VI. — Modifications graphiques
L'orthographe, simple et rationnelle du moyen français, a subi, sous l'impulsion des latinisateurs de la Renaissance, des changements considérables. On en est redevable surtout aux imprimeurs, les Estienne en tête, dont les connaissances en matière
(i) On lit ce latinisme dans les Contes du sieur Goulard de Tabourot, fol. 4 v : « Et combien que Ton luy ait voulu imputer qu'il cstoit rccutit et avoit fréquenté quelques Juifs en Aviynon ».
Cf. Laurent Joubert, Erreurs populaires, Bordeaux, 1579, II'' partie, p. îgS : " Le Latin l'appelle [le retalhat] recuiit, comme ayant recouvert sa peau »
d'étymologie française étaient alors nécessairement rudimentaires et aléatoires. Ces réformistes se laissaient uniquement guider par ranaloi,ae externe, le plus lallacieux des principes étymologiques. Nulle part le dicton : « les apparences trompent », ne s'est vérifié avec plus d'évidence que dans ce domaine orthographique.
De là des superfétations de lettres, des charges graphiques qui rendent difficilement accessibles certains auteurs et en premier lieu Rabelais. Plusieurs de ces exagérations se sont perpétuées jusqu'à nous, témoignant ainsi des ravages exercés par un principe mal compris et poussé à l'extrême (i).
Le zèle des humanistes va jusqu'à altérer la lorme de certains mots.
On lit dans Rabelais : aiireille, cere (pour cire), cerimonie et medicin, columne (Rob. Estienne : colomne), diviner et divise (pour deviner et devise), equal (et ses dérivés), huiler, leon et mute (pour hurler, lion et muette), lexive et rarilé (pour lessive et rareté), verm ou verme, à côté de ver, etc.
L'édition princeps du Pantagruel porte, au chapitre II : « par les esglises » et « le pauvre peuple » ; les réimpressions ultérieures leur substituent: « par les ecclises » et « \q paoure peuple ».
De même : perfum eiperfaict, etc.
Inversement : affermer (pour affirmer (2) et confermer, enfermier (3) et entendant (pour infirmier ei intendant), etc.
De faux rapprochements ont amené des graphies comme eximé, anxaigri, pour essinié, qui se dit aujourd'hui surtout des faucons ; sçauoir, par la prétendue influence du latin scire (avec lequel le mot n'a rien de commun) ou thesor (pour trésor), et des charges comme doubter, nepvea, prebstre, etc. Un des plus curieux exemples est monstier pour moustier (d'après le lat. monasterium), le premier à peu près général au xvi® siècle. De même la graphie latinisante couvent pour couvent, longtemps conservée, comme le prouve cette remarque de Ménage (1650) : « La plupart des religieux disent et écrivent convent... il faut dire et écrire couvent ».
(i) Voy , pour plus de détails, Darmesteter et Hatzfeld, Le XVI^ siècle, t. I, p. 194 à 200, et F, Brunot, Histoire de la langue française, t. II, p. 93 et suiv.
(2) L'éd. princeps de Gargantua (ch. xxxvi) porte affirmans; les éditions ultérieures, affermans. Robert Estienne donne (iSSg): affirmer, mais confermer. etc.
(3) Cf. Robert Estienne (1549): enfermerie, infirmerie.
8o ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES
Ces rapetasseurs de vieilles ferrailles latines, ces grabeleurs de corrections ont ainsi profondément transformé l'aspect des mots du moyen français et l'orthographe moderne est encore imprégnée des théories latinisantes des imprimeurs du xvi' siècle.