IV. — Relevé statistique
Le latinisme continue au xvi' siècle, et sur une échelle plus vaste, son influence séculaire. Mais la masse des mots nouveaux qu'adoptent les écrivains de l'époque, et en premier lieu Rabelais, reste confinée dans leurs œuvres. Un petit nombre seulement franchit la Renaissance et se naturalise définitivement dans la langue.
Nous reviendrons plus loin sur ceux qui ont joui d'un prestige éphémère, sans avoir survécu. Nous ne tiendrons ici compte que des latinismes, qui ont fait fortune et continuent à faire partie de la langue générale.
Les premiers novateurs dans cette direction sont toujours les rhétoriqueurs, qui renchérissent sur leurs devanciers du siècle précédent, Jean Le Maire, en tète, dont l'œuvre renferme, au milieu d'une foule de latinismes morts-nés, un certain nombre de termes qu'on retrouve une vingtaine d'années plus tard chez Rabelais et qui sont restés : acclamation, agriculture, amateur, amphithéâtre, aquilin, architecture, blasphémer, célèbre (i), fortuit, fréquent, inculquer (a), inscription, instant, rare (3).
Après lui, Jean Bouchet, dans son Panégyrique de la Trémoille (1527), a risqué quelques vocables, qui fi^i.]urent également chez Rabelais et qui ont triomphé: avare, docte, fidèle, lamie (4).
Mais c'est Rabelais qui a eu l'influence la plus décisive. Les quatre livres de son roman, qui s'échelonnent de 153231552, ont fait passer dans la langue un nombre considérable de latinismes, qu'il importe de dénombrer dans l'ordre de leur apparition, en
originale, et Montaigne ne manque pas de relever avec éloge ce procédé du célèbre traducteur.
(1) Le mot a été mis par Rabelais dans la bouche de l'Ecolier Limousin.
(2) Même remarque.
(3) Voy., pour la justification de ces termes, l'étude de Paul Barbier fils « Ce que le vocabulaire du français littéraire doit à Rabelais » (dans Rev. Et. Rab., t. III, p. 280 à 3o2 et 387 à 401).
Cf., à ce sujet, le récent ouvrage d'Alfred Humpers, Elude sur la langue de Jean Le Maire de Belges, Liège, 192 i (Bibliothèque de la Faculté de philosophie et lettres de l'Université de Liège, fasc. XXVI).
(4) Dans la thèse d'A. Hamon, Un grand rhétoriqueur poitevin, Jean Bouchet (1476-1557), Paris, 1901, l'auteur ne tient compte que de faits exclusivement grammaticaux.
négligeant la nomenclature scientifique (histoire naturelle et médecine) ':
Gargantua (i533-i535) : Abhorrer, agriculture (i), apparat, aspect, cadavre, caDdide, docte, élaborer, équitable, excrément, Jidèle, frugal, honiiique, importeur, imposture, incommode, inerte, inhiber, inscription, instant, intempérie, maritime, offensif, ovation, panique, prélude, sidéral, spiral, superfétation, turbine, vétusté (2).
Pantagruel (i532-i535) : Agrimenseur, arbuste, célèbre, correct, crépuscule, déambuler, exclusif, génie, guttural, horaire, indigène, linéament, matricule, pénurie, rare, tergiverser, tropique, vermiforme.
Tiers livre (1546): Angarie, antiquaire, apostème, articulation, athlète, aulique, avare, corrival, culinaire, décadent, décimer, explorer, génial, hyperbolique, imperméable, inculquer, interpolation, intimider, modal, officieux, opter, perversion, prolifique, ratiociner, sacrosaint, sceptique, stagnant, tenace, tentative, tragique.
Quart livre (n5 2): Acclamation, éjaculation, éolipile, exotique, fréquent, parallèle, pédané, pétrifier, succès, tutélaire, valide, ventriloque, ventripotent (3).
Le fait que maint de ces vocables se rencontrent à la fois chez Rabelais et chez Jean le Maire ne tire pas à conséquence. Ces latinismes étaient dans l'air et revenaient tout naturellement sous la plume des écrivains de l'époque. A cette circonstance s'ajoute la considération décisive de l'immense popularité du roman rabelaisien. Alors que l'œuvre de l'illustre rhétoriqueur restait, par son style et son format, réservée exclusivement aux lettrés, les quatre livres de Gargantua et Pantagruel, débités en minces plaquettes, devenaient accessibles aux lecteurs de toute classe. Jouissant d'une vogue extraordinaire, lus et relus, il n'est pas surprenant qu'ils aient exercé une influence incomparable pour la diffusion des idées de la Renaissance et surtout pour l'enrichissement de la langue nationale.