VIII. — Bas-latin
Le bas-latin a été pendant des siècles, et sans en excepter la Renaissance, l'unique organe intellectuel de l'humanité européenne. Nous avons relevé à plusieurs reprises son rôle d'intermédiaire dans le domaine scientifique et philosophique. Il suffira de rappeler ici les principaux services qu'il a rendus pendant cette longue période du Moyen Age au xvi' siècle.
ScoLASTiQUE. — Le roman rabelaisien offre une parodie du jargon théologique médiéval et de la scolastique encore souveraine au début de la Renaissance. Les nombreuses abstractions qui ont passé de ce langage dans les idiomes modernes, les subtilités de cette pensée abstruse et nuageuse fournissaient au satirique une matière inépuisable. Il en a tiré un large parti, dans la harangue du maître sorboniste Janotus et dans nombre d'imitations amphigouriques : « la terrestreité de leur nature » et « nature quidditative » (1. I, ch. xix), à côté de « in modo et Jigura ))(ch. xx),Qt de a en secondes intentions y) (1. 111, ch. xii (3).
Science arabe. — Nous avons déjà montré que les œuvres des médecins et philosophes arabes — en premier lieu d'Avicenne et d'Averroës — ont été vulgarisées en Occident par des versions en bas-latin qui sont restées dans l'enseignement jusqu'au début du xvii« siècle. C'est par ces versions qu'un certain
(i) Cf. l'étude de J. Plattard, citée à la p. 27.
{2) Rappelons ici le terme profîciat, droit que les évéques nouvellement installés levaient sur les ecclésiastiques, d'où le sens généralisé de « don de bienvenue », fréquent chez Rabelais avec des applications facétieuses, comme dans ce passage de la Passion de Gréban, où Ccrbcrus dit à Lucifer:
38o3. Puisqu'il y a si grosse peine.
Alors I que le dcable nous maine.
Nous paierons le profficiat.
(3) Voy., pour les définitions, Pierre Nova, Dictionnaire de terminologie scolastique, Avignon-Paris, i885.
nombre de termes scientifiques se sont introduits dans la langue et dans le vocabulaire de Rabelais, notamment des vocables d'histoire naturelle et de médecine (i).
Pharmacie. — C'est également le bas-latin qui se trouve à la base de la nomenclature pharmaceutique en usage à l'époque de Rabelais. Cette nomenclature, qui a été transmise en partie à la pharmacopée moderne, s'est de bonne heure constituée, et le plus ancien codex, V Antidotaire Nicolas, remonte au xiii' siècle.
Rabelais est d'ailleurs le seul écrivain qui se soit servi de ces termes spéciaux, restés confinés dans son œuvre. Nous les avons expliqués ailleurs (2).
Termes de finances. — La comptabilité des finances publiques a conservé jusqu'au xvi* siècle plusieurs termes bas-latins. On les trouve groupés dans le xvi^ chapitre du V^ livre, intitulé les Apedeftes, où se trouve la description des grands pressoirs de Messieurs de la Chambre des Comptes. On y lit, à côté de termes français (recepte, despense, estât, plus valeur, roole, acquits, etc.), les vocables: radietur (« à rayer »), recuperetur (« à recouvrer »), quittus (« acquitté »), j^evisit (« contrôlé »).
Tels sont les principaux aspects que revêt le latinisme chez Rabelais. On ne peut en saisir la valeur réelle sans tenir compte de ses degrés et de ses nuances. Une appréciation en bloc — comme on l'a fait jusqu'ici — ne saurait donner qu'une image à la fois vague et fausse.
*De même que, pour connaître la valeur sémantique d'un mot nouveau, il faut le replacer dans son temps et dans son milieu ; de même, pour juger en connaissance de cause les latinismes de Rabelais, il faut étudier le personnage qui les débite ainsi que les circonstances correspondantes. Le ton change du tout au tout, suivant qu'il s'agit de morceaux d'apparat (harangues et lettres) ou de récits archaisants (narrés). Ce sont là des artifices littéraires plutôt que des acquisitions de vocabulaire.
A ce sujet, rappelons quelle belle matière plastique était la langue du xvi' siècle, comme elle était susceptible de recevoir toutes les empreintes! C'est grâce à cette malléabilité et à la liberté illimitée des écrivains que la dernière période du moyen français est devenue une des plus fécondes pour le développement de l'esprit et du vocabulaire national.
(i) Voy. notre Hist. nat. Rab., passim. (i) Ibidem, p. 390-394.
La Renaissance italienne a eu de nombreuses répercussions sur la langue et la civilisation françaises. La plupart des institutions du passé furent modifiées ou renouvelées par les progrès réalisés outre-monts. Les arts appliqués notamment s'en sont profondément ressentis et, p:ir suite, le vocabulaire technique indigène.
Nous avons exposé, dans une autre section de cet ouvrage, les multiples aspects de cette action. Il suffira d'en tracer ici une revue d'ensemble.
Architecture. — L'art de bâtir reçut le premier choc de la Renaissance italienne. La nomenclature des maîtres maçons subit une transformation à peu près complète. On a récemment essayé de fixer les dates de l'introduction de ces vocables techniques (i), mais sans toujours tenir compte que leur mention dans les documents manuscrits n'implique nullement leur usage réel.
Ce qui est à peu près certain, c'est qu'à Paris ou sur les chantiers royaux, grâce aux architectes français conquis à l'italianisme, comme Philibert de l'Orme, la plupart de ces termes commencèrent à se naturaliser dans les milieux professionnels dès la première moitié du xvi' siècle. Par contre, dans les provinces, la réaction contre ces intrus se maintint plus longtemps, comme en témoigne l'anecdote de maître Pihourt, maçon de Rennes, recueillie par du Fail dans ses Contes cVEutrapel (i 585). Suivant le conteur breton, les architectes réunis à Rennes « n'avoient d'autres mots en bouche que frontispices, piedestals, obélisques^ colonnes, chapiteaux, fri::^es, comices... desquels il [maîstre Pihourt] n'a voit onc ouy parler ».
Ces termes étaient cependant — vers 1560 — déjà courants à Paris; en province, ils n'étaient pas encore connus. A quelle
(i) Voy. les articles de H. Clouzot et de J. Plattard dans la Revue du XF/e siècle, t. V, p. 182 à 186, et p. 287 à 289.
époque devinrent-ils dans la capitale d'un usage général ? On ne saurait l'affirmer avec précision. Les textes d'ailleurs comportent à ce sujet des réserves expresses :
Frontispice se lit dans le Champ fleur ij de Geoffroy Tory (i 529), grammairien-collectionneur de vocables rares ou de latinismes (i). Est-ce à dire que l'usage en date de cette époque?
Piédestal figure dans la traduction de Vitruve par Jean Martin (1547). Mention simplenient livresque.
Colonne est dans Rabelais comme frise et corniche (1550).
Montaigne appelle encore (1. 1, ch. li) « gros mots » des termes comme pilastre, architrave, corniche, etc. C'est sa manière de parler des néologismes techniques.
Que faut- il en conclure ?
Les termes étaient familiers aux architectes novateurs, peu ou point connus des ouvriers maçons et encore moins accessibles aux profanes. Aujourd'hui même, cette nomenclature spéciale reste étrangère aux foules, tout en étant plus répandue que dans le passé.
Il faut en effet distinguer, dans cette terminologie architecturale, deux catégories de vocables, suivant leur provenance grécolatine ou italienne. Alors que les premiers conservent leur caractère savant et technique, les seconds sont plus familiers et sont devenus par suite plus populaires. Tels sont ': appartement (xvi" siècle) et compartiment (celui-ci dans Gargantua), antichambre (mot calqué au xvi^ siècle sur anticamera) et cabinet^ ce dernier fréquent chez notre auteur.
Art militaire. — Les changements survenus dans la terminologie de la guerre offrent l'image d'un véritable bouleversement. Toutes les branches de l'art militaire (2) du passé furent
(i) Voy.jdans C/rjmp/7e«r^(i 52g), l'avis au lecteur. — Geoffroy Tory avait extrait des « vieux livres » toute une liste de termes et d'expressions, dont il recommande l'usage.
(2) PYROTECHNrR. — Une branche de l'artillerie, la pyrotechnie, porte également chez Rabelais des traces nombreuses du vocabulaire italien. Tels les termes suivants qui sont d'ailleurs restés confines dans son œuvre : mattons. pièces d'artifice semblables à de grosses briques (mattoni); palle, balle de fusil ou boulet de canon {palla); ra^es, fusées (raj^^i) et sciope, fusil (schioppo), à côté des expressions feu artificiel (chez d'Aubigné,/ewjr d^ artifice) et lances de feu, calquées sur /uoco artificiale et f uoco di lancie. Voici quelques passages tirés de la Sciomachie (éd. Marty-Laveaux, t. III, p. 4o5, 408,409 et 4i3): « ... du chasteau fut tant tiré d'artillerie, tant jette de mations, micraines, potz et lances
alors transformées ou renouvelées. Cette influence italienne se fit sentir dans l'organisation comme dans la hiérarchie militaire, dans les noms des armes et des nouvelles méthodes de guerre (i). L'art des fortifications tout particulièrement s'est enrichi d'un vocabulaire spécial, répondant aux progrès réalisés outre-monts. Quant à l'organisation militaire, cette simple mention d'un vieux lexicographe en 1549 — un soldat, voy. soudart (Robert Estienne) — en dit long sur sa récente transformation.
Art nautique. — Les progrès ne furent pas moins sensibles dans la marine et le glossaire nautique en porte des traces nombreuses et variées que nous avons déjà relevées. Nous avons montré quelle place l'art nautique occupe chez Rabelais. Sa nomenclature méditerranéenne renferme des souvenirs de ses voyages répétés, les résultats d'une enquête suivie auprès des marins levantins. Elle ofïre un ensemble unique, un document d'une parfaite sincérité, le premier que connaisse l'histoire littéraire.
Généralités. — En dehors des arts pratiques, le commerce et la vie mondaine ont également subi des changements importants. Nous renvoyons au tableau d'ensemble que nous en avons tracé (i).
Remarquons finalement, sous le rapport statistique, qu'alors que les Lettres écrites d'Italie (153 5-1 536) sont très sobres en italianismes, la Sciomachie (1549) et le Quart livre (1552) en abondent, ces ouvrages ayant été composés pendant [et après le dernier voyage de Rabelais en Italie.
ha. Sciomachie, notamment, écrite à Rome même, est comme
à /eu » — a ... sciopes, fusées en canon, pâlies et lances à feu... » — « Lors... furent jette'es dix trombes de feu, canons de fusées, pâlies, mattons et pot^j à Jeu... plus de mille fusées ensemble et trente r<3fe5 ». — « ... avec force artillerie et tant de diversitez de/ew:^ artificiels... ».
Il n'est pas sans intérêt de faire remarquer que le récit italien de la Sciomachie, daté de Rome le 14 mars 1549, ne donne, en fait de détails pyrotechniques, si développés dans le texte rabelaisien, que des renseignements vagues et insignifiants. Voy. Rev. Et. Rab., t. IX, p. 821 à 325, et t. X, p. i34-i38 (Lucien Romier).
(i) Ajoutons que Rabelais use souvent de phrases typiques italiennes dans un sens facétieux ou pour conserver la couleur locale. Voici deux exemples : Messere « Cotai d'Albingues » est le prime del monde (l. III. ch. xxvi) et dans le Prologue du Quart livre, à propos des Génois « les Genevoys s'entresaluans disent sanita et guadain, messere ».
Des patois italiens, c'est le vénitien qui mérite d'être mentionné. 11 a fourni à Rabelais nombre de termes nautiques et maint vocable culilinaire. Voy, l'index de cet ouvrage, au mot vénitien.
farcie de termes du ressort de la pyrotechnie. Les pompeux spectacles offerts par le Cardinal du Bellay aux citoyens de Rome — spectacles si complaisamment décrits par Rabelais — étaient accompagnés de force feux d'artifice « de cent sortes ». Ces divertissements ont été faits (nous dit l'auteur) « par l'invention de messer Vincentio Romain et du Bois le Court, grand salpetrier du Maine ».
Quant au Quart livre, il renferme plus d'un écho de ce dernier voyage. Les souvenirs y abondent ainsi que les expressions et les anecdotes locales. L'auteur lui-même s'est chargé d'en fournir le commentaire dans sa Briefce Déclaration.
Rabelais savait-il l'espagnol.^ Il est permis de répondre par la négative.
Cette langue figure, il est vrai, parmi celles qui constituent le fonds des « belles grandes librairies en grec, latin, hebrieu, françois, tuscan et espagnol », réparties « selon iceulx langages » par « les divers estages » de l'Abbaye de Thélème. Mais, d'une part, il n'y avait que cinq étages et six langues, en sorte que le dernier rang devait être occupé par l'italien; et, d'autre part, cette nomenclature en elle-même ne tire pas à conséquence. L'hébreu, par exemple, y occupe le troisième rang et la connaissance que Rabelais en possédait mérite à peine d'être prise en considération. Le fait d'ailleurs ne doit nullement nous surprendre, la littérature espagnole n'ayant commencé à exercer une certaine influence qu'à partir de la seconde moitié du xvi® siècle. Il n'est pourtant pas sans intérêt de retenir que Montaigne, qui, tout comme Rabelais, possédait l'italien jusqu'à pouvoir s'en servir comme d'une seconde langue littéraire, ne savait pas non plus l'espagnol.
A l'époque où parurent les deux premiers livres du roman rabelaisien, l'ignorance de l'espagnol devait être générale en France. Une seule phrase rappelle l'espagnol : les « indalgos bourraclioua marraniscz comme diables » (l. I, ch. viii), que haïssait Grandgousier ; mais sa transcription témoigne précisément d'une ignorance totale de la langue, — il s'agit d'hidalgos borrachoSy — et la forme accuse une provenance purement orale (i). Il faut remonter jusqu'à la fin du xvi" siècle, à la Satire Mé-
(i) De même alejan tostadc (1. IV, ch. ii), alezan brûlé, qui ne vient pas directement de l'espagnol (alasan tostado), mais a passé par l'intermédiaire des ouvrages italiens sur l'équitation. Voy. ci-dessus, t. I, p. So.
nippée, pour trouver le premier témoignage réel du mot (éd. Frank, p. 80) : « Pour le moins, il rccompensast quelqun de ses hidalgos que luy en feroyt foy ».
Des autres termes du roman de Rabelais auxquels on attribue généralement une origine espagnole, il faut tout d'abord retrancher ceux qui lui sont antérieurs : chamarre (1. 1, ch. lvi), genêt (1. I, ch. xii), laquays (1. 1, ch. xxvm), ainsi que guaban, caban, et gualvardine, cape (1. IV, ch. xxiv et xxxi).
C'est l'Italie qui a servi d'intermédiaire pour trois autres appellations de costume de provenance espagnole : Berne, mantelet à capuchon (1. I, ch. lvi), vasquine, basquine, et verdugale, vertugadin. L'italien bernia signifiait « sorta di mantello di donna », comme chez Rabelais. La forme des deux autres vocables indique plutôt des emprunts oraux, ce genre de corsage et de crinoline n'ayant fait son apparition qu'au commencement du xvi^ siècle.
Sont franchement d'origine italienne les prétendus hispanismes : bigarre (i) et mousse (2), ainsi que matachin, matassin (Sciomachie), ce dernier reflet direct de l'italien mattacino, danseur bouffon, proprement petit fou.
Ont été également attribués à tort à l'espagnol les termes suivants qui viennent directement du Languedoc ou de la Gascogne :
Alberge, sorte de pêche (l, III, ch. vin). Bruyerin Champier affirme que cette pèche est venue à Paris du Languedoc vers l'an 1540 (3), et le provençal alberga confirme ce fait.
Bandouiilier, brigand des Pyrénées (l. IV, ch. xxxvi), reflet immédiat du gascon bandoulié, même sens. On lit dans les Serées de Bouchet (t. III, p. 113) : « Le Gascon où ce mot de bandolier est le plus usurpé ». Le terme se rencontre souvent au xvi' siècle (Des Périers, Monluc, Brantôme).
Cabirotade, rôti de chevreau (1. I, ch. xxi), qui n'a rien de commun avec capilotade, sorte de ragoût, terme ultérieurement attesté (4).
Cavalcadour, écuyer préposé aux chevaux de main {Sciomachie), du languedocien cavalcadour, même sens : l'espagnol ca-
(i) Voy. Rev. Et. Rab., t. VIII, p. 5i, et t. X, p. 2G4 à 271.
(2) Cf. ci-dessus, t. I, p. 121.
(3) Ibidem, p. 184.
(4) Ibidem, p. 178.
balgador, que proposait déjà Ménage, est phonétiquement inadmissible (i).
Guavaclie, lâche (1. III, ch. xxviii), tiré du gascon gaoache, manant, rustre (Mistral).
Madourré, lourdaud (1. I, ch. xxxiii), tiré du languedocien madourre ou modourre, même sens (I. III, ch. xii)^.
Il est donc permis de conclure que le vocabulaire de Rabelais n'apporte aucune donnée positive en faveur d'une connaissance, même superficielle, de l'espagnol (2), fait compréhensible à une époque où cette langue était encore complètement ignorée aussi bien en France qu'en Italie.
Cette constatation linguistique négative n'est pas dépourvue d'intérêt, même et surtout pour l'histoire littéraire. Marc-Monnier avait supposé (3) que c'est dans le livre de Jean Ruiz, archiprêtre de Hita, poète espagnol du xiv*^ siècle, que Rabelais aurait puisé le motif de l'argumentation par signes entre Panurge et Thaumaste (1. II, ch. xix). Cette conjecture s'évanouit devant l'ignorance totale de l'espagnol en France dans le premier quart du xvi^ siècle.
Paul Stapfer va plus loin (4). S'appuyant sur la supposition de Marc-Monnier comme sur un fait acquis, l'éminent critique fait un grief à Rabelais d'avoir négligé « le motif d'une scène divertissante » du poète espagnol. Or, en réalité, il s'agit en l'espèce (comme nous l'avons montré) d'un thème traditionnel qui court le monde et qu'on rencontre un peu partout. Rabelais a parfaitement ignoré et le conte de l'archiprêtre de Hita et les versions parallèles que nous avons citées (5). Notre auteur a tout bonnement puisé dans le courant oral la donnée essentielle qu'il a ensuite élaborée à sa fantaisie.
Jetons maintenant un coup d'œil sur l'ensemble de ces acquisitions linguistiques dans les domaines de l'hellénisme et de
(i) Ibidem^ p. 90.
(2) Rabelais ignore les noms de variétés américaines de singes (cf. sagouin, dans Marot) et de perroquets. En général, les néologismes américains lui sont restés étrangers. On en trouvera un grand nombre dans la Cosmographie d'Alphonse le Saintongeais (i545) et dans celle d'André Thevet (oyi). Voy., sur les hispanismes américains du premier, Rev. Et. Rab., t. X. p. 40 à 44.
Ci) La Reforme de Luther à Shakespeare, Paris, iS85, p. 140.
(4) Rabelais, p. 423 à 425.
(5) Voy. t. I, p. 227.
l'italianisme. Nous sommes à même d'en juger la portée et d'en apprécier la valeur à la fois historique et sociale par une comparaison rapide avec les autres sources linguistiques ou littéraires de l'époque.
Le Dictionnaire de Robert Estienne en est une. Ses deux éditions embrassent une période de dix ans (i 539-1549), la plus féconde en néologismes.
On n'y trouve aucune trace d'héllénismes ni d'italianismes.
De là une pénurie très sensible en fait de termes techniques médicaux ou autres :
On y lit au mot artère : « L'artère du polmon, le sifflet, Trachea ; l'artère par laquelle nous inspirons et respirons, venant des polmons jusques à la langue en forme d'ung tuyau, Arteria aspera ».
Or trachée artère se trouve déjà attesté dans le Pantagruel de 1532,
Au mot boule, Robert Estienne nous donne cette explication : « Petites boules de plomb, que les saulteurs et danseurs sur la corde tiennent pour leur bailler contrepois, Haltères ».
Dès 1532, ce mot latin est francisé par Gargantua (1. I, ch. xxiii) : « Et pour gualentir les nerfz, on luy avoit faict deux grosses saulmones de plomb... lesquelles il nommoit altères ».
Un dernier exemple, au mot moralité: « Une sorte d'ancienne moralité ayant les personnages de grans affaires, comme rois, princes et autres et dont l'issue estoit toujours piteuse. Tragœdia ».
Ce mot latin apparaît sous sa forme française dans le Quart livre, en même temps que tragicque comédie et catastrophe, néologismes qui manquent également à Robert Estienne et qu'explique la Briefve Déclaration.
Quant aux italianismes, contentons-nous de citer cet exemple. La première édition du Dictionnaire (1539) donne « Escrimeur, joueur d'espée qui apprend à jouer de Vescrimie ».
Ce dernier mot (qui manque à l'ordre alphabétique) est la forme antérieure à escrime, reflet alors récent de l'italien scrima, introduit par les escrimeurs de l'Italie, qui, pendant deux siècles (xv' et xvi") ont fourni des maîtres à tous les pays de l'Europe.
De même, le verbe escrimer a remplacé, dans le premier tiers du xvi' siècle, l'ancien escremir, d'origine germanique.
Rabelais fait mention de la vieille escrime, Vescrimie, impé-
tueuse et désordonnée (i), et à l'occasion de l'éducation nouvelle de Gargantua, il fait allusion aux nouveaux procédés des maîtres italiens (2).
Notre auteur distingue ainsi nettement les deux périodes de l'historique du mot : Vescrimie du bon vieux temps et l'escrime de la Renaissance.
Si l'on rencontre çà et là, chez Robert Estienne, quelque terme s:ientifique ou technique, il est presque toujours tiré du roman de Rabelais (3).
C'est le cas du terme anatomique focile et de l'instrument eoUpile (« boule d'airain creuse propre à souffler le feu »), l'un et l'autre manquant à la première édition du Dictionnaire (1539), et le dernier expliqué dans la Briefve Déclaration (4).
Passons à la poésie renouvelée par la Pléiade. Les mérites littéraires d'un Ronsard ou d'un du Bellay — ils ont abordé, les premiers, les grands genres et introduit en poésie la notion de l'art — sortent du cadre de nos recherches. Nous ne voulons en retenir ici que les innovations en matière de langue.
Ces innovations sont toutes dans Rabelais, et on peut dire à la rigueur que du Bellay, dans son manifeste, n'a fait qu'appliquer à la poésie les progrès déjà réalisés dans la prose rabelaisienne : « Rabelais, dit Marty-Laveaux, a fait gaiement et spontanément pour la langue ce que la Pléiade a tenté à grand bruit et à grand' peine » (5).
Aussi longtemps que du Bellay suit son modèle, il se trouve dans la bonne voie ; mais dès qu'il essaie d'innover à son tour, ses efforts restent stériles. La liste des latinismes qu'il a ris-
(i) € Lesquelz geans quand Panurge apperceut, dist à Pantagruel : Seigneur, voyez là les geans qui sont yssuz, donnez dessus à vostre mast gualantement à la vieille escrime » (1. II, ch. xxxix).
(2) « Là rompoit non la lance, car c'est la plus grande resverye du monde dire, J'ay rompu dix lances en tournoy, ou en bataille : un charpentier le feroit bien, mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses enncmys » (1, I, ch. xxm).
(3) Voy. Rev. Et. Rab., t. VIII, p. 188 à 190.
(4) Parmi les éle'ments constitutifs du lexique de Jean Le Maire, M. Humpcrs (ouvrage cité) compte, à côté de deux cents latinismes, une douzaine d'héllénismes et huit italianismes. En réalité, les héllénismes du grand rhétoriqueur sont des termes latins-grecs, et ses italianismes, des emprunts livresques. Restent quatre flandricismes qui^ n'ont pas trouvé d'écho,
(5) Marty-Laveaux, Œuvres de Rabelais, t. V, p. xliv.
qués dans sa Défense (liste aigrement censurée par le Quintil) n'a pas ou presque pas franchi son manifeste.
C'est que l'instinct linguistique, inhérent à Rabelais, manque à peu près aux poètes de la Pléiade.
Des nombreux héllénismes risqués par Ronsard aucun n'a triomphé. Mellerio, qui en a dressé la liste, dans son Lexique de Ronsard, ajoute (à propos de sympathie); « Ce mot, si français aujourd'hui, est une heureuse innovation de Ronsard ». Or Rabelais s'en est servi quelques années auparavant (dans l'édition partielle du Quart livrer 1548), et la Brie/ce Déclaration explique ce néologisme risqué pour la première fois par notre auteur.
D'autre part, d'Aubigné nous rapporte que, vers la fin de sa vie, Ronsard protestait contre les « maraux qui ne tiennent pas élégant ce qui n'est pas escorché du latin... et qui aiment mieux dire collauder, contemner et blasonner que louer, mespriser, blasmer. Tout cela c'est pour l'Escolier Limosin » (i).
De ces latinismes, collauder n'a pas tout à fait le mC-me sens que louer, il signifie plutôt louer grandement ; et contemner y comme collauder, se lisent dans le Dictionnaire de Robert Estienne (1539), qui ne donne généralement que les mots en usage. Entre les poètes de la Pléiade, Baïf s'est souvent servi de contemtible. Quant à blasonner^ il n'a aucun rapport avec blâmer.
Lorsqu'il s'agit, on le voit, des courants qui ont fécondé le vocabulaire français à l'époque de la Renaissance, le livre de Rabelais reste l'œuvre maîtresse, la source inépuisable, où se sont tour à tour abreuvés les poètes de la Pléiade, du Bellay en tête, comme au siècle suivant Molière et La Fontaine.
(i) Idem, Langue de la Pléiade, t. I, p, 44.