‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 25 sur 254 · V. — Progression des héllénismes · texte numérisé non relu

V. — Progression des héllénismes

Rabelais a été à la fois l'initiateur de l'hellénisme en littérature et le plus heureux des novateurs. Son génie linguistique, son flair instinctif ont fait triompher la plupart de ses néologismes. Il a précédé dans cette voie les autres novateurs de l'époque et a ainsi puissamment contribué à l'enrichissement de la langue.

11 est intéressant de suivre ses essais graduels et successifs pour faire admettre ces innovations helléniques :

1° Il les accompagne tout d'abord de leur équivalent en français, comme on l'a vu pour le mot philautie.

2" Ou bien il réunit le néologisme et son synonyme indigène : «... conformité et analogie » (voy. ci -dessus).

3° Ou encore il en donne la définition : « Ce que considérant Alexandre en l'hippodrome (qui estoit le lieu où l'on pourmenoit et voultigeoit les chevaulx), advisa que la fureur du cheval ne venoit que de frayeur qu'il prenoit à son ombre » (1, I, ch. XI v). Au livre IV, ch. xxvi, le mot est déjà supposé connu : « Iceulx venus et comparens en personnes, feist en V hippodrome du Serrail resserrer ». Et dans le petit vocabulaire des termes d'origine grecque que Rabelais a ajouté à ce Quart livre et où les héllénismes abondent, hyppodrome ne figure pas. 11 est censé familier au lecteur (i).

4° L'hellénisme est d'abord risqué comme nom propre : Anagnoste est au /" lioj^e un page de Gargantua avant de devenir l'appellation du lecteur du roi François 1" {Epitre à Odet).

Parfois même l'auteur tâtonne avant de risquer le mot nouveau.

On lit dans le Tiers livre (ch. m) : « Les hommes seront loups es hommes... malveillans, haine portans un chascun contre tous, comme Timon Athénien, qui pour ceste cause feut surnommé [xtdàvôpwTîoç ».

(i) Dans sa Cosmographie du Levant (Lyon, i554, p. 63), André Thévet explique encore ce néologisme : « Il y a [à Constantinoble] de beaulx et plaisans spectacles nommez Hippodromes, c'est à dire lieux «pacieux où anciennement les Empereurs faisoient courir les chevaux par récréation et manière d'exercice ».

5o ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES

Dans VEpître à Odet, ce nom grec est déjà francisé : c< Mais la calumnie de certains canibales, misantropes, agelastes, avoit tant contre moy esté atroce et desraisonnée ».

Le mot n'était pourtant pas encore compris, et la Briefve Déclaration se charge de le rappeler au lecteur, en même temps qu' agelaste qui l'accompagne (i).

Voilà les étapes qu'un mot grec a parcourues dans l'œuvre rabelaisienne avant de passer dans la langue.

Page 1