II. — Vocables rabelaisiens
Plus nombreux sont les vocables appartenant en propre à Rabelais, ses créations lexicologiques qui n'ont pas franchi son oeuvre, arrêtées dans leur développement ou complètement avortées.
Nous y discernons un double groupe :
/° — Dérivés et composés.
Voici ces mots secondaires inconnus en dehors de notre auteur (i) :
Substantifs: Banerol (« porte bannière »); besterie (« bêtise »); buscheteur (a bûcheron »), et coustelleur (« coutelier ») ; cacquerollière et hannetounière ; conciergie (« conciergerie »); entendoire (mot conservé dans les parlers vulgaires); legumaige (2) (cf. fruitaige) ; repaissailles (cf. crevailles); totaige (« total »), à côté de navigaige(3) ce dernier commun à Jean Le Maire et à Rabelais (4).
(i) Voy., pour les renvois, le Glossaire-Index de l'édition Marty- Laveaux.
(2) Légumage se dit dans le Poitou (Poey d'Avant).
(3) Cette forme se lit souvent dans les Poésies de Colin Bûcher Angevin (éd. Denais, 1890),
(4) Toute cette famille de mots — navigage, navigation, naviguer — ne remonte pas au-delà du xvi° siècle.
Adjectifs : Aulican (« au bossu aidican », 1. 1, cb. xxii), d'auliqtie, de cour; dormard (« qui a envie de dormir »).
Verbes : Flacoaner et martiner (« boire copieusement ») ; mediciner (« traiter suivant la médecine »).
Adverbes : Anglicquement (« angéliquement ») et cappiettement ((( en cachette »).
Diminutifs : Brimbelette et marchette (« touche »), enfantelet et hommet ; miquelot (« pèlerin à saint Michel ))) et panerot (« petit panier »), penaillon (« haillon »); — boursiller {« contribuer de sa bourse »), et degousiller (« avaler »).
Composés par particules : Affîansailles et enfiansailles, appoltronir ; — defauciller ((( casser les faucilles ou os de l'avant-bras ») et desgonder; — embavieré, empaltocqué et empannaché ; endammoisellô ((( pages endamoisellés ») ; — endentelé et enguantelé, emmurailler ((( emmurer )))(i); empuanté ((( empuanti ))); enasé et eruyté (cf. ruj^t, rut); entreplauder (« s'entrebattre »).
Composés proprement dits: Maschefain (« mâche- foin »), maschefigue (« cf. sjrcophage), maschemerde (cf. scatophage), mascherable ((( macherave -», c'est-à-dire Limousin), maunet (« sale ») et racletoret ((( racle-peau »), dans les bains, proprement racle-visage ou « racle-touret «.
Croisements : Belistrandie, « bélitrerie » (forme parallèle au moy. fr. truandie, truanderie), d'où belistrandier (fréquent), à côté de pistolandier (au sens libre); reputanation {Pant. Progn., ch. v), fusion de (( putain » et de « réputation )); trinquenaille (cf. trinquer et quenaille ou vilenaille).
Le dénombrement est loin d'être complet. Ce sont là des créations personnelles à Rabelais, dont plusieurs portent le cachet de son génie.
5" — Termes isolés.
La plupart des termes isolés sont des formations rabelaisiennes, quelques-uns semblent des appellatifs provinciaux. Voici un aperçu des uns et des autres :
Deshinguandé , dehinguande\ dégingandé (fréquent chez Rabelais), d'un primitif hingue, de sens et d'origine obscurs. Alarnix, Tableau (t. II, p. 296), offre le pendant me67im(;a/irfe.
Ebuscheter , ramasser des bûchettes (1. II, ch. xv) : « Une vieille sempilerneusc ebuschetoit et amassoit du boys par la dicte forest ».
Enipas, entraves (1. I, ch. 11) : « Jusques à tant que Mars ayt
(i) Encore usuel en Anjou.
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les empas ». Peut-être mot poitevin. On le lit également dans Jean Bouche t.
Defortunë, malheureux (1. I, ch. x) : « ... Les Thraces... signoicnt les jours bien fortunez... de pierres blanches, les tristes et clefortune^, de noires ».
Demouller, disloquer (1. I, ch.xxvii): « ... es aultres denioulloyt les reins... ».
Deparquer, déguerpir (1. III, ch. xxvii) : «... A la Passion qu'on jouoit à salnct Aîaixent, entrant un jour dans le parquet,... je veidz tous... entrer en tentation... Somme, vo3ant ledesarroy, je deparquay du lieu ».
Descrouller, défoncer (1. I, ch. xxvii) : « ... descroulloijt les omoplates... ».
Destorse, détour (I. I, ch. xxxiv) : « ... les voyes et destorses ».
Eraige, race, lignée (l. II, ch. i) : « ...- dict on que en Bourbonnoys encores dure V eraige ».
Esgorgeter, égorger à petits coups, verbe très fréquent chez Rabelais, remplaçant le primitif esgorger^ qu'on lit chez Robert Estienne (1539).
Esgousser, écosser, ôter de sa gousse. Fréquent chez Rabelais au propre (l. III, ch. xviii : « la febve n'est veue se elle ne est esgoussée ») et au figuré (1. III, Prol: « T'esgoussera de renom »), à côté d' « esgousseur de febves » (1. III, ch. xxx).
Esguasser, agacer, au propre (« dens esguassées », I. IV, Prol.) et au figuré (1. I, ch. liv) : « Poinct n'esguassejs estes quand cabossez et entassez... ».
Faultier, fautif (1. III, ch. xi) : « Me avez vous trouvé en la confrairie des faultiers ? » Montaigne s'en est aussi servi.
Gabeler, se moquer, verbe fréquent chez Rabelais (diminutif de l'ancien gaher).
Gauhregeax, bon vivant, qui se goberge, injure adressée aux bergers de Gargantua (1. I, ch. xxv).
Grillotier, rôtisseur (l. II, ch. xxx, et Pant. Progn., ch. vi : «... coquassiers, grillotiers, chercuitiers... »).
Indemne, indemnisé (1. I, ch. lui), terme juridique attesté tout d'abord chez Rabelais, devenu usuel au xvi' siècle.
Montaison, terme de vigneron (1. III, ch. xxxviii).
Plameuse, soufflet, dans un passage unique (1. I, ch. xxii).
Bibleur, débauché, deux fois employé par Rabelais. (1. Il, ch. XVI, et Pant. Progn., ch. vi).
Ricasser, sourire, dans ce passage unique (1. IV, ch. lu) : « Les filles commencèrent ricasser entre elles » .
RoUaison, forme francisée de rogation (1. IV, ch. xliv) : «... certaines particulières rouaisons et oraisons ». Robert Estienne a accueilli le mot (1549) : « Les rogations ou rouaisonSy Stativee supplicationes ».
Rouart, bourreau (1. III, ch. li), terme contemporain (i), accueilli par Robert Estienne (1549) : « Rouart, c'est à dire prevost des mareschaux, pour ce qu'il faict mettre les maltaiteurs sur la roue ».
Il faudrait y ajouter le groupe non moins nombreux de mots forgés à la manière de Rabelais et qui méritent la même sollicitude que les vocables restés uniquement attestés dans son œuvre .
3^ — Formes spéciales.
Certains mots ont des aspects particuliers sous sa plume. Citons :
Acconcepvoir, suivre à la piste, atteindre, fréquent dans son œuvre, en rapport avec acconsuiore qu'on lit dans Robert Estienne (1539), Baïf et Montaigne.
Asturcier, autoursier, qui a soin des autours (1. I, ch. lv, et Pant, Progn., ch. v). On lit autructer en 1392 (Godefroy) et austoursier en i598(Id.).
Atouré, paré (1. IV, ch. x), en rapport avec attourné, qu'on lit ct^ez Marot et dans Montaigne.
Bimbelotier, vendeur de bimbelots ou de jouets d'enfants (1. II, ch. xxx). On trouve bibelotier au xv® siècle (1467); Palsgrave écrit barnbelotier (« broche-maker »). La forme rabelaisienne a passé dans Furetière (1690) et dans le Dictionnaire de V Académie (1762).
Entournogé, entouré (dans la Sciomachie).
Esculée^ pour escuellée, écuellée (1. IV, ch. xvii) : « une esculée de laict ». De même, dans le Bas-Maine.
Fasque, poche, fréquent chez Rabelais, en rapport avec faque des autres écrivains de l'époque.
(i) Roastre, bourreau qui roue, se lit déjà dans les Ballades en jargon de Villon, mais la forme rouart apparaît dès l'abord chez Rabelais. Le supplice de la roue, déjà mentionné au xv® siècle, ne fut légalement établi que sous François I*' en i534, et ne fut aboli qu'en 1789.
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Gualentir, fortifier (1. I, ch. xxiii : « pour gualantir les nerfz »), proprement rendre fort ou robuste, sens primordial de galant.
Gehaigner, geindre (croisement de gehainer et geindre) : « 11 gehaignoyt comme unasne qu'on sangle trop fort » (1. 11, ch. xiii).
Harpailleur, voleur (1. II, ch. xxx), comme il résulte de ce passage de la Pantagruéline Prognosticaiion (ch. v) : « ... crocheteurs, hajy ailleurs... ». Monet (163 5) donne au mot le sens de « fouilleur de mines », de harpailler, saisir avec un harpon (i).
Moissonnier, épithète appliquée au chevreau de lait (1. l, ch. xxxvii): « ... soixante et troys chevreaux moissonniers ».
Nieblé, brumeux, nuageux, épithète donnée au « couillon » (1. 111, ch. xxviii), parallèle à greslé.
Pantarque, pancarte, fréquent chez Rabelais.
Tretous, tous sans exception, mot très fréquent chez Rabelais, repris par Baïf et conservé dans les patois de l'Ouest.
Cette masse de vocables qui n'ont pas franchi l'œuvre rabelaisienne, ne représente en fait qu'une portion seulement des créations verbales de l'illustre écrivain. Si l'on tient également compte de ses termes factices ou frappés au coin de son génie, on obtient un ensemble lexicologique considérable et unique en son genre.
(i) Voy.j sur ce sens, A. Thomas, Essais, p. 342.