I. — Séries verbales
Le procédé cumulatif, si fréquent chez Rabelais, en dérive. Ses groupements lexiques sont puisés aux sources les plus diverses, et le grec particulièrement est mis à contribution pour enrichir ses nombreuses séries verbales.
Nous avons donné ailleurs plusieurs exemples cumulatifs grecs du ressort du vocabulaire nautique.
De même, pour décrire la couleur des chevaux factices de Gargantua (l. I, ch. xii), l'auteur ne se contentera pas de leur donner les cpithètes « de bailbrun, d'alezan, de gris pommelé,
( i) « Misantropes, haissans les hommes, fuyans la compaignie des hommes. Ainsi feut surnommé Timon Athénien. Cic. 4. Tuscul ».
« Agelastes. Poinct ne rians, tristes, fascheux. Ainsi feut surnommé Crassus, oncle de celuy Crassus qui feut occis de Parthes, lequel en sa vie ne feut veu rire qu'une foys, comme escripvcnt LucilHus Cicero 5. de finibus. Pline lib. 7 ».
de poil de rat, de cerf, de rouen, de vache », mais il ajoutera celles a de jnencle, de pecile, de pye, de leuce » : CxyxXov, faucille, c'est-à-dire tacheté de marques en forme de faux, TvoatXoç, bigarré, moucheté, et )^£ux6ç, blanc.
Les exemples les plus typiques de ce mélange intentionnel de mots appartenant à toutes les époques se trouvent dans le Prologue du Tiers livre^ où s'alignent des termes militaires puisés tour à tour aux langues anciennes et modernes, sans autre but que de former groupe. Le grec y est représenté par : citasmates, c'est-à-dire ■/J(.c]icf.za., fossés, cataractes (KaTapâ/CT'/i;, herse de porte de ville qui s'abaisse) et hellepolides (eXÉTwoXK;, machine de siège, tour roulante).
Ces accumulations de termes techniques grecs atteignent parfois des proportions extraordinaires, comme d^ns la consultation de Her Trippa (1. III, ch. xxv), où ce magicien ne propose pas à Panurge moins de trente neuf moj^ens de deviner l'avenir, dont trois seulement — acromantie, capnomantie et gyromantie — se trouvent mentionnés dans le Dictionnaire général. La liste a d'ailleurs été augmentée par des additions successives.
Peu de ces appellations remontent à l'antiquité hellénique. Ce sont là des souvenirs de Théocrite, de Pline, etc., que nous avons consignés ailleurs (i).
La plupart représentent des composés traditionnels du baslatin, à l'aide de mots grecs correspondants : alectr y ornant ie, d'àXex.Tpucôv, coq; alphitomantie, d'aXcpirov, farine d'orge; botanomantie, de ^ôxavov, herbe ; catoptromantie, de -/.(XTOTCTpov, miroir, etc.
Ces groupements lexiques sont destinés à produire des effets comiques ou curieux.
Une série de ce genre clôt le Quart livre. On y lit une synonymie scatologique formée d'équivalents français, latins, grecs, etc. Ces derniers sont représentés par scybale (crxoGaXov) et spyrathe (c^upaTo*;), que la Briefoe Déclaration explique par « estron endurcy » et « crotte de chèvre et de brebis ».
La liste interminable des épithètes données au « couillon » (l. III, ch. xxviii) compte deux mots grecs : tlilasié (« brisé ») et thlibié {«. comprimé »).
Bringuenarilles, le grand géant de l'île Tohu et Bohu, avaleur de moulins à vent, prétend « congnoistre aux hypostases et
(i) Voy. ci-dessus, t. I, p. 323.
eneoresmes de quatre bussars d'urine », qu'il a bien digéré, faisant ainsi un emploi burlesque de termes médicaux grecs (i), au beau milieu d'un conte.
Parlant des bienfaits d'une politique sage et modérée, Pantagruel dira (l. III, ch. i) : « Ce sont là les philtres, iynges et attraictz d'amour, moyenans lesquelz pacificquement on retient ce que péniblement on avoit conquesté ».
Des trois synonymes, deux sont tirés du grec, philtre (attesté ici pour la première fois) y est associé à iynx (ï^y^), bergeronnette et sortilège d'amour, parce qu'on se servait de cet oiseau dans les incantations magiques.
Panurge, rendu perplexe par les réponses ambiguës du philosophe sceptique Trouillogan, s'écrie (l. Ill, ch. x) : « Ce ne sont que... mocqueries, paronomasies, epanalepsies et redictes », deux héllénismes — 7capav6{7.-/)<>'.ç, illégalité, et ÉTcavaX-^^J^iç, répétition — qui figurent dans l'édition princeps de 1546, mais ont été supprimés dans l'édition définitive de 1548.
Cette tendance au cumul lexicologique est un des procédés de style les plus habituels aux écrivains de la Renaissance. Aucun auteur, quelle que soit sa supériorité, ne saurait complètement s'affranchir des habitudes littéraires de son temps. On en trouve un dernier vestige jusque chez Montaigne (2).
D'ailleurs, ces séries verbales qui choquent notre goût moderne, faisaient les délices des lecteurs du xvf siècle. C'est sous cet angle spécial qu'il importe de les envisager.