I. — Latinismes communs
Un grand nombre de ces mots latins sont communs aux écrivains de la Renaissance, depuis Le Maire et Rabelais jusqu'aux poètes de la Pléiade, à Brantôme et à Montaigne. Il s'agit donc en l'espèce de latinismes usuels à l'époque et tombés depuis en désuétude. Leur usage fréquent témoigne d'une certaine expansion au XVI* siècle et plusieurs d'entre eux se rencontrent aux siècles suivants. Nous allons passer en revue les principaux représentants de ce groupe :
Amoderer, modérer, du latin admoderari (1. Ilf, ch. lu), verbe donné par le Dictionnaire (i539) de Robert Estienne et employé par Ronsard.
Animant, animal, être animé, du latin animantem^ mot dont Rabelais fait un fréquent usage, comme du Bellay et Montaigne.
Belliqiie, de guerre (bellicus), fréquent chez Rabelais, chez les poètes de la Pléiade et Montaigne. Il se lit aussi dans Marot.
Bénévole, à côté de benevolence, bienveillance, ce dernier encore nouveau. Rabelais le prête d'abord à l'Ecolier Limousin et l'insère ensuite dans la harangue solennelle d'Ulrich Gallet. Le mot se lit sous cette forme dans Montaigne.
Collauder, louer pleinement, faire grand éloge, du latin collaudare, verbe employé une seule fois par Rabelais dans des vers traduits de Virgile (1. III, ch. lu). Baïf s'en est servi deux fois (Marty- Laveaux, t. I, p. ii5).
Concion, harangue, de concionem, latinisme fréquent chez Rabelais. Du Bellay l'a employé dans sa Défense, comme néologisme, en le faisant suivre de son équivalent français (« ces belles concions et harangues ») et Robert Estienne le donne à la même époque (1549).
Condigne, tout à fait digne (condignus), qui figure deux fois au Quart livre (ch. iv : 0 grâces condignes »; ch. xi : « louanges condignes ») a été repris par Baïf et accueilli par Robert Estienne (i 549).
Contemptible, méprisable (contemptibilis), une seule fois employé par Rabelais (1. I, ch. xxxn), fut admis ultérieurement par du Bellay (dans sa Défense), par Montaigne et d'Aubigné. Robert Estienne donne en outre (i5 39) contemner et contemnement : « contemner et mespriser l'authorité de justice ».
Equiparer, égaler, du latin œquiparare (1. III, ch. lu) : « Galen ause œquiparer le panta^ruelion à la térébenthine ». Robert Estienne (ôSq) le donne en même temps que le dérivé equiparation.
Exercitcition, exercice, et exe?-citer, exercer, l'un et l'autre fréquents chez Rabelais, comme chez Marot, Amyot et Montaigne.
Existimation et existimcr, estimation et estimer, latinismes usuels à côté de leurs équivalents français.
Fauste. heureux, lat. faustiis, dans la Sciomachie (« faiiste et heureuse journée »), latinisme repris par Baïf. Rabelais dit en outre : (( infanste et malheureux » (1. 111, ch. xx).
Fruition, jouissance (lat. fruitio), mot fréquent chez Rabelais, admis par Montaigne.
Idoine, propre à, capable (lat. idoneus), familier à Rabelais, à du Bellay et à Montaigne.
Instaurer, restaurer (lat. instaurare), verbe fréquent. Il est donné par Robert Estienne (i54q).
Interminer, menacer (lat. interminari), à côté d'intermination, menace (1. III, ch. xxxm),
Irrision, moquerie, lat. irrisio (1. II, ch. xv : « en irrision »), terme repris par du Bellay dans sa Défense,
Macule, tache, se lit deux fois dans le V^ livre et se retrouve dans Ronsard et dans Corneille. Robert Estienne le donne (i 539) ; « Recevoir quelque macule et tache ».
Niibileux, nuageux (lat. nubilosus), fréquent chez Rabelais, revient dans Montaigne et se lit encore chez Malherbe,
Ocieux, oisif (lat. otiosus), latinisme des plus usuels chez Rabelais comme chez tous les écrivains du xvi° siècle.
Pecw/fer, particulier {lat. peculiaris), employé une seule fois par Rabelais comme synonyme de « familier » (1. 1, ch. Liv), se lit dans Amyot et Montaigne. Robert Estienne donne (iSBg) : « Peculier et propre ».
Peregrin, exotique, étranger et étrange, épithète fréquente chez Rabelais (appliquée aux êtres et aux choses), à côté de peregrinité, condition d'étranger (lat. peregrinitas) et de peregriner, voyager à l'étranger (lat. peregrinari), tous usuels au xvi" siècle.
Progeniteur, ancêtre (1. V, ch. xx), est dans Montaigne.
Recordation, mémoire (à côté de recorder, se souvenir), fréquent chez Rabelais, admis par Calvin et Montaigne.
Solenne, solennel (I. IV, ch. ii), même forme dans Montaigne.
Sagette, flcche, lat. sagitta (U IV, ch. xxxiv), employé une seule fois p-»r Rabelais, mais fréquent chez Marot et les poètes de la Pléiade. On le lit encore chez Montaigne,
Scintille, étincelle, latinisme fréquent, est donné par Robert Estienne (r 549) et se lit souvent chez les poètes de la Pléiade.
luition, défense (1, IV, ch. xxvi : u le régime et tuition de la province »), latinisme repris par .Montaigne.
Vaticinateur (à côté de vaticineur, synonyme de divinateur) et vaticinatrice, devin et devineresse; vaticination, divioatiooj et vaticiner, prédire l'avenir, tous très usuels de Rabelais à Montaigne.
Vigile, veille, fréquent chez ilabelais, repris par du Bellay et censuré par le Quintil Horatien.
Vitupère, blâme (1. V, ch. xii). Se lit dans Ronsard.
Ajoutons: Aime (i), nourricière, figure dans le discours de l'Ecolier Limousin, avant d'être repris aa Tiers livres (ch. xlviii : « Valme et grande mère, la Terre ))) ; arer, labourer (1. IV, ch. xlv : « cestuy homme... arq;^? un champ »); consoner. Être d'accord (1. III, ch. XX : « Tout vray à tout vray consone «) ; deperdre, perdre (1. III, ch. LU : ((le Pantagruelion ne deperdra un seul atome... »), etc.
La plupart (de ces latinismes ont cessé (d'être usuels après Montaigne, bien que certains aient reparu à l'époque classique. Lorsque (du Bellay publia sa Défense et illustration de la langue française (1549), l'auteur (du Quintil Horatien {i<,^i) lui reprocha d'avoir usé (dans ce manifeste (de nombreux néologis mes, en (dépit de sa fameuse recommandation au lecteur : « Use de motz purement (rançoys » (2). Cette liste mérite d'être retenue, comme un commentaire vivant des tendances néologiques de l'époque.