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Le mot et la chose

Il importe avant tout de ne pas confondre la date de l'apparition d'un mot avec son introduction effective, c'est-à-dire avec sa valeur réelle. La mention du nom pur et simple ne prouve pas grande chose, c'est sa réalité qui est seule décisive. Quelques exemples tirés du domaine de l'hellénisme feront mieux ressortir cette vérité élémentaire.

Soit pindariser, écrire à la manière de Pindare, imiter l'enthousiasme et l'exaltation qui régnent dans ses odes, mais aussi écrire ou parler avec aflectation. Feu Delboulle, en traçant l'historique du mot (qu'on attribuait généralement à Rabelais

(i) La conformité et V analogie, phrase qui rappelle celle de Rabelais, écrite une trentaine d'années auparavant.

et à Ronsard) le fait remonter au Séjour d'honneur d'Octovien de Saint Geliais (éd. 1526, fol. 6 v^) :

J'ai d'autres fois voulu pindariser, Plus n'en ai l'art, mon plectre est trop débille.

Chez Jean Le Maire (15 16) et chez Rabelais (1533), qui l'applique au lanj^age ampoulé de l'Ecolier Limousin, pindariser a l'acception dépréciative que nous avons mentionnée.

Yo'ûà. les données essentielles. Mais, en fait, c'est Ronsard qui a le premier senti et fait sentir toute la valeur de l'ode pindarique. 11 a donc eu parfaitement raison de dire dans ses Odes de 1550 •

Le premier en France, J'ay pindarisé...

c'est-à-dire j'ai écrit à la manière de Pindare. Le nom et la chose se trouvent ici réunis pour la première fois.

C'est de la même manière que les termes de l'antique lyrisme : ode et epode, strophe et antistrophe (qu'on lit chez Jean Le Maire et chez Rabelais) remontent en fait à la Pléiade et tout particulièrement à Ronsard, premier auteur français ôJOdes (i) et initiateur du haut lyrisme en littérature.

D'ailleurs, et c'est là une preuve péremptoire, ces mots paraissaient tout nouveaux aux poètes contemporains, Charles Fontaine et Barthélémy Aneau, auteurs supposés du Quintil Horatien (1551), qui protestent violemment contre ces innovations du chef de la Pléiade : « Ronsard nous faict bien esbahyr de ces gros et estranges mots... car jamais nous n'en oysmes parler » (2).

Dès lors, quelle importance si ces termes de strophe et antistrophe (3), d'ode et epode, au sens général de « chanson lyrique )), se lisent auparavant chez Le Maire et chez Rabelais.^ Ils ont passé inaperçus, et leur véritable histoire commence avec la Pléiade, qui la première a pratiqué les grands genres poétiques à l'imitation des Anciens.

De même, les termes spéciaux du ressort de la philosophie platonicienne — archétype et idée (« les idées de Platon », 1. IV,

(i) Voy., sur la paternité du mot ode, Laumonier, Ronsard, poète lyrique, p. XXXI à LI, r

(2) Voy. Marty-Lavcaux, Langue de la Pléiade, t. I, p. 5-6 et 14.

(3) Ce terme anlistrophe signifie, chez Rabelais, transposition des termes d'une proposition, acception qu'on lit dans Aristote.

ch. Il) que la Briefve Déclaration explique par a espèces et formes invisibles imaginées par Platon » — remontent directement au grec et ont été introduits en français par Rabelais et les poètes de la Pléiade, les premiers hellénisants en littérature (i). ' C'est également le cas pour tout ce qui touche au culte de Bacchus, qui dispose, chez Rabelais et les poètes de la Pléiade, de tout un vocabulaire puisé directement au grec. Des termes comme bacchique {2) et ecstase{-^), comme dithyrambe {B:(}ùçxjxêoç) et enthousiaame (4), du grec £v6ou<jia,crjj,ôç (tout d'abord attestés chez notre auteur et chez Ronsard), en ont seuls survécu. Au y livre^ les chapitres xxxvm et xxxix sont consacrés au dieu du vin et à ses adorateurs : « En sa compagnie n'estoit un seul homme, toute sa garde et toutes ses forces estoient de Bassarides, Evantes, Eahijades, Edonides, Trietherides, Ogygies, Mimallones, Menades, IViyades, et Bacchides, femmes forcenées, furieuses, enragées... ».

Des hymnes en l'honneur du dieu sont mentionnés à l'occasion des Gastrolâtres (1. IV, ch. lix) : « Adoncques soubs la conduicte de Manduce, chantans ne sçay quelz Dithyrambes, Crœpalocomes, Epœnons (5), offrirent à leur Dieu, ouvrans leurs corbeilles et marmites... ».

Cette terminologie est particulièrement fréquente chez les poètes de la Pléiade, qui consacrent à Bacchus des litanies interminables (6)'.

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