Latinismes individuels
Chaque auteur de la Renaissance, insigne ou médiocre, a risqué des latinismes de son crû. Ce sont là des velléités latinisantes plus ou moins nombreuses, selon la diversité du tempérament de l'écrivain. Jean Le Maire en possède tout un vocabulaire. Rabelais ne le cède guère à son illustre prédécesseur.
Dans le naufrage de ces vocables lancés au hasard, un petit
(i) Chez les poètes de la Pléiade, aime est le reflet de l'italien poétique almo, beau, sublime (fréquent chez Pétrarque).
(2) « Ce commandement est tresbon — remarque le censeur — mais tresmal observé par toy, précepteur, qui dit vigiles pour veilles; songer pour penser; dirige pour adresse; epithetes non oysij^ pour superflu^; pardonner pour espargner ; adopter pour recevoir; liquide pour clair ; hiulqiie pour mal joinct; religion pour observance ; thermes pour estuves; fertile en larmes pour abondant ; récuse pour refuse; !e manque flanc pour le caste gauche; guerrière pour combatante ; rasséréner pour rendre serain ; bucciiiateur pour publieur ; fatigue pour travail; intellect pour entendement; aliène pour estrange: tirer pour peindre ou pourtraire; molestie pour ennuy; pillé pour prins ; sinueux pour courbe et contourné, et infiniz semblables que trop long seroit à les nombrer ». Ed. Chamard, p. 256.
nombre a surnagé et est arrivé jusqu'à nous. 11 en fallait risquer des centaines pour en faire triompher quelques-uns.
On reconnaît cependant, dans cet emploi débordant de latinismes, des intentions littéraires et des procédés de style particuliers. Essayons de discerner ceux qui appartiennent à Rabelais.
i° — Style soutenu.
Nous avons déjà fait remarquer à quel point Rabelais recherche le latinisme pour donner plus de solennité à ses récits ou plus de relief aux idées qui lui sont chères. On observe cette tendance principalement dans les harangues, les lettres de style ou les souvenirs du passé.
CoNCiONs. — La « Harangue faite par Gallet à Picrochole » rappelle dès son début les concions de Tite-Live(l. I, ch, xxxi) : « Plus juste cause de douleur naistre ne peut entre les humains, que si du lieu dont par droicture esperoient grâce et benevolence, ilz recepvent ennuy et dommaige ».
On y lit nombre de latinismes (i) ainsi que dans la « concion que faist Gargantua es vaincus » (2).
Un autre exemple de ce style soutenu nous est présenté par le xLviii" chapitre du Tiers livre, dont le titre même est d'une allure cicéronienne : « Comment Gargantua remonstre n'estre licite les enfans soy marier sans le sceu et adveu de leurs pères et mères » (3).
Lettres. — On lit dans la lettre de Gargantua à Pantagruel (l. II, ch. viii) : « ... le souverain /)/asma^e«/' Dieu... ceste tant magnifique plasmalure en laquelle avoit esté l'homme créé... l'amc seroit dégénérante et abastardie... sera bien expolij en l'officine de iMinerve... vives et vocales instructions... arbustes et fructices des forestz. . . sapience n'estre poinct en ame malevole ».
(i) « ... Prince ny ligue tant ejjerée ou superbe... toute amitié conculquée... juste retributeur de nos entreprises... par fallaces espèces et phantasmes ludijicatoires... tant ignare et stupide... ».
(2) «... Avoient pille' et depopulé et saccaigc les Jîus maritimes de Olone... non assouvy de ses fortunes... se d^nna mancipe et serf volontaire .. » (1. I, ch. l).
(3) «... Pleins de salacité et lascive... estoile matiite... qui ont sanxi et preste obéissance... telles sanxions connubiales... comme iniques et fraudulentes... place ennemie à granz frais oppugnéc... rapportant et hercdiîant... inslans fièrement et conlendcns estre... raison obstante... rapt diffame... jetter en direption des bestes brutes... Y aime et grande mère la Terre... corps spirant et vivant».
Narrés. — En remontant dans le passé, Rabelais aime à donnera son style une couleur archaïque latinisante. Le Prologue du Tiers livre nous en offre un échantillon important, où, à propos de Diogène, il écrit : « Si n'en avez ouy parler, de luy vous veux présentement une histoire narrer... » (i).
Il dira également (1. l,ch. ii) : « Les navrez il [Grandgousier] feist panser et traicter en son grand nosocome . . . », c'est-à-dire hospice où l'on soigne les malades. Terme gréco-latin qu'on lit dans le Code Justinien.
Synonymie. — Réminiscence du style cicéronien est également le redoublement de l'expression, sa définition par un double synonyme, l'un néologique et l'autre déjà connu du lecteur. Cet accouplement du néologisme avec un terme usuel permettait aux novateurs de le rendre accessible et d'en atténuer l'étrangeté par ce voisinage plus familier. C'était un procédé très répandu chez les écrivains et les traducteurs de la Renaissance (2).
Voici quelques exemples tirés du Tiers livre: «... imbecille et impotent (Prol.) ... insigne fable et tragicque comédie (ibid.)... funérailles et exeques (ch. m) ... une connexion et colligence (ibid.)... en effroy et trépidation (ch. v)... dueil et ulement (ch. xxiii)... ».
Dans le Quart livre : « ... marchandises exotiques etperegrines (ch. 11)... ceste angustie et nécessité (ch. iv) ».
De même : « ... loge et tugure pastoral (1. 1, ch. xliii)... mettre à internition et destruire totallement » {ibid.).
Rabelais va même volontiers Jusqu'aux séries synonymiques. Rappelons ces trois exemples : « matières de soy ambiguës, intrinquées, perplexes et obscures » (1. III, ch. xliii); ... « rare est l'affection des... vitrices, noverces et merastres envers les enfans des deffuncts premiers pères et mères (ch. xliv); et « ... Festonnent et espouvantent par prodiges, portentes, monstres et autres precedens signes... » (1. IV, ch. xxvii).
(i) En voici quelques phrases :
« Philippe, roy de Macédoine, venoit en grand arroy et exercite niimereux... roulale tonneau yîc/î7.., pour n'estre veu cessateur ex. ocieux... laudateur de leurs prouesses... C'est une vraye cornucopie de joyeuseté et raillerie... altération inextinguible et manducation insatiable ».
(2) Voy. Plattard, Le Quart livre de Pantagruel (éd. partielle de 1548), Paris, 191 1, p. i3 à 14, et Sturel, Jacques Amjrot, traducteur de Plutarque, Paris, 1909, p. 236 et suiv.
S° — Hyperlatinisme.
Les exagérations dans la manie latinisante sont à la fois d'ordre formel et lexicologique.
Forme, — La tendance à substituer au mot indigène son type latin correspondant est une des curiosités du style de l'époque. Rabelais dira par exemple: «...quelque pagine delà Saincte Escriture » et « lecture matutinale » (1. I, ch.xxni); — « Pantagruel avec ses apostoles » (1. II, ch. xxviii), etc.
Vocables. — Il fait entrer dans son lexique (1. I, ch. xvii) « queste siiille », c'est-à-dire quête de porc; œstre Junoiiicque (l. I, ch. Liv), pour taon, et « composer tant en carmes que en oraison solue » (1. I, ch. lvii), c'est-à-dire en prose.
Dans le ch. xvm du Tiers (ivre : eviré, privé de virilité^ lat. eciratus (fréquent), à côté de reciUit (i), circoncis, lat. recutitas. Dans le Prologue du Quart livre : « everseur de honesteté », à côté d' « eversion des republiques » (ch. xxvi) ; et dans VEpître à Odet : « est grandement vitupéré » et « une des moindres contumelies... »,
Phrases. — Certaines phrases sont d'une construction si purement latine, qu'elle frise l'obscurité : « Peine par nature est au refusant interminée » (1. III, ch. iv), c'est-à-dire la nature menace d'une peine le refusant, et « cessent les armes, régnent les toges », paraphrase ds cédant arma togai.
Tous les passages oratoires du roman — harangues, lettres, récits — abondent en pareilles imitations et décalques du style cicéronien.