I. — Saints imaginaires
Nombre de saints sont restés complètement inconnus aux recueils h igiolojiques, bien qu'on en puisse suivre les traces depuis le xiii" siècle. Tel, saint Pansard. saint de carnaval, personnification du carême-prenant, proprement saint pansu. Le satirique picard Gauthier de Coincy en fait déjà mention au xii' siècle (voy. Godefroy) :
Toz tens d'empancier lor pance art, Toz tens font feste saint Pançart.
Ce prétendu saint est fréquent dans les pièces en vers du xv'-xvi® siècle. On le lit dans le Kaleadrier de maistre Jehan Molinet :
Si feront ceux, de saint Lafîart (i) Solennité de saint Pansart (^).
Et dans une autre pièce du même recueil (t. XII, p. 33) :
En Mars, si ce n'est grant hasart, N'y a point feste de séjour, Sinon monseigneur sainct Pansart.
Rabelais lui donne la même origine qu'à Pantagruel (3), et Henri Estienne le mentionne à son tour (.[).
(i) Par allusion à laffer, lapper.
(2) Montaiglon, Recueil, t. VII, p. 208.
(3) En mangeant les grosses nèfles de l'année antérieure au déluge, " à tous survint au corps une enflure très horrible... Aulcuns cnfloicnt par le ventre, et le ventre leur dcvenoit bossu comme une grosse tonne, desquelz est cscript : Ventrem omnipotentem, lesquelz furent tous gens de bien et bons raillars, et de ceste race nasquit sainct Pansart et Mardy Gras » (1. II, ch. 1).
(4) « Un curé au Bourg en Qucrci, parmi son prosnc parlant du Mardi gras, autrement dict Quarcsme prenant, ou Quaresm'entrant, rc-
La littérature comique du xiv au xvi" siècle et l'ancien théâtre présentent des exemples nombreux de saints facétieux.
Eustache Deschamps appelle le mal de ventre, mal saint Espoint (i), c'est-à-dire piqûre, élancement.
Et le recueil de Montaiglon en cite nombre d'autres : Saint Chouart (t. IV, p. 279), Saint Ongnon (t. I, p. 205), Saint Hareng (t. 11, p. 325), Saint Raisin (t. II, p. 113). La farce du Badin parle de la « bouteille de Saint Pot », celle d'un Pardonneur dit : « J'ay ci la teste Saint Pion » (2).
Certains noms réels de saints sont tombées pour diverses raison dans le burlesque : saint Quenet, comme son primitif saint Corne (anciennement saint Coisne), était dès le xii' siècle l'objet d'une adoration comique (3). D'autre part, le nom de saint Photin, rapproché de son homonyme scabreux, est devenu « saint Foutin, l'apostre », qu'invoquent les Parisiens menacés du déluge urinai de Gargantua (1. I, ch. xxvii), en même temps que sainct Vit (4).
En ce qui touche Rabelais, dont nous avons déjà à plusieurs reprises étudié les fantaisies hagiographiques, relevons pour dernière mention le mal saint Thibault (1. II, ch. xi), c'est-àdire la sottise :
Je donray cestuy à l'essay
A Pettremand qu'est bon Thybaxtlt,
lit-on dans la Sotie des béguins de 1523 ('5). C'est le prénom que porte VAignelet de Paihelin et qui devint synonyme de niais, comme Jean le Veau; mais en même temps, les deux prénoms servent à désigner les maris trompés. Le mal saint Thibaut^ c'est le coquage.
commanda à ses paroiciens ces trois bons saincts, Sainct Pansard, Sainct Mangeard, Sainct Crevard ». — Apologie, t. II, p. 263. (i) Œuvres, t. IX, p. 100.
(2) Ancien Théâtre, t. I, p. 375, et t. II, p. 32. Cf. le Kalendrier de Jehan Molinet (dans Montaiglon, Recueil, t, VII, p. 209) :
Gens d'armes auront la coppie De sainct Piot et de saincte Pie.
(3) Voy. ci-dessus, t. I, p. 280.
(4) Eustache Deschamps mentionne « le mal saint Foutin » (t. IV, p. 281), associé au « baron saint Foutart » (p. 280). D'Aubigné, dans sa Confession du sieur de Sancy, prétend que plusieurs saints portant le nom de Foutin, étaient populaires dans le Midi de la France. Voy. cidessus, t. II, p. 36o.
(5) Ed. Fournier, p. 397.
-tSô Éléments Imaginatifs
H. — Personnifications.
La plupart des personnifications qu'on rencontre dans le roman rabelaisien sont des noms facétieux et remontent au passé (i) :
Caresnie prenant est un monstre ichtyophage qui règne dans l'île de Tapinois et dont Xénomanes décrit à Pantagruel les vêtements, la nourriture, les mœurs et les passe-temps (1. IV, ch. XXIX à xxxii). Il est l'ennemi des Andouilles de l'île Farouche, contre lesquelles il est toujours en guerre. Sa femme, c'est Laini/quaresme, et sa progéniture consiste en « nombre de adverbes locaulx » et en « certains jeunes doubles ».
Jacques Bonhomme est déjà connu comme sobriquet au xii'xiii' siècle. Le chroniqueur Jean de Venettes le mentionne au xiv^, à propos du combat contre les Anglais (sous l'année 1359) : « Et fuit negotium per rusticos, seu Jacques Bonhomme, strenue expeditum », Au xvi% on le lit dans Collerye (p. 259):
Cessez, cessez, gendarmes et piétons, De pilloter et manger le bonhomme, Qui de longtemps Jacques Bonhomvie se nomme.
Maistre Fify, nom du vidangeur (1. 11, ch. xvu). se lit aussi dans la Farce du Savetier :
Et le tien curoit les privez,
Le tien estoit tousjours breneux,
Et s'appelloit Maistre Fy Fy.
Cet appellatif populaire (2) est déjà attesté au xiu^ siècle dans 1j Liore des mestiers d'Etienne Boileau.
Mardi gras, dieu tutélaire des Andouilles, leur apparaît sous forme d'un pourceau merveilleux (1. I\^ ch. xi.i).
Martin baston, nom facétieux donné au bâton (1. 111, ch. xii),
(i) Nous ne faisons que mentionner ici des locutions telles que : « Il m'a donné un coup de poing sus ma bonne femme d'eschiue » (1. III, ch. XLVi)... « Cependant vionsieur l' appétit venoit » (1. I, ch. xxiii). Do mcrac : « mcsser Cocliage, mcsscr Gaster », etc.
(a) Cf. Calvin, Fxcuse à Messieurs les JSicodemites (1344), dans Opéra, t. VI, p. Sq.î : « Pour bien exprimer quelz ilz sont, je ne saurois user de comparaison plus propre c|u'en les accouplant avec les curcurs de rctrctz. Car comme un maistre Fiji, après avoir longtemps exerce le mcstier de remue ordure, ne sent plus la mauvaise odeur,,. »
ligure dans la «c Farce du Badin » {Ancien Théâtre, t. II, p. 278) : « Si elle te triche, voicy Martin baston qui en fera la raison ». Cette expression remonte, paraît-il, au Roman du Renard. Le prêtre iMartin, s'adressant au renard pris dans la fosse, lui dit (t. II, p. 2.J5) :
Sire Ysengrin, or vous vendrai Ce que je tant promis vous ai, Apanrcs vos à cest baston Prestre Martin a nom (i).
Elle a été retenue par La Fontaine.
Appartiennent en propre à Rabelais les appellatifs :
Messer Gaster ou le \'entre, « premier maistre es arts du monde » (1. IV, ch. lvii), dont la puissance est formidable et universelle. Rabelais décrit les Gast/'olâtres, qui ne sacrifient qu'à leur Dieu ventripotent (ch. lix) et énumère les inventions de ce Maître ingénieux (ch. lxi). Maistre Gaster est le nom d'un « extravagant escornifleur » dans la comédie Les Napolitaines de François d'Amboise, 1584 [Ancien Théâtre, t. VIII, acte I, se. iv) : « On m'appelle Gaster, je fais tout pour le ventre. Gaster est le premier maistre aux arts et aux arbalestes. On m'appelle extravagant, vous sçavez assez pourquo)'- ».
Ce nom se lit plus tard dans un des Contes de La Fontaine.
Oay dire, personnage allégorique que les voyageurs rencontrent dans le pays de Satin (l. V, ch. xxxi), « où il tenoit escob de tesmoingnagerie ». Ce vieux bonhomme a pour cortège les historiens antiques et modernes ainsi que ceux qui se préparent à exercer la profession de témoins.
m. — Appellatifs isolés.
Voici cette dernière série de noms provenant de diverses origines :
1 ° Grecque :
Astrophile (maistre), le pilote astronome de Pantagruel (1. IV, ch. xviii), terme qu'on rencontre également chez Brantôme (t. V, p. 272) : « Ainsi que disent les resveurs Asirophiles ». Ce composé est d'ailleurs inconnu au grec classique.
Echcphron, le sage, le prudent (i/eopôv), unique conseiller sensé (de là son nom f^rec) de l'impétueux Picrochole (I. I,
(i) Cf. Romania, t. IX, p. 127.
cil. xxxiii): « un vieulx gentilhomme esprouvé en divers hazars et vray routier de guerre nommé Echephron ».
Macrobe, qui vit longtemps (u.a-/cp6êioç), maître échevin des îles des Macréons (1. IV, ch. xxv).
Nausiclete, l'armateur qui approvisionne l'Abbaye de Thélème de marchandises précieuses (1. I, ch. lvi). C'est le seigneur célèbre par ses vaisseaux (vxucixXîito;) ou par ses exploits sur mer, épithète qu'Homère donne aux Phéaciens dans l'Odyssée.
P/iilotimie, maître d'hôtel de Gargantua (l.I, ch. xviii) : c'est un personnage qui aime ou recherche les honneurs {(^ikôrvxoi;).
Thawnaste, nom du grand clerc d'Angleterre qui voulait arguer contre Pantagruel et fut vaincu par Panurge (1. II, ch. xvni) : c'est le savant admirable, extraordinaire, merveilleux (6ai)|j.ac(7TÔç).
Ajoutons que le navire de charge de Gargantua s'appelait Chelidoine, de j^sXiSov.oç, semblable à l'hirondelle, « pour ce que, sus la poupe, estoit en sculpture d'cerin corinthien une hirondelle de mer élevée » (1. IV, ch. m). De même son petit chien portait le nom de Kyne\ « pour ce que tel fut le nom du chien de Tobie » (l. III, ch. xxxv). Mais la Bible, dans l'histoire de Tobie, ne donne aucun nom propre au chien, dont Rabelais a simplement rendu l'équivalent grec (tiré de xuwv, /.uvôç, chien).
2° Française ou dialectale :
Baise-mon-cul, nom de l'épée de Gymnaste (1. IV, ch. xli), parodie des noms d'épées célèbres appartenant aux chevaliers du passé. Basimecu était le sobriquet ridicule que la populace anglaise donnait au Dauphin de France (i). On lit également ce nom facétieux dans Alcrippe : « Le soldat ayant une espée {Baise-mon-cul à deux mains) pour se defîendre et se couvrir des coups » (2).
Caroel, Hans Cariael, le grand lapidaire du roi de Melinde (1. I, ch. v), nom que Rabelais a tiré du moyen français escavver, graver (3).
Nazdecabre, c'est-à-dire Nezde-chèvre (en languedocien), nom du « mut et sourd de naissance » qui donne par signes son avis sur le mariage projeté par Panurge (1. III, ch. xix).
(i) Shakespeare en fait mention dans Le Rçi Henri IV (acte IV, se. vu) : « (^ue peux-tu répondre à sa Majesté pour avoir rendu la Normandie à Monsieur Basimecu, le Dauphin de France? »
il) Nouvelle Fabrique des traits de vérité, p. 56.
(3) Voy. ci-dessus, t. I, p. 229.
Raminagrobis, nom d' « un vieil poëte françois », qui chasse les moines venus à son lit de mort pour recueillir son âme et son héritage (1. III, ch. xx). Dans la Pantagruéline Prognostication (ch. v), le même nom est donné aux magistrats revêtus de leur hermine.
Le nom est antérieur à Rabelais. On le rencontre tout d'abord, avec son acception primordiale de « matou », dans un manuscrit du XIV* siècle de la Bibliothèque Mazarine : on y voit deux superbes chats dessinés ù la plume avec la légende: Ratninagrobis. Au xv® siècle, on retrouve le nom, avec un sens peu clair, dans les cahiers d'un maître d'écriture du diocèse de Nantes. Au xvi% dans la Vie de Saint Ckristoplile (1530), Maître Chevalet use de l'expression faire du raminagrobis, qu'on relève aussi ailleurs, mais qui manque à Rabelais.
Chez celui-ci, le nom, pris isolément, a deux sens inconnus jusque-là : celui de grave magistrat et celui de personnage important, ou qui prétend passer pour tel. C'est là un emploi qui appartient en propre à Rabelais et qui, après lui, et toujours au xvï® siècle, se trouve fréquemment chez les écrivains de son école : du Fail, Brantôme, Cholières, etc.
Au xvii' siècle, le nom se lit d'abord chez La Fontaine, puis dans le style familier, chez Voiture, ou burlesque, chez Jean Loret.
Ce nom de Raminagrobis, comme son primitif grobis, est en fait l'appellatif vulgaire ou provincial du chat mâle et signifie littéralement chat qui fait le gros dos ou chat qui ronronne (raminer, murmurer de satisfaction, en parlant du chat). C'est Rabelais qui le premier a donné à ce nom les acceptions individuelles qui ont été adoptées par des écrivains ultérieurs (i).
Regnaud Belin (1. IV, ch. viii), nom de berger, pendant de Thibault l'Aignelet du Pathelin.
Trouillogan, nom. du philosophe « ephecticque » consulté par Panurge sur son mariage, et qui lui donne des réponses « répugnantes et contradictoires » (1. III, ch. xxxv). Le nom se rattache au poitevin irouil, dévidoire.
Triidon (1. IV, ch. xii), nom d'un tambourineur, forme parallèle à Trudaine, nom de bergère dans un refrain de Noël du xvi" siècle qui débute par une kyrielle de noms de pâtres :
(i) Voy. Rev Et. Rab., t. IX, p. 278 à 282, et Rev. du XVI'> siècle, t. I, p. 405 à 406.
Tyronnet et Mathery, Hervé, Henry, Trudaitie, Faison'en ung chantery Ung beau Mery, Gent et joly, Ennet demain Noëll (i).
Verrenet, nom d'un échanson de Grandgousier (1. I, ch. xvii).
Nous venons de passer en revue les personnages, multiples et divers, sortis de l'imagination de Rabelais. Ils représentent à la fois l'humanité préhistorique, les géants, ainsi que les différentes classes sociales de la France à la sortie du iMoyen Age et à la veille de la Renaissance.
Dans cette galerie immortelle, trois noms brillent d'un éclat incomparable.
C'est tout d'abord Pantagruel, idéal du souverain accompli, du roi-philosophe au sens le plus élevé : bon, indulgent, humain.
\'ient ensuite Frère Jean, moine agissant, débordant de vie et d'énergie, méprisant la théologie et le latin, beau mangeur et franc-pdrleur.
Et, pour finir, Pamir ge, « escolier desvoyé », voyageur, polyglotte, rhéteur et sophiste, cynique et amoral, esprit délié et inventif.
Ces types rabelaisiens qui méritent d'être mis à côté de? plus célèbres créations de la fiction ancienne et moderne, évoluent par étapes successives. Nous assistons à la naissance de Pantagruel, à l'humanisation progressive du géant et à son ascension définitive jusqu'à un idéal philosoplilque. hVère Jean, ce moine en chair et en os. nous révèle tour à tour les traits saillants de son tempérament, ignare et impulsif, goinfre et dévergondé, terriblement blasphémateur. Alais au demeurant sympathique et visiblement traité avec indulgence par l'auteur qui lui a prêté plus d'un trait de son moinage.
Enfin, Panurge, l'homme aux mille ressources, nous présente successivement toutes les faces de son cire complexe, qui devient aussi vivant et aussi vrai que si nous le voyions agir s jus nos yeux.
JEt combien d'autres types inoubliables ! Rabelais a su imprimer à toutes ces figures immortelles le cachet de son génie. Elles se sont imposées à l'attention des contemporains et elles continuent à vivre dans la mémoire des hommes.
(i) Cite dans 'Ihurau. p. AS,
Nous venons d'explorer en tous sens l'océan verbal de Rabelais. Nous en avons visité les abords et les rives, les îles et les îlots, sans oublier les récifs inabordables. Et quittant la surface, nous avons plongé nos recherches dans les profondeurs de la pensée rabelaisienne, dans la diversité infinie de ses formes expressives. Là ne s'est pas arrêté notre investigation. Comme il s'agit d'un auteur et d'une œuvre uniques, nous avons cru devoir compléter les côtés positifs de son lexique par ses inventions verbales, ses créations typiques, par les nombreux produits de son imagination.
De ce beau et long voyage nous avons rapporté une connaissance à peu près intégrale de la langue de Rabelais.
Quels en sont les caractères dominants ?
Trois traits essentiels caractérisent dans son ensemble cette langue incomparable.
Vie débordante. — Le langage rabelaisien est avant tout un reflet de l'ambiance sociale^ plein de mouvernent et de vie exubérante. Une de ses formes fréquentes est le dialogue, tantôt confus et désordonné, comme les Propos des bienyvres ; tantôt impétueux et primesautier, comme le parler de Frère Jean; tantôt du meilleur comique, comme le dialogue entre Panurge et Dindenault.
De là, aussi, ces tours vifs de pensée, ces expressions réalistes, cette débauche de paroles, ce débordement d'action dont font preuve les personnages multiples du roman, chacun répondant à ses origines, à ses préocupations et à sa sphère d'activité.
Richesse expressive. — Rubel'iis s'est efforcé d'englober dans son vocabulaire l'abondance inépuisable des trésors anciens et populaires de son temps et de tous les temps De là sa surprenante richesse de synonymes. Non seulement les idées qui lui sont chères — la beuverie et l'hypocrisie -— disposent de séries entières d'équivalents; mais encore telle notion générale est plus
copieusement pourvue chez lui que chez n'importe quel autre écrivain. L'idée de « se souvenir » ou « se rappeler », par exemple, y est représentée, en dehors des termes courants, par les archaïsmes ramentevoir et remembrer, ainsi que parles latinismes se recorder, remémorer et révoquer.
La notion d'examiner soigneusement y est exprimée à la fois par ventiler, latinisme des juristes, par belater et canabasser, métaphores techniques indigènes, et par l'italianisme grabeler, métaphore qui a reçu de Rabelais une application originale et inconnue à l'italien.
Pour saisir toute la gamme de la fâcherie, depuis le simple trouble du cœur jusqu'au désordre de l'esprit, il imagine des métaphores originales et des emprunts personnels ; et lorsque les immenses ressources linguistiques dont il dispose ne lui suffisent plus, il ne recule pas devant une de ces créations artificielles qui, frappée au coin de son génie, s'est imposée à l'attention de ses contemporains. C'est ainsi que pour peindre le trouble croissant du peuple parisien menacé du déluge urinai de Gargantua (1. 1, ch. xvii), il le représente comme « tout solfié (leçon fautive folfré) et habaliné », c'est-à-dire- par une image tirée de la musique et par un terme méridional. Et ailleurs (1. IV, ch. Lxiii), près de l'Isle de Chaneph, il décrit les voyageurs comme « tous pensifz, matagrabolise^, sesolfie^ et faschez », ajoutant à cette synonymie surabondante un terme de son crû, une création personnelle.
- Portée encyclopédique. — En passant de l'œuvre d'un Jean Le Maire ou d'un Gringore à celle de Rabelais, on a l'impression de pénétrer dans un monde nouveau. Alors que ses devanciers se meuvent encore dans les ornières du passé, le Maître nous ouvre des horizons illimités. Les nouveaux besoins du présent, en même temps que l'aspiration incessante vers l'avenir, trouvent dans son oeuvre une forme définitive. Sa langue suit les progrès réalisés dans les arts et la brusque transformation sociale.
Pour accroître son vocabulaire et le rendre ainsi capable d'exprimer ce nouvel état des choses, il a mis à contribution les sciences, les arts, les métiers, les langues de la Renaissance. Toutes ces ressources lui ont permis de rendre toutes les nuances de pensée, de désigner les apports d'une culture nouvelle continuellement renouvelée. Ses innovations linguistiques vont de pair avec le progrès intellectuels et matériels de la nation.
Voilà pour les caractères généraux de la langue de Rabelais. Quant à ses qualités proprement dites, Ferdinand Brunetière, dans s )n ouvrage posthume sur la Littéralare classique, en résume les traits saillants par cette série interrogative :
Ce serait une étude intéressante à faire que celle du style de Rabelais, et on peut s'étonner qu'elle n'ait encore tenté personne... On aimerait savoir ce que la langue et le style de Rabelais ont de personnel. Son vocabulaire est-il celui de son temps, de Marol ou de Le Maire des Belges? et n'y peut on pas reprendre ou critiquer quelques excès de « verbocination latiale »? Quels sont les mots qu'il a introduits dans la langue, et en dépit de lui, quels sont ceux qui n'y sont pas demeurés? Que penserons-nous de ses « héllénismes » ou de ses « provincialismes? )) et sont-ils aussi nombreux qu'on l'a dit? A-t-il des procédés qui lui soient familiers? personnels? et originaux? des métaphores favorites? (i).
Les recherches qui précèdent nous permettent de donner une réponse précise à ces questions du sagace critique.
Son vocabulaire est-il celui de son teinps^ — Non, son vocabulaire est seulement à lui. 11 est foncièrement original et personnel, et, tout en tirant parti de ses devanciers, il diffère du tout au tout de celui de Jean Le Maire ou de Marot. Alors que ceux-ci relèvent encore, sous le rapport de la langue, du Moyen Age plutôt que de la Renaissance, Rabelais a indéfiniment agrandi l'horizon des idées et du vocabulaire.
N^y peut-on pas reprendre ou critiquer quelques excès de « verbocination latiale f » — Rabelais, comme tous les écrivains de l'époque, subit l'ascendant du latinisme ; mais nous avons montré qu'on n'a pas assez discerné le caractère spécial de cet emploi abusif, ni les occasions solennelles où il s'en sert: harangues, épitres, récits, genres tout imprégnés des souvenirs du passé.
Quels sont les mots qu'il a introduits dans la langue ? — Nous en avons donné un relevé qui est loin, il s'en faut de beaucoup, d'être complet. On compte par centaines les mots dont il a enrichi la langue et ces termes touchent à toutes les branches des connaissances humaines : sciences, arts et métiers, vie sociale, faits traditionnels.
(i) Histoire de la littérature française classique (i5i5-i83o), Paris, 1904, t. I, p. 143.
Quels sont les mois qui n'y sont pas demeurés^ — Le nombre des mots qui n'ont pas franchi son œuvre, l'emporte de beaucoup, il va sans dire, sur ceux qui ont eu la bonne lortune de triompher et de se maintenir. 11 n'y a là rien de surprenant .
Pour l'aire adopter les néologismes alors indispensables, il a fallu risquer tout un vocabulaire puisé aux sources les plus variées. Qu'on se rappelle l'état flou et uniforme du mo^^en français tel que l'a trouvé l'auteur de Gargantua. Les rhétoriqueurs y avaient fait largement couler la veine latiniste, mais c'était là une abondance stérile et monotone. Tout lui manquait alors : la vie, le fond, l'énergie et la variété. C'est tout cela qu'a apporté et réalisé Rabelais. Mais pour y parvenir, il fallait verser à pleines mains les idées et les mots. En opposition à ses devanciers, Rabelais a puisé à la fois dans les livres et dans la vie sous ses aspects les plus divers.
Que penserons-nous de ses héllénismes f — C'est l'apport le plus original de Rabelais, le ferment le plus puissant de la culture scientifique de l'avenir. Grâce à son sûr instinct linguistique, la plupart de ses héllénismes sont restés dans la langue, témoignant ainsi de leur opportunité. Ces héllénismes ont marqué une ère nouvelle dans l'évolution de l'idiome national, tout comme les italianismes — que Brunetière a oublié de retenir — expression des derniers progrès réalisés dans les arts et dans les métiers.
Les provincialisnies, sont-ils aussi nombreux qu'on Va dit? — Nous avons pour la première fois embrassé dans leur ensemble ces mots de terroir. Ils ne sont pas seulement nombreux, mais frappants et pittoresques. Maître François, en les recueillant d'un bout à l'autre de la France, pendant ses longues années de moinage et ses continuels déplacements, nous a laissé un tableau dialectal unique dans le domaine littéraire. Nous avons fait ressortir la manière originale et vivante dont il s'en sert pour ajouter à la couleur locale de ses personnages, et son procédé ingénieux pour rendre accessibles au lecteur ces provincialismes, qui nous ouvrent souvent des coins ignorés de la vie populaire à l'époque de la Renaissance.
Leurs pendaiits, les archaïsmes — autre oubli du critique — ne jnéritaient pas moins de retenir notre attention. C'est là une matière qui n'avait pas été jusqu'ici appréciée à sa juste valeur, ces vieux mots comportant des degrés et des nuances sui-
vaut qu'il s'agit des contemporains de Rabelais ou de nousmêmes. Le point de vue change alors du tout au tout.
A-t-il des procédés qui lui soient fainiliefs ^ personnels ? originaux? — En grand nombre, et les sections de notre ouvrage consacrées aux « Eléments imaginatifs » en pourraient témoigner. Ces créations rabelaisiennes ont eu parfois une fortune brillante et elles méritaient la même attention que les éléments positifs de son vocabulaire.
A-t-il des métaphores favorites ? — Rien ne saurait mieux accuser l'originalité et l'universalité du génie rabelaisien que ses images et ses comparaisons. Il lésa tirées à la fois des livres, de la nature et de la vie sociale ou professionnelle. C'est l'a un ensemble psychologique d'une valeur considérable. Rabelais a imprimé â ses métaphores la vigueur et l'ampleur inhérentes à son génie et à son immense curiosité.
Quant aux créations rabelaisiennes, du ressort du vocabulaire ou de l'onomastique, elles méritent pleinement l'intérêt que nous leur avons accordé. Les termes factices du grand écrivain, frappés au coin de son génie, ont joui d'une longévité séculaire. Après avoir été adoptés par les auteurs du temps, la plupart ont été retenus, avec une faveur marquée, par les écrivains des âges ultérieurs.
Rabelais était parfaitement conscient de la valeur initiale des noms qu'il donne aux nombreux personnages de son roman. Des contrastes saisissants en font foi.
Aux héritiers du Moyen Age, aux continuateurs des méthodes surannées, il attribue des noms gothiques et communs, tirés de la langue archaïque ou vuUaire, alors qu'il réserve aux propagateurs de la nouvelle culture, les belles épithètes lumineuses extraites de l'hellénisme à peine ressuscité.
i\iême contraste entre les noms méprisants que portent les commandants exaltés et fougueux de Picrochole et ceux donnés aux chefs prudents et sensés de Gargantua.
La plupart de ces noms sont de son invention. Mais lors même qu'il puise à la tradition ou aux sources littéraires, il fait bénéficier ces humbles emprunts de toute la fécondité de son génie.
R tppelons seulement Pantagruel. Laissant dans l'ombre crépusculaire des Mystères sa qualité démoniaque, Rabelais n'en a retenu que son pouvoir d'altérer ou de suffoquer. Il en a fait le dernier représentant de sa famille gigantale et, par
divers degrés d'humanisation progressive, il aboutit à une conception philosophique, une des créations les plus élevées de son génie.
Cette onomastique rabelaisienne acquiert ainsi une signification spéciale. Elle nous aide à pénétrer dans la pensée du Maître, à saisir ses intentions d'éloge ou de blâme, ses préférences ou ses dédains.
De plus, elle recèle parfois une richesse verbale jusqu'ici insoupçonnée. C'est ainsi que Rabelais s'est amusé à grouper, dans l'interminable liste des noms de cuisiniers, toutes sortes de curiosités linguistiques, inconnues par ailleurs. L'onomastique vient, elle aussi, grossir l'immense trésor du lexique rabelaisien.
Comment tant d'ingrédients, multiples et divers, se sont-ils harmonieusement fondus dans son œuvre ? C'est là surtout qu'on peut admirer la merveilleuse aptitude d'assimilation du grand écrivain. Idiomes étrangers, langues classiques, langues de la Renaissance, français de tous les temps et de toutes les provinces, tout cela figure à sa place et dans son cadre, sans disparate et sans disconvenance. C'est toujours du Rabelais.