‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 227 sur 254 · I. — Sources géographiques · texte numérisé non relu

I. — Sources géographiques

Rabelais, suivant son habitude, indique lui-même ses sources dans le chapitre xxxi du V liore, où il les groupe autour d'Ouy-dire, personnification du savoir traditionnel, des relations suspectes, des racontars. Après les « Anticques », Hérodote, Pline, Solin, etc., il arrive aux modernes Historiens : « ... Albert le jacobin Grand, Pierre Tesmoing, pape Pie second, Volaterran, Paulo Jovio !e vaillant homme, Jacques Cartier, Hailon Arménien, Marc Paul Vénitien, Ludovic Romain, Pierre Alvares... ».

Quelques brèves explications ne seront pas superflues.

Albert le Jacobin Grand, ou Albert le Grand, est le savant universel du Moyen Age (1193-1280). Rabelais a puisé ça et là dans l'immense fatras de ses Œuvres.

Pierre Tesmoing, ou Pierre Martyr, d'Angheria, près Milan (1455-1526), a publié le célèbre ouvrage De Orbe Novo, en huit livres, paru en i5 3o in-fol., réimprimé à Paris en i5 36. Martyr fut en relation d'amitié avec les plus illustres navigateurs de son temps, Colomb, Gama, Vespuce, Cortez, Magellan. Rabelais a certainement lu le De Orbe Novo, d'où il a tiré les noms de Canibales et de Perlas, archipel situé sur la côte méridionale de l'isthme de Panama.

Pape Pye second, ou iEneas Sylvius Piecolomini (1405-1464), a fourni à Rabelais par sa Cosmographia certains noms de sa nomenclature, par exemple Dace avec le sens de Danemark. Le chap. xxxni, par exemple, y est intitulé: « De Dania siv6 Dacia sive Suetia : Daniam sive Daciam dicere volumus consuetuclini servientes ».

Volaterran, ou Rafaël Maffei de Vulaterra (i45o-i 32i),est l'auteur des Commentarii Urbani, sorte d'encyclopédie géographico-historique, parue à Lyon en i532. Rabelais lui a emprunté nombre d'appellations géographiques anciennes plus ou moins fabuleuses : (( Blemmyes {{) ctiam Libyœ, quibus traditur cnput monstrosum, oculosque pectori adfixos esse. Satyri quibus prêter figuram nihil sit moris humani. /Egipanes quoquc quales vulgo pinguntur forma. Himantopodes, cortipedes tiaduniur » (p. 35^).

Certains termes techniques, comme « climat diarhomes » (1. II, ch. xiii) et (( climat dia Cyenes » (liv. II!, lii^ ou « terre anticthone »

(i) Cf. 1. V, ch. XXXI : « ... des Troglodytes, des Hymantopodes, des Blemmics, des Pygmces, des Canibales, des monts Ilyperborées, des .Egipcuxes... ». Ailleurs, 1. 1\', ch. xxvii, ce dernier terme est pris avec son sens mythologique: "... Semidieux, Panes, Satyres... ^f'r^//'a«w ».

CONNAISSANCES GEOGRAPHIQUKS DE RABELAIS 5l9

(1. V, ch. xxvi), remontent également à ce répertoire: (( Sextum segmentum [cœleste], médium secundi climatis Dia Syenes horis xiii. XXX. grad. xxvii... Ducdecimum segmentum Z)m Romes sive Hellesponti médium quinti climaiis, horis xv, grad. xn. lvi » (p. 2). — (( Quartam [zonam] qui Aotœcis adversam sub terra colint regionem, quos Antichthones sive Antipodas nominant, quod nobis e diametro vestigia vertant )).

Paul Jovio le vaillant homme désigne Paolo Giovio Valentuomo (141 3-1 552), auteur des Historiantm sui temporis (1494- 1527), écrits avec talent, mais inspirant peu de confiance, l'auteur, de son propre aveu, ayant cherché à ne mécontenter'aucun de ses contemporains.

Cadacuist, mauvaise leçon du Manuscrit pour Cada Mosîo, voyageur vénitien (1432-1480), dont la relation Prima naviga\ione per /'Ocet7«o (Venise, 007), est pleine de renseignements tantôt précis et tantôt légendaires, suivant qu'il parle des contrées qu'il a visitées personnellement ou qu'il ne connaît que par oui-dire. Rabelais lui a emprunté plusieurs détails géographiques relativement aux pays de l'Afrique nouveilement découverts.

Tevault, autre leçon fautive pour Thenaut, désigne le cordelier Jean Thenaud, auteur d'un Voyage en Orient (023 i5 3o), consulté par Rabelais qui le mentionne, sous son vrai nom, dans Gargantua, ch. XVI ((( Si Thenaud dict vray »), à propos de la longue et pesante "queue des moutons de Syrie (i).

Jacques Cartier est le célèbre navigateur français qui a exploré le Canada (1491-1557). Le Brief Récit de sa navigation, paru à Paris en 154S, est rempli d'aventures surprenantes qui ont paru merveilleuses aux contemporains et par suite sujettes à caution (d'où sa présence dans le « Pays d'Ouy-dire »).

Haj-ton Arménien, voyageur du xii* siècle, a donné en français une Histoire merveilleuse du Grand Khan, qui fut traduite en latin et imprimée en 1 529.

Marc Paul Vénitien (i256-j32)), célèbre voyageur dans l'extrême Orient, abonde en faits extraordinaires qui furent accueillis avec incrédulité même par ses contemporains. Rabelais en a tiré des détails sur Cathay et sur le légendaire Prestre Jehan de 14Inde.

Ludovic Romain ou Ludovico Romano, Louis de Barthema, publia à Venise, en 1 5 20, un Itinéraire en Orient, d'où Rabelais a tiré le détail relatif à la « Caravane de Mecha » (1. I, ch, xxxiii) qu'on lit dans V Itinéraire (éd. Ramusio, t. 1, p. i3o) : « A Mecca Carovana del Cairo, di Damasco. . ».

Pierre Alvare^, ou Pedro Alvarez, est ce Portugais qui, dans son voyage de Lisbonne à Calicut, découvrit accidentellement le Brésil.

(t) Voy,, sur Thenaud, notre étude dans la Rev. Et. Rab. t. VIII, p. 35o à 36o.

A ces sources il faudrait ajouter la célèbre Description de l'Afrique par Léo l'Africain, géographe arabe (né à Grenade à la fin du xv' siè2le). Rabelais lui doit plus d'une mention, principalement celle de la cité de Sigeilmes dans Gargantua (ch. xxxiii), à côté de « Bona, jadis appelée Hippo » (ibid.), dont il fait deux villes à part.

Notre auteur a, en outre, consulté l'ouvrage d'Olaus Magnus, Carta Marina et descriptio septentrionalium terrarum (Venise, 1539), en lui empruntant certains noms des pays du Nord, comme Lappia, Laponie, et peut-être Engroneland, Groenland.

Rabelais lui doit également quelques données touchant le monde slave (i).

Ce sont là, généralement, les autorités géographiques de l'époque que Giovanni Battista Ramusio réunit de 1550 à 1559 en une sorte de Corpus sous le titre : Délie Navigasioni e Viaggi. Ce recueil jouit, lui aussi, d'une grande vogue — la m" édition parut à Venise en 1563 — et contient dans ses deux premiers volumes (le troisième est consacré à l'Amérique), la plupart des noms que cite notre auteur (2).

Ces diverses sources nous fourniront des éclaircissements pour la géographie de Rabelais (3).

(i) Cf. Abel Mansuy, Le Monde slave elles classiques français au XVI^-XVII^ siècle, Paris, 1912, p. 1-2G : Rabelais et les Slaves. En voici la conclusion : « On trouve en Rabelais un homme raisonnablement informé de la géographie politique de son temps ».

(2) Le P"" volume renferme les publications suivantes : Description de l'Afrique de Léon l'Africain (p. i à 96) ; Relation de Cada Mosto, gentilhomme vénitien (p. 9G à 109); Navigation de Vasco de Gama du Cap de Bonne Espérance à Calicut (p. 119); Navigation de Pierre Alvarez, Portugais, de Lisbonne à Calicut (p. 121 à 128); Itinéraire de Louis Barthema Bolognais (p. 147 à 174). Le II® volume contient Marc-Pol et Hayton l'Arménien.

Trois de ces ouvrages ont pris place dans la collection moderne de Ch. Schefer, Recueil de voyages et de documents pour servir à l'histoire de la géographie depuis le XII I^ jusqu'à la fin du XVI" siècle. Ce sont: la Description d'Afrique de Léon l'Africain, réimprimé en 1898 par Ch, Schefer, d'après une version de i556; le De Orbe Novo de Pierre Martyr, traduit par Gaffarel, et le Voyage de Thenaud, réimprimé par Ch. Schefer en 1884.

(3) M. A. Tilley a appelé l'attention sur un recueil similaire de voyages édité en latin à Bâle en i 532 par Simon Grynteus : Novus Or bis regionum ac insularum veteribus incognitarum. Sur les rapprochements faits à cette occasion par l'auteur, voy. son article : « Rabelais and geographical discovery » dans Modem language Review, t. II, 1906, p. 3iG à 326.

La nomenclature géographique de Rabelais peut être répartie sous les rubriques suivantes :

Tous les ouvrages géographiques de la Renaissance sont en latin et la nomenclature ancienne continue à être en usage (i). De là chez notre auteur :

Noms de mers : Carpathie (« Carpathium mare », la mer de Karpathos, île de la mer Egée, aujourd'hui Scarpunto) ; Hircane (de Hyrcanie, contrée à l'est de la mer Caspienne), Ligustique (golfe de Gênes), Oceane (Océan Atlantique), Ponticq (Poat-Euxin), Siriace (syriaque, de Syrie).

Noms d'îles ; Armoricqiies (Bretagne), Corsique (Corse), Stœchades {îles d'Hyères), Hyperborée (Glaciale), Taprobana (Ceylan) : « Tapobranam quam Cielam nunc vocant », Volaterran, Commentarii Urbani, p. 367.

Noms de montagnes: Caspies (« Mons Caspius », Mont Caspien), Riphées (« Riphaei », dans la Scythie).

Pays et villes : Appoule (Fouille), Asie Minor, Britannia (et Bretagne), Candia (et Candie), Hibernie (et Irlande), Hierusalem, Hippes ((( Hippo », Hypone), Polonie (Bouvier : Poullaine), Prussie (Prusse), Sueves (Suabes), Tuditanie (Andalousie), Ulisbonne (Lisbonne; Bouvier, Licebonne) : « In ora (Lusitaniae) civitas regioUlyxipo Plinio vocata, Antonino in Odœporico Ulyxipona : Straboni vero Ulyxea, qui una cum Minervas templo Ulyssis indicabat errorcs », Volaterran, p. 1 5.

La croyance géographique aux Antipodes, souvent mentionnée dans Rabelais, est un legs de l'Antiquité. Elle a été pleinement démontrée par les voyages de Christophe Colomb et par la navigation de Magellan autour du monde.

(i) Voy., sur les équivalents, l'ouvrage d'Ortelius, Synonyma geographica, sive popiilorum, regioninn, insularum... appellationes et nomina, Antverpiœ, iSjS.

Page 1