‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 29 sur 254 · Fantaisies d'écrivain · texte numérisé non relu

Fantaisies d'écrivain

Il est parfois malaisé d'entrevoir les raisons qui ont fait risquer à Rabelais un terme grec à la place du mot français correspondant.

(i) Au Quart livre, pendant la tempête, Frère Jean donne le nom de « maistre Astrophile » au pilote du navire. (2) Voy., sur ce terme, ci-dessus, t. I, p. 8.

Gargantua fait soigner les blessés de la guerre picrocholine « en son grand nosoconie » (l. I, ch. l), c'est-à-dire hôpitah

L'édition princeps du Pantagruel, ch. xxii, porte « une chienne qui estoit en chaleur ». L'édition définitive de 1542 lui substitue une lycisque orgoose.

Pantagruel, pour montrer qu'il n'est pas dupe de l'éloquence insinuante de Panurge, lui dira (l. III, ch. v) : « Vous me usez icy de belles yraphides et diatyposes... », c'est-à-dire de belles peintures (ypaoïSe;) et discours oratoires (XiotTuTrocei;).

Il faut franchement, dans de pareils cas (et il ne sont pas isolés), faire la part des caprices de l'auteur, de ses velléités hellénisantes. On sait jusqu'à quelle exagération Ronsard a usé et abusé de pareilles fantaisies, surtout au début de sa carrière, où sa « Musa en François parlant Grec et Latin... » lui vaudra la sévérité de Boileau. Mais d'Aubigné nous offre le plus curieux exemple. Il risque l'hellénisme astorge (àaTopyo;), impitoyable, qu'il répète dans sa Vie , dans V Histoire universelle et jusque dans les Tragiques (t. IV, p. 127 des Œuvres) :

Pachuderme de corps, d'un esprit indompté, Astorge, sans pitié, c'est la Stupidité.

C'est son terme de prédilection, ce qui ne l'a guère empêché de rester absolument isolé au xvi' siècle, en dehors des œuvres du grand écrivain protestant.

I L'onomastique rabelaisienne, si abondante et si variée, renw ferme, parmi ses diverses origines, nombre de composés grecs. Ces éléments, souvent factices, appartiennent en propre à Rabelais et n'ont rien de commun avec ses héllénismes proprement dits. Il est fâcheux qu'on ait parfois envisagé les uns et les autres sous la même rubrique (i). C'est donner aux créations de fantaisie la même valeur qu'à la réalité objective.

Ces noms propres méritent certes une étude à part et nous leur avons consacré, comme aux autres éléments factices du roman, la dernière partie de cet ouvrage. Mais il faut nettement les distinguer des emprunts grecs proprement dits.

C'est ainsi que les compagnons de Pantagruel — Panurge et Epistemon, Gymnaste et Carpalim — portent des noms grecs

(i; De l'Aulnayc les mcle dans son Glossaire des mots tirés du grec. Cf. aussi Louis Clément, Henri Estienne, p. 3oi.

comme représentants d'une nouvelle période de culture nationale (i).

Tous ces noms appartiennent à l'onomastique du roman et doivent par suite être relégués dans le domaine de l'imagination.

VIL — Catégories d'héllénismes.

Les héllénismes qui ont passé au français ont un caractère essentiellement scientifique (2). 11 font partie de la nomenclature des diverses sciences et en premier lieu de la médecine.

Médecine. — Nombreux sont les vocables dérivant des œuvres des médecins grecs, particulièrement d'Hippocrate et de Galien, dont la plupart ont persisté dans la langue scientifique. C'est là le principal apport original de Rabelais, le fruit immédiat de la connaissance du grec en France. Les quelques termes grecs qu'on trouve dans Aldebrandin, Mondeville et Chauliac, proviennent probablement de la version latine de Galien, faite sur le grec par Nicolas deReggio, professeur à l'Université de Naples de 1317 à 1345. Notre auteur est un des premiers érudits qui aient puisé aux sources. Hippocrate lui a fourni toute une série de termes médicaux qui ne sont pas attestés antérieurement et qu'on ne lira que plus tard dans les traités anatomiques contemporains de Charles Estienne (1546), de Vassé-Canappe (1556) et d'Ambroise Paré (1561), tels acromion, cotylédon, epiderînis, etc.

Nous renvoyons à l'étude que nous en avons faite ailleurs (3), et nous nous bornerons à deux mentions pour faire ressortir la nouveauté formelle ou originaire de ces emprunts :

Ephémère, fièvre, i^ri[uooc, TcupsTcx;, fièvre qui dure un jour (1. II, ch. xviii) : « Bientost tomberiez en quelque Jiebvre éphémère par excès de pensement ». La Briefve Déclaration l'explique ainsi : « Ephémères fiebores, lesquelles ne durent plus d'un jour naturel, à sçavoir est vingt quatre heures «.^

(i) La Briefve Déclaration en a retenu quelques autres : Philophanes, convoiteux de veoir et estre veu ; Philotheamon, convoiteux de veoir ; Macreons, gens qui vivent longtemps ; Macrobe, homme de longue vie, etc.

(2) Cf. A. Darmesteter, De la création des mots nouveaux, 1877, p. 23i : « Au xvi« siècle les traducteurs furent sobres d'emprunts à la langue hellénique. C'est par la science beaucoup plus que par la littérature que la terminologie grecque pénètre chez nous ».

(3) Voy. notre Hist. nat. Rab., p. 354 à 356.

Aldebrandin et Monde ville disent « fièvre efimere », prononciation qui suppose un intermédiaire byzantin (§ 13 18) : « Ce que aucuns enseignent ou propos que l'on doit appeler jouste l'auforime Ypocras... et la fièvre apelée est efjîmere ».

Paroxisme, 77xpo^i<7{x6ç, mot que la Briefve Déclaration explique par accès (l. IV, ch. xliv) : «... à l'heure du paroxisme ». La forme francisée /)eroa?tme, dans Mondeville, suppose un intermédiaire bas-latin.

Le reste" de cette nomenclature grecque, Rabelais l'a tiré de Galien, cet oracle de la médecine qui a exercé une influence analogue à celle d'Aristote. Il a puisé dans son encyclopédie médicale nombre de termes parmi lesquels apotherapie (1. 1, ch. xxiv) et therapeutice (1. III, ch. xxix), crotapliique et diastolique, hectique et lambdoïde, etc. (i).

Un seul exemple. Parlant d'une joie excessive capable de causer des troubles du cœur (l. I, ch. x), il l'appelle pericharie (7ûspij(^àpeia), qui est le terme même dont se sert Galien, auquel il renvoie.

Philosophie. — Nous avons déjà relevé quelques termes du ressort de la philosophie de Platon, dont l'autorité fut souveveraine pendant la Renaissance, Quelques autres vocables de cette catégorie trouveront plus loin leur place dans le bilan lexicologique.

Rappelons metempsichosie, métempsycose : «... metempsichosie pythagoricque » (1. IV, ch. xiii), terme que Ronsard ne cite encore que sous sa forme grecque (t. III, p. 8 des Œuvres): « La troisième partie de la philosophie Pythagorique, dite

Les poètes du xyi' siècle n'ont reculé devant aucune audace. Ils emploient comme noms de tendresse les termes de philosophie transcendante. Maurice Scève se plaint à sa Délie de : Souffrir heureux doulce antiperistase (2).

Et Ronsard dira à sa bien aimée (t. I, p. 33) :

... O lumière enrichie D'un feu divin qui m'ard si vivement, Pour me donner l'estre et le mouvement, Estes vous pas ma seule Entelechie ?

(1) Voy. ibidem, p. 358 à 3ôi.

(2) Dans la philosophie d'Aristote, antiperistase («vTtTrîota-rao-tç) désigne l'échange de deux substances qui se remplacent l'une l'autre, d'où réaction, vicissitude.

On se croirait volontiers dans le royaume de la Quinte. La Cliresme philosophale (attribuée à Rabelais) ne manque pas de tourner en raillerie ce langage pédantesque (i).

Mythologie. — C'est Pindare principalement qui a renouvelé l'inspiration poétique de la Renaissance. Les termes qui concernent Bacchus et son culte ont alors joui d'une faveur particulière. Des vocables comme dithyrambe et enthousiasme ont une valeur à peu près exclusivement dionysiaque chez Rabelais et les poètes de la Pléiade.

Ajoutons l'abondante nomenclature des moyens de divination déjà énumérés et dont plusieurs remontent aux croyances antiques.

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