II. — Juges et gens de justice
Rabelais, fils de légiste, n'est pas tendre pour la justice telle qu'elle se pratiquait de son temps. Il a ridiculisé les formalités interminables de la procédure et le galimatias du jargon juridique (1, II, ch. XI à xii). Le jugement rendu par Pantagruel, tout aussi obscur, embrouillé et inintelligible que le galimatias des plaideurs, contente pourtant tout le monde. La bonhommie du vieux Bridoye, « qui sententioit les procès au sort des dez » (1. III, ch. xxxix), et sa défense devant la haute Cour de Myrelingues, présidée par Trinquamelle (i), ainsi que l'histoire piquante du laboureur poitevin Perrin Dandin, l'adroit « appoincteur de procès » (ch. xli), représentent les côtés amusants de ce tableau satirique.
Le nom de Bridoye se rattache à l'oison bridé du Prologue de- Gargantua, c'est-à-dire à l'oison dans le nez duquel on a passé une plume pour l'empêcher de franchir les épines des haies. Ce nom de Bridoye, faisant allusion à une particularité banale de la vie rustique, désigne un niais et rappelle le Jobelin bridé. Le Bridoison de Beaumarchais (« Mariage de Figaro ») en découle.
Dandin est une des injures que les fouaciers adressent aux bergers de Gargantua. C'est un nom parfaitement approprié à un villageois d'après sa marche dandinante et sa contenance niaise. Son dérivé Dindenault est le nom du marchand de moutons (1. IV, ch. v),qui se dispute si malencontreusement avec Panurge .
Dandin est devenu le type du juge comique dans Racine (« Plaideurs ») et du retors dans la Fontaine (« L'huître et les plaideurs »).
Mais les couleurs sombres ne manquent pas non plus au tableau. On sent presque du ressentiment dans le traitement barbare que Rabelais fait subir aux chiquanous, ou huissiers,
(i) Cf. 1. II, ch. XXX : « Drusus trinquamelle n. C'est le nom languedocien du fanfaron : trinco amellos signifie proprement « casseur d'amandes » et répond au synonyme « fendeur de naseaux ».
de la part des gens du seigneur de Basché (l. IV, ch. xv). Cependant, la terrible description des Chatsfourrés et de leur archiduc, Gripfcminault, juge et bourreau à la fois, jettent sur cet épisode des lueurs sinistres (1. V, ch. xi).
Ce sont là autant de noms du chat, animal à la fois cruel et rapace, qui a fourni les images à cette nomenclature : les Chats fourrés, magistrats hypocrites et présomptueux, revêtus de leurs hermines; Grippemmaud, tj-pe du juge rapace, dans une pièce satirique de Marot (i) de 1542 (« le Grup »). Le surnom a été adopté à son tour par la Fontaine.
Les assistants de Grippeminaud sont les Chats garanniers et il marie « une sienne Chatte fourrée avec un gros Mitouard, chat bien fourré ».
C'est ainsi que la justice grippeniinaudiere (1. V, ch. xi) répond exactement à la loy robidilardicque (1. I, ch. 11), c'est-àdire féline, composé burlesque formé de Rodilard (2), nom rabelaisien du chat, et de rober, dérober, qui rappelle le penchant instinctif du félin.
(i) Œuvres, cd, Guiffrey, t. II, p. 439 (v. i58 et suiv.).
(2) Rodilard, proprement ronge-lard, est une épithcte applicable plutôt aux rats. La traduction française du De bello 7-anaruiu et viurium (i5i i), poème héroï-comique de Calentius (d'après la Bairachoviyomachie) est intitulée : Les fantastiques batailles des grans roys Rodilardus et Croacus, translaté de Latin en François {xbl)^). Rabelais a donné le nom au chat et cette application inexacte a passe chez La Fontaine (Fables, 1. II, n" 2) : « Ihi chat, nommé Rodilardus ».
CHAPITRI-: V CUISINIERS
L.e nombre considérable de cuisiniers énumérés clans le roman ne s'explique pas seulement par la prédilection de l'auteur et de ses contemporains pour les séries verbales, qui répondaient évidemment à un goût des lecteurs de l'époque, mais aussi et surtout par le rôle que la cuisine jouait dans la vie monacale d'autrefois. Le xi" chapitre du Quart livre est intitulé. « l'ourquoi les moynes sont voluntiers en cuisine », et le xi/ chapitre n'énumère pas moins décent quarante- sept cuisiniers qui çntrent dans la grande « Truye » (i), dressée par Frère Jean contre les Andouilles.
Nous allons passer en revue cette abondante nomenclature, en n'insistant que sur les appellations caractéristiques, dont l'intérêt linguistique n'est pas mince, plusieurs de ces noms représentant des termes qui ne sont pas attestés ailleurs. On peut les répartir dans les catégories suivantes :
T. — Noms tirés de la cuisine. La matière culinaire offre une première source très abondante, d'où dérivent :
I" Bouillons : Bouillonsec, Potageoiiart ti Pre\urier, Souppimars (soupe de mars?).
20 Viande : Aloyaudiere (u aloyau ))) et Esclanchier (« éclanche ou gigot ))); Boudinandiere, Gras boyau et Soiifflemboyau, Cochonnet et Cochonnier, à côté de Rijlandouille (2).
30 Lard : Lardon et Lardonnet, avec de nombreux composés :
a, — Aigrelardon, Bellardon, Douxlardon, Graslardon, Guaillardon (a par syncope... le nom du docteur culinaire estoit Guaillart Lardon »), Neuf lardon^ Raslard, Roiddelardon, Rondlardon, Trappelardon (de l'ancien fr. trapc, « trapu »).
(i) Souvenir de Froissart, appliqué plaisamment à une guerre de charcutiers. Voy. ci-dessus, t. I, p. 106.
(2) Ce même nom revient comme géant et comme capitaine de l'armée picrocholinc.
b. — Antilardon, A?'chilardo?i et Aftolardon (i).
c. — Crocquelardon (2). Fri:{elardon. Gfattelardon, Guignelardon, Lacelardon, Marchelardon, Maschelardon, Mouschelardon, Poyselardon (« pèse lardon »), Saulvelardon (3) et Tirelardon {4).
Les autres composés de cette famille ne sont pas clairs : Bastelardon (est-ce: «Suffit-lardon »?), Myrelardon («Regarde-lardon »?) Ve:{elardon (« Enfle-lardon »?). Qu'est-ce ensuite que Billelardon et Guillelardon ? Le Duchat remarque à propos de ce dernier : « Apparemment la même chose que Guilleva?'don, comme les Lyonnois appellent une tranche de lard, étroite et déliée comme une eguillette de jambon ».
40 Pâtisserie : Francbeignet et Talemou:{e, Paîmperdu et Sacabribes {« sac à bribes »), Macaron, Pastissajidiere, Guaiiffreux .
5'' Poissons : Aransor (« hareng saur »), Escargotandiere et Cocquecigrue, Froiddatiguille, Roiigenraye et Gourneaii.
6° Salades et condiments : Cressonadiere et Vinetteiix (cf. vinette ou épine-vinette), Jusverd et Pilleverjus, Gualimafré et Moustardiot, Moustamoulue (« moût à morue »), Safranier, Saulpicquet, Salladier, Saulpoudré.
7° Grillades : Cabirotade (!)), Carbonnade, Eschinade, Fressurade,
8° Légumes : Navelet, Navelier, Raclenaveaux.
2. — Noms tirés des ustensiles et des opérations culinaires: Escouvillon et Vistempenard (6), Marmitige et Pochecuilliere,
Paille/rite, Brisepot, Guallepot (« Gratte-pot »), Hochepot (7) et Rincepot ; Guasteroust (« gâte-rôt ))) et Gicastelet (« gâte-lait »).
3. — Epithot^s se rapportant à des diiTormités physiques: Balafré, Badiguoincier (8) et Grosbec, Becdassée {poiievineisain-
tongeais, acée, bécasse), Peau de Canin (ou lapin) ; Couillu (9), Vitault, Vitet, Vitneuf et Vitvieulx, Vitvain et Vitvelu.
4. — Epithètes se rapportant à des défauts moraux, particulièrement à la malpropreté et à la lâcheté :
(1) Unique composé grec de ce genre.
(2j Epithète que Rabelais donne souvent aux moines.
(3) Cf. 1 II, ch. XII : « ... saulvant tousjours les lardons ».
(4) Ce dernier se lit déjà dans la Deableric d'Eloy d'Amerval (fol. T, III V) :
Si requier Dieu pour ton guerdon, Mon beau pclii tirelardon.
(5) Voy. ci-dessus, t. I, p. 17S.
(G) CA. 1. II, ch. VII : '< Le vistempenard des prescheurs ».
(7) Hochepot et Pilleverjus sont les cuisiniers de Grandgousier (1. I, ch. xxxvii).
(8) C'est-à-dire qui joue des badigoinces.
(9) Un paysan natif de Gravot porte le nom de Couillatris, au Prologue du Quart livre.
Benest, Beguinet (« d'ivot »), Crocodillet {?), Frippelippes ( i) et Frippesaulce (2), Giiorge salée, Guavasche et Lascheron ((( petit lâche ))).
5. — Les noms suivants représentent des appellatifs usuels au xvi' siècle :
Accodepot, proprement appuie-pot, ce qu'on met contre un pot pour empêcher qu'il ne verse lorsqu'il est sur le feu (Borel).
Badelory, badaut ou niais, nom déjà expliqué.
BraguibuSy même sens que bragardy élégant, prétentieux, terme fréquent chez Rabelais. Noël du Fail donne ce nom à un personnage présomptueux de ses Contes d'Eutrapel, et Rabelais, à l'ermite du V^ livre, natif de Glenay, qui explique aux voyageurs le sens du grand vacarme^des cloches de l'Ile Sonnante.
Brenous, breneux, répondant à Maistre Hordous, ou maître salaud, cuisinier-chef des marmitons (1. Ill, ch. xxiii). de hordous^ sale (1. I, ch. xiii).
Bubarin, probablement au lieu de butarin, que Palsgrave rend par « lourdault ». Rabelais mentionne biistarin parmi les injures que les fouaciers de Lerné adressent aux bergers de Grandgousier (1. I, ch. xxv).
Cartevirade, carte retournée, nom bizarre pour un cuisinier, sans doute sorte de grillade à la minute.
Clacquedent, proprement gueux (dont les dents claquent de froid). C'est une des injures que les fouaciers de Lerné adressent aux bergers de Gargantua (1. I, ch. xvii). Un des personnages des Propos rustiques de du Fail s'appelle Pierrot Claquedent.
Crespelet, frisotté, terme qu'on lit chez Eustache Deschamps et chez Rémy Belleau.
Escharbotier, qui escharboîe ou éparpille le feu.
Foucquet, écureuil, figure parmi les noms des jeux de Gargantua.
Foyrart, foireux, terme employé par Rabelais qui le donne également à une variété de raisins.
Frelault, joyeux compagnon, terme attesté tout d'abord chez Rabelais.
Friantaure, jeune vache {taure) appétissante.
Frillis, dc/riller, trembler de froid, pendant de Clacquedent.
Guodepie, nom identique à guodejie, espèce de poisson (1. IV, ch. Lx), et rappelant les appellations analogues citées ci-dessus.
Gribouillis, type du niais. Cf. le proverbe : fin comme Gribouille qui se jette à l'eau crainte de pluie, et le « Sermon des fous » {Ane. Théâtre, t. II, p. 218) :
(i) Epithète donnée par Marot à son valet de chambre. (2) Cf. 1. II. ch. XXX : « Hector csloil frippesaulce )>.
Toute femme filant quenouille Est plus sotte que n'est Gribouille.
Grusgualloii, gros salaud (et. gallon, onglon de pourceau, de sanglier).
Hasterel, nom analogue à hasterel, grillade de foie de porc (I. V, ch. xxvii).
Hasiiveau, hâtif, piompt (on le dit de la saison et des fiuits précoces).
Jolivéî, joli, naignoa (ici ironiquement;, nom d'un usage fréquent dans l'ancienne langue. Du Fail mentionne, dans ses Contes d'Eutrapel (t. II, p. io3), « un Jolivet, bourreau de Rennes )> (1).
Landore, fainéant (cf. 1. III, Prol.).
Lasdaller, paresseux (« las d'aller ))), nom également donné par Rabelais à un pèlerin (1. 1, ch. xxxviii). Régnier l'applique à un vieux ' chien (Sat. x) :
Ce rogneux Lasdaller se frottant à mes bas.
Aujourd'hui, c'est le nom populaire du butor, appelé en Gascogne le (( paresseux ».
L'Eschevin, jeu de mots (lèche-vin et l'échevin), mentionné par^ Tabourot dans ses Bigarrures : « Eschevin est aussi nommé quasi leschevin, pour ce qu'il doit taster le vin pour commencement dqi bonne police, afin qu'on n'en vende de niaulvais ». . .i\
Maindegourrc, un des noms de la mandragore qui a subi de noni- , breuses transformations en ancien français et dans les patois. Cette plante joue un rôle dans les superstitions du Moyen Age: elle procure la richesse, et l'Evangile des Quenouilles (II, 2) prescrit minutieusement les procédés à employer pour y arriver (2).
Malparouart, peut-être mal brossé, un mcA parouart, avec le sens de (( bruyère », étant attesté en moyen français et encore vivace dans les patois de l'Ouest (3).
Maschouré, souillé, sali.
Maunet, malpropre (cf. 1. III, ch. xvO,
Mucydan, visqueux, glaireux (Cotgrave).
Pillemortier, c'est-à-dire u pile-mortier ». C'est le nom a' un ouvrier maçon dans le Mistere du Vieil Testament (v. 661 3).
(1) Ce témoignage de du Fail s'oppose à l'identification proposée de Jolit/et à Jolivit (cf. Rcv. Et. Rab., t. VII, p. 410;. L'appellatif ci.i ironique et non pas obscène.
(2) Voy. ci-dessus, t. i, p. 233.
(3; Cf. ce passage tiré des Comptes de Diane de Poitiers. «... les parouercs, buissons, espines et aronces » (dans Romania, t. xxxniy'p. 588). Dans le patois du Bas-Maine, parouère désigne la brosse en chiendent ou en bruyère, dont se servent les tisserands pour étendre la colle sur les pièces d'étoile au métier.
Procausou, c'est-à-dire porc au saindoux (cf. 1. IV, ch. xxxii).
Prelinguant, élégant, pimpant (cf. Pant. Prol., ch. v), pris ici ironiquement. Rabelais donne également ce num à l'écuyer de Vauguyon^ ami de Gargantua (1. I, ch. xxxiv). Le veibe se prelinguer, au sens de « se prélasser », est familier à du Fail (t. II, p. 102).
Rapimontes , proprement qui traverse rapidement les montagnes, appellatif des chevreaux ou des lièvres dans l'argot scolaire du début du xvi^ siècle (terme donné comme tel par Eloy d'Amerval).
Salesart, salaud. Des Périers a intitulé sa lxxxiii® nouvelle « De l'honnesieté de monsieur Salzard », dont le nez (( lui dégoûtait... comme la poche d'un pescheur... ».
Saulgrenée, assaisonnement de pois et de fèves avec du beurre, des herbes fines, de l'eau et du sel (terme également employé par Des Périers).
Victorien, victorieux, nom que porte ailleurs un âne (1. IV, ch. xxxvii). Le contexte implique un sens libre par allusion à la syllabe initiale.
6. — Sont tirés du provençal les noms : Brigaille, miette {brigaio).
GuajJ'elaze, onoporde, espèce de chardon, proprement que l'âne happe {gafo l'ase).
Matatruie^ assomme-truie (matatruio).
Pelouse, variété du poisson raie (pelouso).
Rabiotas, "mangeur de grosses raves (du limousin rabiolo).
Salmigondin, salmigondis. Rabelais fait ailleurs mention de la « chastellenie de Salmigondin » (1. II, ch. xxxii), appellation parallèle au « chasteau de Sallouoir ».
Vedel, veau (vedel).