II. — Sens livresque et sens réel
Le latin savant a pénétré en français par des voies diverses et à des époques différentes. Les noms des animaux exotiques, par exemple, sont représentés dans les anciens Bestiaires, mais cette mention purement livresque n'implique nullement leur existence réelle.
Le nom d'oli/an, pour éléphant, se rencontre depuis les premiers monuments de la langue jusqu'à la Renaissance ; mais cet animal resta complètement inconnu en France jusqu'au milieu du xvf siècle, et lorsque vers 1550 Rabelais trace, dans son livre posthume, un tableau des connaissances zoologiques en France à cette époque, il relègue encore l'éléphant dans le Paijs de Satin, c'est-à-dire dans le domaine de l'imagination.
Nous avons appliqué ce critère à une grande partie des vocables de la série zoologique et nous avons partout constaté que les anciens textes ne peuvent être compris qu'à la lumière des faits contemporains. La méconnaissance de ce principe est le point de départ de multiples erreurs.
De même, on attache avec raison, en ce qui touche les termes de la langue générale, une importance spéciale à leur historique, c'est-à-dire à leur apparition successive dans les textes. Mais cette constatation indispensable ne va pas sans certaines réserves. Le premier texte, est-il une traduction.^ Les conclusions à en tirer, sur la valeur réelle des néologismes adoptés par le traducteur, restent illusoires. C'est ainsi, par exemple, que la masse de vocables grecs que Nicolas Oresme a déversée clans ses versions d'Aristote d'après les intermédiaires latins a passé inaperçue ou à peu près. En tout état de cause, ces termes latins-grecs restent exclusivement livresques et ils ne sauraient entrer en ligne de compte avec leurs correspondants réels tirés deux siècles plus tard directement du grec. Leur véritable existence ne commence qu'à partir de ce contact direct avec le texte original.
A plus forte raison doit-on faire de pareilles réserves, lorsqu'il s'agit de mots compréhensifs, qui ont besoin d'un long stage\ avant d'être intellijîibles et admis définitivement.
Le mot patrie en otTre un exemple instructif. Il remonte au xvi' siècle et on le lit successivement chez Dolet (1544), chez Maurice Scève (1544), chez Hugues Salel (1545) et chez Rabelais (1546).
Cependant, lorsque trois ans plus tard, en 1549, du Bellay s'en sert à plusieurs reprises dans sa Défense^ le Quintil ne manque pas de l'en tancer vertement : « Qui a pats, n'a que faire de patrie... Le nom de patrie est obliquement entré et venu en France nouvellement [avec] les autres corruptions italiques; duquel mot n'ont voulu user les anciens, craignans l'escorcherie du latin, et se contentans de leur propre et bon » (i).
Son dérivé patriote n'apparaît, au sens moderne, qu'au xviii* siècle, alors que patriotique est mis par Rabelais dans la bouche de l'Ecolier Limousin.
L'emploi livresque d'un mot, on le voit, ne doit pas être confondu avec son usage ou sa pénétration dans la langue. Les textes littéraires ont besoin d'être soumis à la même critique que les autres documents de l'histoire.