X. — Influences formelles
Remarquons finalement que les hypothèses étymologiques du temps ont réagi sur l'orthographe de certains mots français, d'où ces graphies rabelaisiennes (i):
Charesse, pour caresse (de l'ital. care:{^a), rapproché à tort du U grec %âot; : « Charesse, charesser, de yjx^ïc,tf7^a.i », lit-on dans la Conformité d'Henri Estienne. Robert Estienne ( 1 5 39) renvoie de charesse, charesser à caresse.
Cyre pour sire : « Sjn'e, Gallica dictio originem Grascam habet non Latinam. Orta enim est a Grœca voce -/.jpto;, quae dominus est » (2). Cette prétendue origine est encore consignée par Henri Estienne dans sa Conformité : « Cyre (qu'on escrit ordinairement syre) de xvptoç ^)).
Dipner, dîner. Cette graphie habituelle à Rabelais est conforme à l'étymologie attribuée à ce verbe par Budé, Sylvius, Henri Estienne, etc., qui le dérivent du gr. §ôn:-jîiM (voy. Ménage).
Phanal, phée, phîasqiie, ponv fanal, fée, flasque : le premier et le dernier, emprunts italiens ;y<2e, mot héréditaire (anc. ir.faé).
Pantophle, pour pantoujie : « Ce mot est extraict du grec Travropî/'Xoç, tout de liège ». Cette étymologie de la Briefve Déclaration n'est que l'écho de celle donnée par Budé et retenue par le Dictionnaire (049) de Robert Estienne: « Pantoufle, quasi Travrofcllàq^ i. e. omne, y£),),oî dicitur Latine suber, liège... »
Scedule, pour cedule, est rattachée à (ryjrîri, par Robert et Henri Estienne.
Ce sont les imprimeurs, et en premier lieu les Estienne, qui ont révolutionné l'orthographe de la Renaissance, sur laquelle nous reviendrons plus loin.
Quelques mots seulement sur la forme des termes grecs ou latins-grecs dans leur passage au français.
Certaines appellations botaniques ont gardé leur forme grécoromaine : panacea, par exemple, devient, chez Ronsard, pana-
(i) Henri Estienne donne, à la fin de sa Conformité du langage François avec le Grec (i5G5), un « Recueil alphabétique des mots françois dérivés du grec », auquel nous renvoyons,
(2) Bovilli, De differcntia vulgarium linguarum et Gallici sermonis varietate, Paris, i533, p. i3.
ce'e, forme retenue par la langue moderne; de même, ntjinphœa (moderne nymphée) et adiantum, à coté d'adianios (moderne adianie).
D'autres ont été francisés : panice (pour panique), prophylactice et tlierapeuticc, etc.
De même, philologe, à côté de prologe, ce dernier alternant (suivant les éditions) a.vec prologue.
Voilà, dans leur ensemble, les principaux aspects que présentent les héllénismes rabelaisiens. Nous venons d'en étudier tour à tour la forme et le sens, le nombre et la diversité, l'apparition historique et la valeur objective. En établissant une démarcation nette entre les héllénismes proprement dits et leurs congénères adventices, nous avons fait ressortir, en même temps que les tendances satiriques du roman et les créations artificielles de son auteur, les héllénismes réels, nouveaux et féconds, dont il a enrichi la langue et l'esprit national.