VIII. — Bilan lexicologique
Un des éditeurs de Rabelais, Stanislas de l'Aulnaye, a réuni, dans son édition de 1823, sous le titre de « Mots tirés du grec », un glossaire des termes de cette langue qu'on rencontre dans le roman. L'éditeur y mêle les éléments les plus disparates et les critiques, comme Paul Stapfer, qui l'ont mis à contribution, ont émis à son sujet des opinions fort contestables (2). Il importe de discerner rigoureusement les diverses contributions de ce bilan lexicologique.
i° — Emprunts grecs.
Ces emprunts sont pour la première fois attestés chez Rabelais. Rares encore dans les trois premiers livres, ils abondent au Quart livre, et la Briefoe Déclaration se charge de les rendre accessibles au lecteur par des équivalents français ou des définitions.
En dehors des termes scientifiques déjà cités, relevons :
Antinomie (àvTivo{xia) : «... les antinomies et contrariété z des lois » (1. III, ch. xLiv).
Antiphrase (à.vTt'<ppa<;i(;) : « Les aultres herbes ont leurs noms par antiphrase et contrariété » (1. 111, ch. i).
(i) « Utrum, la froidure hybernalle des Antipodes, passant en ligne orthogonalle par l'omogenée solidité du Centre, pourroit par une doulce antiperistasie eschauffer la superficielle connexité de noz talons ».
(») P. Stapfer, Rabelais, p. 449 et suiv.
Antistrophe (àvTtcrpocpy)), au sens de « transposition », mot qui acquit chez Ronsard sa signification moderne.
Apophtegme {y.-àc^B'zyax) : « Jamais homme noble ne hayt le bon vin, c'est un apophtegme monacal » (I. I, ch. xxvii). Ce mot, comme aphorisme (déjà cité), dérive ici directement du grec, l'un et l'autre servant de titre à des traités d'Hippocrate, tra* duits par Rabelais.
Encyclopédie, terme qu'on lit sous cette forme francisée tout d'abord dans Rabelais (1. II, ch. xx) : «... il m'a ouvert le vrai puys et abisme de Encyclopédie (i) ».
Engastrimythe {iyya.<sxpi[L\jbo<;)^ ventriloque : « Gastromantie de laquelle en Ferrare longuement usa la dame Jacoba Rhodogine engastrimythe » (1. IV, ch. lviii), ce que la Briefve Déclaration explique par « parlant du ventre ». C'est rÈyyacTp-'ix'jôoç d'Hippocrate et de la Septante.
Hermaphrodite ("Hpf;.a<pp6SiTo<;) ^1. V, ch. ix), à côté cVandrogyne (1. V, ch. xvi), ce dernier employé aussi par du Bellay.
Hippiatrie (ÎTCTiaTpia), médecine vétérinaire : « ... chose merveilleuse en hippiatrie... » (1. I, ch. xxxvi).
Hydrographie (OSpoypaçta) : « Xenomanes avoit laissé et signé en sa grande et universelle Hydrographie la route qu'ilz tiendroient... » (1. IV, ch. i), expliquée dans la Briefve Déclaration par « charte marine ».
Palintocie (:ra},ivTo-/.'!a), renaissance, terme synonyme de palingenesie, le premier tiré directement du grec, le deuxième du latin-grec : « En luy [Bacchus] est renouvellée l'anticque Palintocie des Megariens et la Palingenesie de Dcmocritus » (1. III, ch. xviii).
Phénomène (<pa.tv(ô(xy)vov) : « Ce que du ciel vous apparaist, et appelez phénomènes » (I, V, ch. xlviii).
Il faut ajouter à ce relevé les héllénismes groupés sous les rubriques précédentes. On obtient ainsi un contingent important à la fois par le nombre et par la nouveauté des idées qu'ils représentent.
i?° — Emprunts latins-grecs.
Ces emprunts sont souvent antérieurs à notre auteur, mais
(i) Budë l'avait auparavant cite en grec. Vo,y. ci-dessus, t. I, p. S, et une note de Chamard dans son édition de la Défense (p. 124 à i25).
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souvent aussi ils trouvent dans son œuvre leur premier témoignage. C'est de ces derniers que nous tiendrons exclusivement compte.
Apailiie : « Sans sentement et comme en apathie » (Epitre à Odet).
Apologie (1. II, ch. vu) : « Apologie d'icelu)' contre ceulx qui disent... ». Dans une lettre à J. de Bourgogne, Calvin déclare (voy. Dict. gen.) : « Le mot d'apologie n'est pas usité en François ». Cependant, le vocable a été accueilli dans la seconde édition du Dictionnaire do Robert Estienae (1549) ^t Henri Estienne s'en sert dans son Apologie, en le justifiant ainsi (ch. xv) : « Voicy donc une apologie, puisque ce mot Grec depuis quelques temps a trouvé lieu au langage F'rançois ».
Catadupe, chute d'un fleuve et particulièrement du Nil (1. IV, ch. xxxiv), que la Brie/ce Déclaration explique ainsi « Catadupes du Nile, lieu en /Ethiopie onquel le Nile tombe de haultes montagnes... » (i).
Catastrophe, fin, issue d'une maladie, d'une pièce dramatique, mot fréquent chez Rabelais.
Cateclysme, cataclysme : « ... famine ou guerres... cateclismes, conflagrations » (1. V, ch. xi).
Catégorie, au sens philosophique : «... quelques catégories..., abstractions » (1. V, ch. xx), à côté de catégorique, qu'on lit à plusieurs reprises dans le roman, avec son acception philosophique (« jugement categoricque, 1. II, ch. xii) ou général (a résolution categoricque », 1. IV. Prol.).
Cénotaphe, tombeau vide : « un beau cénotaphe et sepulchre honoraire » (l. IV, ch. viii), à côté de « me sera érigé quelque magnifique cénotaphe » (1. IV, ch. xxii). Le mot n'était pas encore généralement admis, et Ronsard l'introduit en lettres grecques dans sa prose : « des tombeaux vides, appeliez xevoTot- <pta » (2).
Cijclope : « Donnez y ordre, filz Vulcan : esveiglez vos endormiz cgclopes » (I. IV, Prol.), terme que la Briefve Déclaration explique par « forgerons de Vulcan ».
Homonymie, équivoque : « Qui sont homonymies tant ineptes, tant fades... » (1. I, ch. ix).
(i) On lit ce terme dans le Voyage de Oultre-Mer (i53o) du cordelier Jean Thenaud (éd. Schefer, p. 3o) : « Le fleuve du Nil... vient de haultz mons et catadupes d'Ethiopie... ».
(2) Marty'Lavea'.:x, Langue de la Pléiade, t. I, p. iS,
6o ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES
Ichthyophages (l. IV, ch. xxix), c'est-à-dire « gens vivans de poissons ».
Métamorphose : « ... ne sera de vous faicte métamorphose en tabourin » (1. III, ch. xiv), expliqué au Quart livre par « transformation ».
Microcosme : « ... nostre microcosme (i), id est petit monde, c'est l'homme » (1. III, ch. iv), à côté de « s'esclaferent de rire comme un microcosme de mouches » (1. IV, Prol.).
Mystagogue, initiateur dans les mystères : «... un livre rituel lequel près elle portoit une de ses m,ijstagogues » (1. V, ch. xliv).
Parasite: « Ce sont mes candidats, mes parasites..., mes diseurs de bons tours » (1. III, ch. m). Mot alors nouveau, expliqué dans la Briefve Déclaration par : « bouffon, causeur, jongleur, cerchant ses repeues franches ». Robert Estienne a admis le terme dans la seconde édition de son Dictionnaire (1549), mais Henri Estienne le considère encore comme étranger {Apologie^ t. I, p. 129) : « Ce qui est dict par un escornifleur (autrement, tondeur de nappes), appelé par Terence du mot grec parasite ».
Prolepsie, prolepse : « A sondisner rien ne mangeoit [la Quinte] fors... quelques transcendantes joro/epsies » (1. V, ch. xx).
Prosopopée, déguisement, terme fréquent chez Rabelais.
Prototype : «... original et prototype de celle qui esta Paris » (1. IV, ch. xxv), terme à qui la Briefoe Déclaration donne pour équivalent « première forme, patron, modèle ».
Sarcasme : «... en horrible sarcasme et sanglante dérision » (1. IV, Prol.). Mot récent que la Briefoe Déclaration traduit par « mocquerie poignante et amere ». Le terme n'était pas encore compris, et Ronsard (2) l'explique à son tour : « Un sarcasme, c'est à dire une moquerie » (3).
Sympathie, néologisme fréquent chez Rabelais et Ronsard (4),
(i) Cf. Jean Le Maire {Qîuvres, t. IV, p. 4) : « En ceste petite nature de l'homme et Microcosme l'esprit bouillant ne cesse jamais de s'exerciter ou à son profit, ou à sa gloire ».
(2) Marty-Laveaux, t. I, p. 18.
(3) Quant à stratagème, il a passé au français (tout d'abord dans Rabelais) sous sa forme italienne^ L'ouvrage de Pollion a été il est vrai traduit au xve siècle sous le titre Le livre des Strategemes, mais cette version n'a jamais été imprimée, et la forme gréco-latine siraîegeme ne se rencontre nulle part.
(4) Cf. L. Mellcrio, Lexique de Ronsard, i8g5, p. xxvin : « Sympathie, mot de son invention *, et p. xxix : « Le joli mot de sympathie, dont il est l'auteur ».
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mais pas encore généralisé : la Driefve Déclaration le rend par « compassion, consentement, semblable aflection ».
Théorème : « ... selon les théorèmes de médecine » (1. III, ch. xiv).
Citons en dernier lieu le latin-grec pharus, qui a pénétré en français à deux époques différentes sous un double aspect qu'on retrouve chez Rabelais :
1° Dans l'ancienne langue, sous la forme far, détroit, par exemple far de Rome dans le Fierabras (voy. Godefroy), forme encore usuelle au xvi' siècle : « ... le/ar(i)de Messine» (1. IV, ch. xxv), à côté d' « on far de Mal'encontre » (1. III, Prol.).
2° A l'époque de la Renaissance, phare, terme employé simultanément par Rabelais et Budé (2) (qui écrit /»/*«/•)• On le rencontre deux fois dans le roman : en 1 546, dans le Tiers livre; puis, en 1 5 50, au début du Quart livre (ch. 11) : « Une isle nommée Aledamothi, belle à l'œil et plaisante à cause du grand nombre des Phares et haultes tours marbrines, des quelle? tout le circuit estoit orné », et la Briefve Déclaration d'ajouter ce commentaire : « Phares. Haultes tours sus le rivaige de la mer, esquelles on allume une lanterne on temps qu'est tempeste sus mer, pour adresser les mariniers. Comme vous povez veoir à la Rochelle et Aigues-Mortes ».