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III. — Catégories de latinismes

Certaines catégories de latinismes, comme les termes de droit, par exemple, remontent à un passé assez lointain ; d'autres, comme les noms d'histoire naturelle, sont modernes et trouvent dans l'œuvre de Rabelais leur premier témoignage. Nous allons passer en revue ces diverses rubriques.

Histoire naturelle. — Rabelais a complètement renouvelé la nomenclature de l'histoire naturelle. Il a fait passer en français la forme et la substance de l'œuvre encyclopédique de Pline, et la plupart de ses acquisitions sont restées dans la langue, où elles ont remplacé les appellations du passé. Pour ne citer qu'un exemple, la forme éléphant apparait pour la première fois sous la plume de Rabelais, qui l'a directement tirée de Pline : elle s'est définitivement substituée à l'ancien olifan, qui avait subsisté jusqu'au début du xvi' siècle.

(i) Voy. Chamard, éd. de la Défense, p. 3i-32. — Delboulle, dans Rev. de l'Hist. litt. de la France de 1901 (l'exemple du xv<' siècle cité par Littré est interpolé). — Séché, dans Revue de la Renaissance de 1908, p. io3 à 109 (on trouve fréquemment pairie dans la correspondance privée du cardinal du Bellay avec ses familiers et ses secrétaires).

Cette vaste nomenclature que Rabelais a transposée de son modèle latin, il l'a fait sienne, grâce à son génie d'écrivain.

Nous en avons exposé les nombreux aspects et fait ressortir, par l'étude des faits connexes, la grande importance sous le rapport à la fois linguistique et social.

Médecine. — Les termes médicaux de source latine remontent à différentes époques. Retenons ici ceux qui sont attestés pour la première fois chez Rabelais. 11 les a directement tirés de Celse, Pline, Caslius Aurelianus, etc. : Angine et hernie, périnée et péritoine, pylore et sphincter, etc., en dérivent (i).

Droit. — Les termes de pratique abondent dans un roman qui offre en même temps la satire du style juridique de l'époque, de ses procès interminables et des violences de sa procédure criminelle. Rabelais, fils de légiste, était parfaitement au courant des choses du Palais, et son juge Bridoye fait étalage de tout un vocabulaire juridique (l. 111, ch. xxxix).

Ces termes ont été récemment l'objet d'un travail spécial (2). Il nous suffira d'y renvoyer, en nous bornant ici à quelques remarques d'ensemble.

Le vocabulaire juridique était définitivement constitué à l'époque de Rabelais. La plupart de ses termes — de source latine, bas-latine (3) ou française — remontent aux siècles antérieurs (du xii' au xv' siècle) :

Complainte et contredit sont du xii" siècle ; grief, libelle et production se lisent déjà dans les Coutumes de Beaumanoir (1283), et c'est au même siècle que remontent allégation et enqueste.

Appartiennent au xiv" siècle les termes anticipatoire et appointement, confrontation et declinatoire, intendit, salvation, duplique et triplique (4).

Au xv" siècle : apostres, que Rabelais écrit apostoles, alors

(i) Voy. notre Hist. nat. Rab., p. 366 à 368.

(2) Jean Plattard, « La procédure au xvie siècle d'après Rabelais » {Rev. du XVI" siècle, t. I, p. 28 à 49). Cf. sur la langue juridique, Brunot, Histoire de la langue, t III, p. 22 et suiv.

(3) Y remontent les nombreux brocards dont Bridoye émaille son verbiage.

(4) Nous renvoyons, sur le sens de ces termes spéciaux ainsi que de ceux qui suivent, aux deux ouvrages: Ragueau-Laurière, Glossaire du Droit français {Paris, 1704; l'éd. princeps de VIndice de Ragueau remonte a i583), et Antoine Loysel, Jnstitutes cousiumicrcs (1607; éd. Dupin et Laboulaye, 1846, t. II, p. 399 à 52i).

que la première forme est seule donnée par Robert Estienne (1539) : « Apostres et lettres que le juge, duquel est appelé, baille à l'appelant, adressansau juge par devant lequel ressortit l'appel, Dimissoviœ litterœ » (i).

Tous ces termes remontent au passé et représentent un vocabulaire juridique traditionnel. De toutes les nomenclatures spéciales, celle du droit est la seule à se trouver ainsi constituée à l'avance. Le xvi' siècle lui a fourni à son tour nombre de contributions :

Comparition, à côté de comparution, cette dernière seule retenue par la langue juridique moderne.

Compulsoire et lettres royaux (voy. Dict. gén.).

Recollement (de témoignage).

On trouvera plusieurs de ces termes et quelques autres dans les Forensia (1544) de Budé (2), dont les explications ont passé dans le Dictionnaire de Robert Estienne. Us sont tous antérieurs à Rabelais qui n'a ajouté, pour son compte, que l'unique terme acaration, équivalent languedocien du synonyme indigène confrontation, avec leguel il fait double emploi. Ce terme est encore vivace dans le Midi : acarà, confronter ; acaramen, confrontation (Mistral).

La part d'originalité qui revient à Rabelais, dans cette abondante nomenclature, est nulle ou à peu près, mais il a su tirer de la pratique journalière du monde palatin (l. III, ch. xl) ces termes épars et les réunir dans un ensemble qu'on ne retrouve nulle part ailleurs. Et si l'intérêt philologique en est assez mince, le tableau qu'il a tracé à plusieurs reprises des mœurs judiciaires du temps, tantôt joyeux et indulgent, tantôt sombre et véhément, garde toute sa valeur psychologique et sociale.

Mythologie. — Les noms mythologiques romains ont de bonne heure passé au français, mais ce n'est qu'au xvf siècle qu'ils ont reçu leur forme et leur valeur définitives. Jean le Maire en a usé avec profusion dans ses Illustrations de Gaules (1511-1513). Pour n'en citer qu'un ou deux exemples, à côté de dryade et hamadryade, de nymphe et d'oréade, antérieurement attestés, on y lit pour la première fois (1. I, ch. xxiv) naïade et demi-dieu. C'est chez lui qu'on trouve tout d'abord le nom de Parques,

(i) Cf. aussi : « Juges pedanés, chastellains et autres tels juges inférieurs (sic foreuses loquuntur) ».

(2) L'édition de i545 est accompagnée d'une traduction en français.

dont Rabelais use fréquemment (surtout sous la forme Parces) (i).

Tous ces noms mythologiques se présentent d'abord sous leur forme latine, et il n'est pas sans intérêt d'en suivre la francisation assez lente.

Jean Le Maire écrit Cerberus, Neptunus, Silenus, alor$ que Rabelais use exclusivement de Neptune, mais reste hésitant sur les noms de Cerbère (et Cerberus) et de Silène (et Silenus). Priapus et Genius sont communs aux deux auteurs. Ce dernier, qu'on lit déjà sous cette forme dans le Roman de la Rose (2), revient sous la forme génie, avec le sens de divinité tutélaire (3). Quant à l'acception d'inspiration ou talent naturel (acception de genius à l'époque impériale), génie figure tout d'abord dans la facétie de l'PZcolier Limousin avant de revenir sous la plume de Ronsard. Du Bellay se sert encore avec ce sens de la forme latine genius (4).

Laroes (1. I, ch. liv), Lémures (5) (1. Ill, ch. xxiv) et Pénates (1. II, ch. VI ) sont pour la première fois attestés chez Rabelais.

L'édition princeps de Pantagruel (ch. 11) porte encore Phebus, qu'on lit P/iebe dans les réimpressions ultérieures. Et cette tendance devient générale en ce qui concerne les noms des géants mythiques, ancêtres de Pantagruel (ch. i) : Antheus, Briareus, Polyphemus deviennent par la suite Antée, Briarée, Polypheme (6).

(i) « Les trois déesses nomées Parques, pource qu'elles n'espargnent personne, ainçois donnent les destinées à chacun ainsi qu'il leur plait >>, Le Maire (t. I, p. i85).

(2) Genius y personnifie la fécondité, l'amour physique.

(3) « Hésiode en sa Hiérarchie colloque les bons Doemons (appeliez les si voulez Anges ou Génies) comme moyens et médiateurs dos Dieux et hommes » (1. III, ch. i). Et plus loin (ch. m) : « ... dajmons, génies, heroes... ».

(4) « Ne sçay quel esprit qui est en leurs cscritz que les Latins appelle roient g^en/w^y », Défense, p. 95.

(5) Cf. Robert Elstienne (iSSg): « Un Laiton, ou Gobelin, ou F"ollet, c'est ung esprit qu'on ne peult veoir et se delccte à décevoir les gens, Lémures ».

(G) Rabelais a ainsi mis en pratique les théories de la Pléiade. Du Bellay avait recommandé (dans sa Défense, éd. Ghamard, p. 2 55) : « Accommode doncquestel nom propre, de quelque langue que ce soit, à l'usage de ton vulgaire ». Et Ronsard (dans son Art poétique, éd. Blanchemain, t. VII, p, 32o): « Si tu te sers des noms propres des Grecs et des Romains, tu les tourneras à la terminaison françoise, autant que ton langage le permet », Cependant Amyot garde la forme

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