‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 59 sur 254 · I. — Archaïsmes proprement dits · texte numérisé non relu

I. — Archaïsmes proprement dits

Ces archaïsmes représentent les souvenirs que Rabelais a gardés de la lecture des anciens monuments de la langue en tant qu'ils étaient accessibles au xvi"" siècle.

Nous avons relevé ce qu'il doit au Roman de la Rose, source séculaire où s'étaient abreuvés les poètes des divers âges, à Froissart, à Villon, etc.

11 importe maintenant de comploter cette provision livresque par une liste des archaïsmes employés dans Gargantua et Pantagruel et que l'auteur a puisés soit dans la lecture des vieux romans soit dans d'autres ouvrages du siècle précédent. Ils sont pour la plupart antérieurs au xv*^ siècle et plusieurs (comme marroclion, raballc, seilleau, etc.) restent vivaces dans les patois (2) :

(i) Voy, Marty-Lavcaux, Lauf^uc de Li Pléiade, t. I, p. 210 à 35i, et Voizard, Langue de Monljipne (chapitre des archaïsmes).

(2) Voy., pour les renvois de ces vocables et des suivants, l'Index de l'édition Marty-Laveaux.

Allouvy, aiïamé; appriver, apprivoiser; avoler, voler vers.

Barhoire (i), masque; belin, bélier; bergerotte, petite bergère; bouque, orifice ; brandelle, branloire.

Cas, cassé; chanu, chenu; claveure, serrure; clergie, savoir; cornplir, accomplir; compost', comput; concierge, conciergerie; confection^ confiture; confrarie, confrérie; cogiiart, sot; coî^verfe, couverture.

Debteur, débiteur; decoiirir, découler; detravé, détraqué, déréglé; dorelot, mignon; doye, courant d'eau (iBog : doe).

Enibut, entonnoir; empesche, embarras; encloer, enfermer, obstruer; endoiiairé, doté; ew^rozn, humeur; entraict, onguent; entrelliié, garni comme d'un treillis; envieillir, vieillir (2); escours, afflux; esjouissement, réjouissance; espoincté, pointu; esrener, éreinter; estache, attache; esterner, éternuer ; estorce, entorse; e5sueil, seuil; estommi, stupéfait; estrif, débat, contestation.

Farat^ amas ifatrouiller, ïaxîouiW&r; faitv eau, de couleur fauve; fiance, confiance; finer, finir; forissii, banni, exclus; fronde, furoncle.

Gallier, débauché; gehainer, torturer; gla:{, glace; grapper (3), grappiller; grangier, fermier; grésiller, griller; gre\illons, menottes; groisse, grossesse; guarre, bigarré; guast, dégât.

Hayre, chagrin.

Jangleur, fanfaron.

Ladrye, ladrerie; laidure (4), laideur.

Maignan, chaudronnier; maladerie, maladrerie; malhetirté, malheur; marrochon, petite marre; mas, demeure; mesescrire, mal écrire; meshaing, chagrin, et meshaigner, chagriner; migraine, teinture écarlate ; mo7iopolé, troublé; mory, mort.

Netti, nettoyé; nouer (5), nager.

Palys, palissade; popera?, hvouxWon; par donnance, pardon; pardurable, perpétuel; pertuisé, perforé; phjytonisse, pythonisse; piolé (6), bigarré; plumart, plumet; pourbouiller, bouillir entièrement ; presme (7), prochain; provoire, prêtre.

Raballe, instrument à racler le blé ou la boue ; raillon, flèche ;

(i) Jean Le Maire s'en est également servi dans ses Illustrations de Gaules (t. I, p. 338) : « Et survindrent jeux, comédies, morisques, momeries, barboires, et autres diverses manières d'esbatemens telz qu'es grands cours des Princes se souloient faire »

(2) Envieilli se lit aussi dans Ronsard.

(3) Cette forme subsiste encore dans l'Anjou.

(4) De même, dans Ronsard.

(5) Mot fréquent chez les poètes de la Pléiade.

(6) Baïf et Ronsard en ont également usé. {7) Chez Ronsard, sous la forme proesme.

rapineux, rapace ; resjeuner, déjeuner ; responsif, justiciable, qui répond; retaillon, morceau, rognure; retenti/, qui retient ; retQmbe, vase à boire de forme ronde; retombir, retentir; ribaiidaille, troupe de ribauds; riolé, bigarré; roupie, déroute; rousche, ruche.

Safret, délectable; seilleaii, seau; sempiterneux, sempiternel; sobresse, sohnèié; solier, plancher; songeart, rêveur; sort, capital; sou, saindoux; sousjrete, indigence; subtilier, rendre subtil; supernel, suprême.

Temple, tempe; tentoire, tente; touchement, attouchement, tact; treper, trépigner; trejectaire, escamoteur; tricoter^ faire remuer; trupher, tromper.

Vesarde, peur; vente, vue ; vilenaille, canaille.

Ajoutons-y les vocables qui ne remontent pas ou ne semblent pas remonter au-delà du xv' siècle, car pour Rabelais, comme pour ses contemporains, les mots étaient réputés également vieux, qu'ils appartinssent à l'ancien ou au moyen français :

Assoty, devenu sot (1. 11, ch. xiii).

Barharin, barbare, babaresque, dans l'expression « clystere barbarin », fort, violent (l. Ill, ch. xxxiv), qu'on lit également dans la « Farce du Frère Guillebert » (i).

Bustarin, lourdaud (l. I, ch. xxv), proprement à forte poitrine (cf. l. m, ch. XXXVI : « fol à plain bust »). Mot employé par Guillaume Coquillart, repris par i\larot. Palsgrave donne butarin, lourdaud.

Courrail, verrou (1. IV, ch. vi). Calvin se sert de la variante correau, terme encore donné par Monet (1635) ^^ P^^ Furetière (1690).

Escarbouiller, écraser en éparpillant (1. I, ch. xxvii : « aux uns escarbouilloU la cervelle »), verbe qu'on lit dans le Mistère de Saint-Quentin (v. 4466), encore vivace dans les parlers vulgaires sous la double forme cscrabouiller et écarboiUller.

Esniouchail, émouchoir (1. lll, ch. xxviii).

Farfelu, dodu, fréquent chez Rabelais, forme pr'rallèle à/a-

(1) Cf. Ane. Théâtre, t. I, p. 3ii :

Vous faut il uni* suppositoire, Ou un clistere barbarin?

Et avec son acception primordiale {Parnasse satyriquc, p. Gi) :

Vous avez couleur morisque, visage tartarin, Nez de singessc, grand menton barbarin.

Dans les chansons de geste, Turc barbarin désigne un habitant de Barbarie, province de l'Afrique.

VIEUX MOTS lig

fêla, d'une ancienne moralité (i), ce dernier encore vivace dans le Bas-Maine et ailleurs.

Intrinqué, embrouillé, fréquent sous cette forme, parallèle à intriquer (lat. intrica/'e), qui a précédé l'ital. intriguer, de la même source.

Jacquemart, dans les anciennes horloges placées au haut d'un édifice, figure d'homme armé tenant en main un marteau pour frapper les heures sur la cloche (1. I. ch. ii). Le nom se lit dans l'inventaire dressé en 1423 des biens de Marguerite de Bavière : « Ledict Jacquemart de bois tenant ung martel de fer (2) », On en voyait à Cambrai, Poitiers, Rennes, Tours. Le nom trouve son pendant dans le synonyme anglais Jack o'the dock (Shakespeare).

Miste, gentil (L I, ch. 11). Se lit dans Marot et Baïf. Pariser, parier (l. I, ch. 11).

Peautraille, canaille (1. III, ch. xxv).

Pelauder, battre. Fréquent chez Rabelais et au xvi' siècle. Est donné par Robert Estienne (1549) sous la graphie /)toMcZe/\ Rebecquer, répliquer, dans Rabelais (1, II, ch. xii) et dans Calvin (3). Mot conservé dans le parler vulgaire.

Romivage, pèlerinage (1. I, ch. xlv), et sacquement, sac, pillage (1. V, ch. xxviii).

Secretain, sacristain. Fréquent chez Rabelais et au xvi^ siècle (du Fail, Ronsard, d'Aubigné). Encore vivace en Anjou et Poitou.

Viander, repaître (1. IV, ch. vu) : « La teste des moutons dont on faict une mirificque décoction pour faire viander les chiens (4) ».

Le nombre des archaïsmes réels est, chez Rabelais, impor-

(i) Ane. Théâtre, t. II, p. y3 : « Le pasté est fa felu ».

(2) Cité dans G. Peignot, Catalogue d'une partie des livres cotnposant l'ancienne bibliothèque des ducs de Bourgogne de la dernière race, Dijon, i83o, p. 41. Cf. aussi le Mistère de Saint-Quentin :

20547. Ne nous fault harnois ne cuirasse. Ne loquette, ne jacquemart.

(3) « Quelle témérité est ce donc à se rebecquer a. rencontre et rejecter ce remède qu'il donne comme un vice damnabie? ». Contre les Anabaptistes (1544), dans Opéra, t. VII, p. 100.

(4) Et finalement les mots invariables : céans et leans, illecques (là) et mesouan (désormais), tresque (très, excessivement), à côté de mesmement (surtout), ce dernier d'un usage général.

tant. Ce sont en très grande partie des souvenirs de lectures de l'ancienne littérature du xiii" au xv' siècle. Si quelques-uns de ces vieux mots lui sont communs avec iMarot (réminiscences de Villon) ou avec les poètes de la Pléiade (pour le Roman de la Rose), la plupart lui appartiennent et accusent chez lui une véritable prédilection pour l'archaïsme qu'héritera au siècle suivant La Fontaine. Comme celui-ci, Rabelais possède l'art d'enchâsser avec bonheur ces vieux mots et d'en atténuer ainsi l'étrangeté.

La provision si copieuse de ces archaïsmes est pourtant loin d'égaler celle des vieux mots encore usuels au xvi" siècle et que nous allons aborder à leur tour.

Page 1