‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 229 sur 254 · Ancien français · texte numérisé non relu

Ancien français

Le premier ouvrage français de géographie est celui de Gilles Le Bouvier à la fin du xv' siècle, le Liore de la description des pays, réimprimé par Hamy en 1908. \''oici les noms qui y remontent :

Be t une (Bhby nie) ; Cécile (et Sicile, l'isle de Secille, dans Gilles Le Bouvier); Constantinoble (de même chez Villon).

Norviierge, à côté de Sundenrich (Gilles Le Bouvier : Norveghe ou Nortveghe), prononciation encore recommandée par Ménage : « il faut dire Norvegtie, comme disent nos gens de mer ».

Sibyle, Vestroict de Sibyle, le détroit de Gibraliar, proprement de Séville, Sibille dans Froissart et dans le Dit des marchans du \"iii<> siècle (éd. Crapelet, p. 157) : « Du royaume d'Enteluse (Andalousie), c'est de Sébile et des Cordes (Cordoue) vient miel, oile d'olive... )).

Souisses (et Suices), Surye (Syrie), Tartres (Tartares) et Tolete, Tolède.

Le gouffre de Satalie (également mentionné dans Le Bouvier), anciennement Attalie (auj. Adalia), ville maritime de l'Asie Mineure.

Le nom de Segelmesse (dans Rabelais: Sigeilmes) est dans Léon r.-\fricain, qui, dans sa Description d'Afrique, le donne à une province et à une ville de ce continent (2), que le Dit des marchans du xin® siècle (éd. Crapelet, p. 157) mentionne déjà: « Dou royaume de Segelmesse, qui siet près de la Mer des Arènes (3), vient dathes et alluns blans ».

Les traditions touchant les Canariens sont familières à Rabelais. Il les représente comme défaits par Grandgousier (1. I, ch. .xin)et plus loin il loue (ch. l) leur « franc vouloir et simplicité ». Ailleurs (1. 11, ch. xi), il fait mention du « roy de Canarre », et plus bas de leurs annales : « Or en cheminant, vo)^ant Pantagruel que les lieues de France estoient petites par

(i) Illustrations de Gaules (dans Œuvres, t. I, p. 2G}.

(2) Rcv. Et. Rab., t. VIII, p. 376.

(3) Mare arenosum, ou Mer de sable, est le nom donné par les Arabes au désert du Sahara.

trop au regard des aultres pays, en demanda la cause et raison à Panurge, lequel luy dist une histoire que mect Mavotus du lac, monacims, es gestes des Roys de Canarre » (ch. xxiii).

On se demande d où notre auteur a tiré ce nom. A-t-il lu l'ouvrage de Jean de Béthencourt, geniilhomme cauchois, Le Canarien (i), livre de la conquête et conversion des Canariens (i -402- 1422)? Il est permis d'en douter. Le détail sur « Marotus du Lac, monachus » reste obscur. Une carte de 1339 porte (( Insula de Lanzarotus Marocellus », et ce dernier nom n'est autre que Lancelot Maloesel (en italien, Lanciloto ou Lanzaroto Maloxelo), personnage qui adonné son nom à l'île. Un des deux chapelains du normand Béthencourt, qui fît la conquête du pays et porta le titre de « Roi des Isles de Canare », était Pierre Bontier, moine de Saint-Jouin de Marnes. Rabelais atil consulté une source secondaire où une confusion s'était-elle opérée entre ce « monachus » et le nom de Marocelf La chose est possible.

Toujours est-il que notre auteur se conforme à la tradition (2), lorsqu'il nous décrit ces Canariens comme des gens heureux et vivant dans une parfaite simplicité. Tous les témoignages sont d'accord sur ce point. Ils étaient hospitaliers, doux et confiants. Un sentiment de Justice et de bonne foi qui distinguait toutes leurs actions semblait former le fond de leur caractère. Ils traitaient très bien les prisonniers et surpassaient les autres hommes en générosité à l'égard de leurs ennemis vaincus : a Les Isles de Canare... pais de quoy il est bien peu de mencion, et de bon, d' aussi bon qu'il soit gueres au monde », nous dit le Canarien (p. 52).

.']. — Italien.

De nombreux noms accusent une origine italienne, tout particulièrement en ce qui touche les nouvelles découvertes en Afrique. Rabelais s'est renseigné dans des relations italiennes, comme le montre ce pass ige (l. 11, ch. xxiv) : « De faict, une heure après se leva le vent nommé Nordnordwest, auquel ilz donnèrent pleines voiles et prindrent la haultc mer, et en

(\) Le Canarien... public d'après le manuscrit original avec introduction et notes par Gabriel Gravier, Rouen, 1874.

(2) Voy. l'introduction de l'ouvrage précédent, p. XI, et d'Avczac, Los lies de l'Afrique^ t. II, p. i38 à 142.

briefz jours, passans par Porto sancto et par Medere, firent scalle es islos de Canarre. Da là partaas passèrent par Cap blanco, par Senege, par Cap uirido, par Gambre, par Sayres, par Melli, par le Cap de bona sperantsa, et firent scalle au royaulme de Melitide ».

Voici les appellations qui dénotent cette origine :

Argiere, Alger (Robert Estienne : « Alger, vulgo Argieres; d'Aubigné écrit Arger).

Cap Bianco, que Thenaud appelle Chef Blanc : (( Capo Bianco (délia Etiopia), il quai fu chiamato cosi, perché i Portogallesi che prima lo trovarono, videro quello esser arenoso e bianco, senza signale de herba o di arbore alcuno », Cada Mosto (dans Ramusio, t. I, p. 99).

Cap de Bonasperan\a, nom donné par Jean II au Cap des Tempêtes (ainsi appelé par Bartholomée Diaz en i486), Capo di Bona Speran^a, suivant la relation de Vasco de Gama (Ramusio, t. I, p. 119) : « Capo di Bonasperan:{a quando fu scoperto, délie città di Melinde et (.alicut », Dans la traduction de la Cosmographie de Munster (p. 142)), il est appelé Chef de Bonne esperaîice.

Cap Virido, appelé Chef Verd dans Munster (p. 1424) et Capo verde par les Italiens : « Questo Capo verde si chiama cosi, perché i primi che'l trovarono che furono Portogallesi circa un anno avanti ch'io fussi a quelle parti, trovarono tutto verde di arbori grandi che continuamente stanno verdi tutto il tempo dell'anno, e por questa causa H fu messo nome Capo verde », Cada Mosto (dans Ramusio, t. I, p. io5).

Capo Melio, en Laconie (1. IV, cli. xxv), que Thenaud écrit Capo Malio, nommé par les anciens Malleum promontorium, en Péloponèse.

Corona, Corbne, appelée anciennement Cyrene.

Far de Messine, qu'on lit sous la forme de Far de Messigne dans Gilles Le Bouvier.

Gambre, Gambie, en italien, Gambea, « fîume detto dal Mosto Gambré ».

Gilbathar, Gibraltar, que Gilles Le Bouvier appelle encore Estroit de Maroc. Rob, Estienne remarque en i îBg : « Gibaltar ou Gibraltar, ce que les Latins appellent Fretiim Gaditanum, nous disons vulgairement VEstroict ou \q Destroict de Gibaltar. Les autres prononcent Gibraltar ».

Les Italiens l'appellent Stretto di Gibilterra et Volaterran relève l'origine arabe récente du nom (p. n) : « A Gadibus ad fretum stadia DCCL, ubi Merculis columnoe... Duo sunt hce promontoria, Calpe et Abyla... hune postea Zibaltar iocum munitissimum Saraceni co-

gnoniinaverunt ». Rabelais l'appelle encore Vestroict de Sibyle {voy. ci-dessus').

Melitide , ville maritime de la côte orientale d'Afrique, découverte par Vasco de Gama en 1498. Elle fut prise par les Portugais qui, pour s'en emparer, eurent la sagesse (Rabelais dit la « philosophie ))) de recourir au vin plutôt qu'aux armes^, d'où les vers (1. I, ch. v):

Ainsi conquesta Bacchus l'Inde.

Ainsi philosophie Melinde.

Ce port est riche en pierres précieuses (escarboucles, rubis), d'où, chez notre auteur, Mans Carvel est (( grand lapidaire du roy de Melinde (1. 1, ch. VIII, et 1. 111, ch. xxviii). Ailleurs (1. II, ch. xxiv), ce royaume est envisagé comme la dernière étape du monde réel. C'est ici qu'arriva Vasco de Gama, après avoir doublé le cap de Bonne Espérance et découvert la route des Indes en 1498. Dans sa relation, publiée par Ramusio, le grand navigateur en parle longuement : (( Melinde, regno e città nella costa di Etopia » (t. I, p. 1 19). Odoardo Barbosa, dans le Sommaire des Indes Orientales, en donne une description circonstanciée (dans Ramusio, t. I, p. 289), où on lit ce passage sur les habitants de Melinde: « Sono grandi mercatanti, traficano in oro, avorio, rame, argento vivo ed altre assai mercatanzie con Mori et gentili... ».

Senege, Sénégal, nom du fleuve et du royaume que Thevet écrit Senega. Cada Alosto consacre plusieurs chapitres de sa relation à décrire le fleuve et le pays de ce nom (dans Ramusio, t. I, p. 106 et suiv. : (( Del gran tiume detto Rio del Senega, anticamente chiamato Niger e come fu trovato... Del regno di Senega e confini suoi ».

Sagres, le Promontoriiim sacrum des Romains. Don Enrique le Navigateur y fit ériger, sur un des sommets du cap Saint-Vincent, une forteresse avec une école de navigation, d'où partirent les expéditions qui allaient chercher le passage aux Indes par le sud de l'Afrique. Cada Mosto en parle dans le chapitre intitulé : « Capo di 6"^gres d'\ Guinca, nella costa de' Negri ».

Spagnola, nom donne par Colomb à l'île de I laïti de San-Domingo. On lit ce nom, sous sa forme francisée, dans V Histoire Universelle de d'Aubigné (t. vu, p. 247): « Et puis il [Drake] revint parles vingt desgrez, pour venir passer entre l'isle Sainct Jean cl VEspagnollc ».

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