le Recueil de Montaiglon, t. Il, p. 148.

(2) Grammaire latine en usage dans les écoles du Moyen Age.

(3) Livre de morale en vers.

(4) Auteur d'une exégèse moralisée de l'histoire sainte.

(5) Autre livre de morale en quatrains. ((')) Traité de grammaire raisonnéc.

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Veau, de Billonio, Brelinguandus, et un tas d'aultres, et y fut plus de dix huyt ans et unze moys. Et le sceut si bien que au coupelaud il le rendoit par cucur à revers (l. I, ch. xiv),

Jobelùi Bridé, second maître de Gargantua, est « un aultre vieulx tousseux », qui suit la même méthode mnémonique que son devancier. C'est le type du niais qui se laisse sottement duper. Collcr5-e s'en sert pour désigner le mari trompé; du Fail, dans le xv" des Discours d'Eutrapel, l'attribue à un sot fieffé, et Cholièrcs le donne à son tour au rustre imbécile (t. II, p. 51): « Aga, frare Piarre, hé jobelin bridé, il craint de dormir de peur de pisser au lit ». On le rencontre dans la « Farce de Georges le Veau » {Ancien Théâtre, t. I, p. 39^):

Voicy Gervais, voicy Colin, Voicy maistre Hector Jobelin, Qui fut en vivant, par usoige, Premier fol de nostre villaige.

Les noms des commentateurs des manuels pédagogiques dont se servaient ces pédants, ne le cèdent guère en ridicule aux maîtres théologiens eux-mêmes. Voici ces noms déjà mentionnés (1. I, ch. xiv) :

Billonio, de Billonio, c'est-à-dire de billon, de bas titre, de rebut.

Brclingandus, nom de la même farine, forme macaronique de brelingant, au sens libre (i). Rabelais dit également au sens figuré (1. III, ch. xxv) : « Voyez cy le vray OHus de Martial, lequel tout son cstude adonnoit à observer et entendre les maulx et misères d'aultruy ; cependant sa femme tenoit le brelan ».

Fasquin, proprement faquin ou compaignon de la facque (Chastellain), est la forme primitive de ce mot foncièrement français et qu'on rencontre pour la première fois chez Rabelais. L'italien facdiino, attesté après 1550, est emprunté à notre langue (2).

GualehauU, nom d'un des principaux personnages du roman de Lancelot. Rabelais en fait ailleurs (1. II, ch. i) un ancêtre de Pantagruel.

Hurtebise, nom vulgaire très répandu au Moyen Age. Un Raoul Heurtebise est mentionné dans le Licre des mestiers

(i) Dans le Moyen de parvenir (t. Il, p. 134): « Elle a tant guigné à faire prester son brelingant que de l'argent de reste elle a fondé la plus célèbre religion (« abbaye ») qui soit à Venise »,

{2^ Vov. ci-dessus, t. I, p. iSS-iBo.

d'Estienne Boileau (xiii* siècle) ; un autre Heurtebise figure

comme personnage clans un mystère du xv" siècle (i). Guillaume Coquillart raconte (t. I, p. 8i) :

Que maistre Enguerrant Hurtebise, Son ayeul, qui mourut transi L'autre jour au pais de Frise.

Quant au sens, Hurtebise rappelle Hurteoent, nom d'un bourgeois notable de Paris à la fin du xiv' siècle (2).

Jean le Veau, nom typique du sot qui fait bonne figure dans cet ensemble de pédagogues ignorants et routiniers. Du Fail l'associe à iMartin le Sot (t. II, p. 193) et Marot a écrit son épitaphe (t. II, p. 213) :

Cy gist le jeune Jean le Veau, Qui en sa grandeur et puissance Fut devenu beuf ou toreau.

Tropditeux, prolétaire, homme du commun, nom méprisant que nous avons déjà rencontré en parlant de la région qui fournit les immigrants de l'Ile Sonnante.

Les noms de tous ces « vieux tousseux » représentent ainsi l'Antiquité la plus reculée (Tubal), le Moyen Age [Galehaut) et les termes les plus méprisants du langage vulgaire. Quel contraste entre ces noms gothiques et ceux des nouveaux maîtres de Gargantua et Pantagruel 1 C'est la culture de la Renaissance qui supplante la vieille routine.

Le jeune page de Villegongis qui est présenté à Grandgousier, pour faire ressortir ce contraste, s'appelle Eudémon, c'est-à-dire l'heureux, surtout sous le rapport moral (eùSxi'p-ov) , « tant honneste en son maintien que trop mieux ressembloit quelque petit angelot qu'un homme » (1. I, ch. xv). Les nouveaux maîtres s'appellent :

Ponocrates, ancien pédagogue d'Eudémon. Ce nom forgé par Rabelais désigne à la fois le labeur (ttôvoç) et la force (xpxxoç), les deux termes envisagés sous le rapport physique et s'opposant ainsi à l'enseignement exclusivement abstrait de la scolastique.

Epistemon, c'est-à-dire le savant (ê7:'.(TT-/i[xcôv), sous la direction duquel le noble Pantagruel fait son voyage d'études à travers

(i) i'etit de JuUcville, Mystères, t. II, p. 473.

(2) Cité dans Darmcstctc-r, Formation de mots nouveaux, p. 211.

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la France (1. II, ch. v). Il devient ensuite un des compagnons du maître, à côté de Panurge, Carpalim et Eusthùnes.

Plusieurs jeunes pages instruits, sont adjoints aux pédagogues pour compléter cet enseignement à la fois théorique et pratique, intellectuel et physique.

U un d'eux, Anagnoste, lecteur (i) deGargantua (àvocYvtÔTTri;), lui lit « quelque pagine de la divine Escripture haultement et clerement, avec prononciation compétente à la matière » (1. 1, ch. xxiii).

Son maître de gymnastique (yupa<jT7;ç) est un « jeune gentilhomme de Touraine, nommé l'escuyer Gymnaste, lequel luy montroit l'art de chevalerie ». Ses tours d'adresse et de force ébahissent les Picrocholiens, qui le prennent pour un diable (i. I, ch. xxxiv).

Rhisotome, le professeur de botanique, proprement celui qui coupe des racines (piC^TOfto;), figure dans Lucien et Dioscoride au sens de cueilleur de simples ou de plantes médicinales (1. 1, ch. xxiii).

La science, dans le programme d'éducation de Gargantua, va de pair avec les exercices physiques et la pratique des arts. Le but essentiel des nouveaux maîtres est que le jeune prince tireparti de toutes les heures de sa journée, soit pour cultiver son esprit et ses sens, soit pour rendre son corps vigoureux et résistant. De là les noms significatifs de ces modernes pédagogues qui font ressortir à la fois la bonne humeur (Eudémon), le travail assidu (Ponocrates) et le savoir acquis (Epistémon).

(i) Rabelais donne ailleurs le même nom au lecteur de François l®"".

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