I. — Moinas et théologiens
On sait quel rôle considérable jouent les moines dans le roman, et tout particulièrement cet admirable frère Jean des Entommeures, la création la plus profondément originale de Rabelais. Son nom d'entommeure (i) , forme angevine d'entamure ou hachis, fait allusion aussi bien à son humeur batailleuse — il entre en scène en exterminant avec un bâton de croix les ennemis qui ravageaient le clos de l'abbaye — qu'à sa prédilection pour la cuisine, séjour favori des moines (2).
Voici le portrait qu'en trace Rabelais :
En l'abbaye estoit pour lors un moine claustrier, nommé Frère Jean des Entommeures (3), jeune, guallant, frisque, de hayt, bien à dextre, hardy, adventureux, délibéré, hault, maigre, bien fendu de gueule, bien avantagé en nez, beau despescheur d'Heures, beau desbrideur de Messes, beau descroteur de Vigiles; pour tout dire sommairement, vray moyne, si oncques en feut depuys que le monde moynant moyna de moynerie, au reste clore jusques es dents en matière de Jjreviaire (1. 1, ch. xvi)*
(1) Cf. 1. IV, ch. Lxvi (( ... à tous les millions de diîibles qui te puissent anatomiser la cervelle et en faire des entotiimeiires ».
(2) CA. 1. IV, ch. XI : « Que signifie et que veult dire (demande Frerc .Ican) que tousjours vous trouvez moynes en cuysine. .? »
(3) C'est la leçon correcte, à côté de celle d'Entonnoirs, laquelle figure dans certaines éditions. (>cttc dernière passa chez Cotgravc et, par son intermédiaire, dans la traduction anglaise de Gargantua par Urquhart (voy. Kev. Et. Fab., t. VII, p. 169 et iqS). Kn français, le seul document qui donne cette leçon est la pièce non datée (probablement de la fin du xvi'" siècle) : Les Relais, ou Purgatoires des Bouchers, publiée par Ed. iMjurnier, dans ses Variétés historiques et littéraires (t. V, p. 274), On y lit ce passage ; « Alaistro Jean dos Entonnoirs, premier estaffier de l'arriére chambre de Cj;:rgantua. qui donna son nom au mont de Gargan, en la Pouillt- ».
THEOI.OGMCNS F.T GI-.XS Df-: JUSTICE 473
Et cette caractéristique complémentaire de Gargantua sur notre moine :
Nostre bon Frcrc Jean... n'est poinct bigot, il n'est poinct dessiré, il est honneste, joyeulx, délibéré, bon compaignon ; il labcure, il dcfent les opprimez, il conforte les affligez, il subvient les souffreteux, il guarde le clous de l'Abbaye » (1. 1, ch. \u).
En présence de l'oisiveté traditionnelle dos moines, Frère Jean fait preuve d'une activité dévorante. Si son érudition théologique laisse à désirer, son esprit pratique, son bon cœur, malgré sa rude écorce et ses inanières par trop vulgaires (il jure comme un abbé), se font jour dans toutes les circonstances critiques (son attitude pleine d'initiative pendant la Tempête).
Cependant, ses préférences pour la vie monastique persistent. Après que les vaillants triomphateurs de la guerre picrocholine ont chacun reçu leur récompense. Frère Jean refuse les abbayes qu'on lui ofïre et demande l'autorisation de fonder une abbaye à son « devis », la fameuse Abbaye de Thélème (1. 1, ch. lu). On ne s'y gouvernera pas au son de la cloche, mais « au dicté de bon sens et entendement » ; il y aura des hommes et des femmes, et Ton n'y sera reçu que « beau, bien formé et bien nature » ; les vœux y seront abolis. La seule clause de la Règle sera: Fais ce que vouldras. C'est l'abbaye de la libre volonté (OsA'/iy.v;).
A côté de Frère Jean, personnage de premier plan, les Frères Fredons méritent à peine d'être cités. Ordre de frères mineurs, fondé dans l'île des Esclots par le roi Bénius, ils se distinguent par des traits particuliers : ils dorment le jour et veillent la nuit, ils répondent par monosyllabes (i). Leur nom. est ainsi expliqué (I. V, ch. xxvii): « Durant la procession, ilz fredonnoient entre les dents mélodieusement ne sçay quelles antiphones )).
Mentionnons le type du moine à la fois niais et dissolu, représenté par Frère Labin, nom souvent porté par les moines et cette fréquence même explique sa valeur péjorative. Marot l'a chanté dans une de ses Ballades bien connue.
Le moine dissolu, que Rabelais désigne par J'/'ère frappart, porte chez lui des noms correspondants : Frère En(/uainant
(i) Voy., sur cette facétie des réponses par monosyllabes, les divers rapprochements suggérés par M. Em. Philipot dans Rev. Et. Rab., t. IX, p. 4103420. Cf. T'dbourox, Bigarrures, p. 1 47, et du Fail, Œmvres, t. I. p. 323, et t, 11, p. f34.
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(1. III, ch. vi), proprement « qui engaîne », et Frère Roijddimet , « le jeune briffant » (1. III, ch. xix), signifie « raide y met », nom burlesque et libre.
Le nom du cordelier Adam Couscoil (1. 111, ch. xxiii) désigne, d'après Le Duchat, « un moine qui, par sa nudité representoit le premier homme avant le péché ». C'est le languedocien couscoulho, cosse, gousse de fèves, bruche de légumes. Nom gascon également burlesque et injurieux: Seigne Couscoul (dans Odde De Triors) et Seignor Couscouil (i).
Quelques figures remarquables appartiennent au monde des docteurs en Sorbonne et des théologiens.
Et tout d'abord, le type de l'orateur sorbonien, maître Janotus de Bragmardo, forme macaronique de Jeannot de Braqueîïiard, nom qui fait le pendant du Brelingandas déjà mentionné (1. 1, ch. xviii). C'est lui « le plus vieulx et suffisant de la Faculté théologale », que l'Université délègue auprès de Gargantua pour lui persuader de rendre au peuple de Paris les cloches de Notre-Dame.
Une autre figure de théologien, Hippothadée (c'est-à-dire l'apôtre Thadée au suprême degré), est par contre le véritable représentant de la religion, qui se distingue à la fois par sa piété et sa doctrine. Dans un langage très élevé, il donne à Panurge d'excellents conseils « sur l'entreprinse de mariage » (1. m, ch. xxx).
Un personnage d'une toute autre envergure est Homenas, l'évèque des Papimanes. C'est le portrait accompli du fanatique, le véritable successeur de Torquemada. Son adoration de l'image du pape, « celuy bon Dieu en terre » et ses apostrophes lyriques en l'honneur des Décretales finissent par nous édifier sur sa béate crédulité. Cependant, cette douceur dévote et ce langage onctueux cèdent la place à la férocité, dès que le fanatique flaire l'hérésie (2).
Le nom est languedocien : amenas, homme grand et fort, grand et vilain homme, imbécile (3).
(i) Voy. Noulet, p. 42, de son édition de Goudelin.
(2) a Bruslez, tenaillez, cizaillez, noyez, pendez, empalez, espaultrez, démembrez, cxenterez, dccouppcz, fricassez, grisiez, transonnez, crucifiez, bouillez, escarbouillez, escartelez, debezillez, dehinguandez, carbonnadez ces meschans hccreticques... » (1. IV, ch. lui),
(3) Brantôme lui donne cette dernière acception (t. IX, p. 85) : « Parlons un peu des gentils cocus et qui sont bons compagnons... débonnaires, traictabics, fermans les veux et bons homenas ».