I. — Vocables
La réquence plus au moins grande des vocables faisant l'objet de ce dénombrement permet de distinguer un double groupe lexique :
/o — Mots d'un usage général.
Voici tout d'abord les termes, communs à Rabelais et à Robert Estienne (1539):
Acertener, Affîrmare. — Verbe fréquent chez Rabelais sous la graphie acertainer, assurer. Marot et Baïf s'en sont également servis.
Acquester, acquérir : « Acquester du bien, acquester grans biens pour soy ». — Rabelais n'en a usé qu'une fois au Tiers livre (1546).
Affiert (sans traduct.) : « Cela n'affiert pas ou ne convient pas à un homme de telle dignité que vous estes. .. Ce ne m affiert en rien ».
— Ce verbe qu'on lit dans le Roman de la Rose, est fréquent au XVI* siècle, de Marot à Montaigne ; Rabelais n'en a usé qu'une fois; au Prologue du Gargantua: « ... tel est vestu de cappe Hespanole, qui... nullement affiert k Hespane ».
Affoler (sans traduct.) : « Entreprendre de s'affoler soy mesme ».
— Fréquent chez Rabelais, avec le sens de « blesser (sans effusion de sang) ».
Annonchalir et anneantir, Elanguere. — Rabelais s'en sert comme une des innombrables épithètes données au « couillon ». On le lit également dans Thyard (voy. Marty-Laveaux) et antérieurement dans Mathurin Cordier (p. 235) : « 11 est devenu si anonchaly qu'il n'a plus de courage ».
Ante, la gv^nd'ante du costé paternel, Major a.tnita. — Mot qui figure uniquement dans une lettre de Rabelais datée de Rome (février i5 36jà Monseigneur de Maillezais (éd. Bourrilly, p. 77): « il veult venger la mort de son ante » (remplacé ultérieurement par « tante »).
Ardre ou ardoir, Ardere, à côté d'ars ((( estre ars et bruslé »), l'un et l'autre fréquents chez Rabelais.
Arresser, Arrigere. Fréquent chez Rabelais (surtout au sens libre).
Asçavanter, Certiorem facere. — Fréquent avec le sens d' « informer ».
Assablé... Nostre bateau est assablé on aggravé. — Chez Rabelais, épithète donnée au « couillon ».
Attremper et gouverner, attrempé tt modéré; homme attrempé, qui garde mesure en tout ce qu'il fait et dit. — Chez Rabelais attrempé est appliqué surtout au temps doux. On le lit chez Marot, Baïf et Montaigne.
Bers, berceau. Unique passage à propos de nourrices (1. III, ch. xiii) : (( leur présence au tour du hers semble inutile y, à côté de « Pantagruel estant encores au berseau » (1. II, ch. iv). De même dans Ronsard et Baïf. Encore vivace dans les patois de l'Ouest et du Centre.
Blasonner aucung et dire mal de luy. — Avec le sens de « blâmer )), fréquent chez Marot et Rabelais.
Boteau : a Un boteau de foin et autre chose. Manipiilus... » — Cf. I. IV, ch. XXX : (( six boieaux de sainct foin ».
Bougette de cuyr, Bulga. — Fréquent.
Broquart et parole de mocquerie ; un brocard et lardon. — Une seule fois chez Rabelais (1. IV, ch. xxix) : « ... èrocarrfs aigres et picquans ».
Cerne, cercle : « Faire cerne en terre », à côté de « cerner et inciser les arbres, cerner des noix ». — Nom et verbe fréquents.
Chartre. Une chartre ou prison. — Une seule fois, et au figuré, dans un Almanach : « chartre ténébreuse du corps terrien ».
Chevance d'aucuag, Census ; une grande chevance. Gaza. — Chez Rabelais une seule fois et en vers.
Competer : « Geste action luy compete et appartient et se peult intenter à l'encontre de luy ». — Verbe très fréquent chez Rabelais au sens de « convenir ».
Complaindre, plaindre. Se compîaindre souvent de part et d'autre, se complaindre à un ami, se complaindre de quelque chose. — Fréquent chez Rabelais (à côté de complaincte, plainte).
Conquester : La victoire luy a conquesté tl acquis cela. — Très fréquent chez Rabelais et au xvi® siècle.
Contregarder sa santé, la liberté du peuple, Servare, conservare.
— Fréquent chez Rabelais.
Guider : Comme je cuide ou je pense, je ne V aurais jamais cuîdê,
— Très fréquent chez Rabelais et au xvi« siècle.
Dechasser, Expellere. — Une seule fois dans le roman : « ... la
joyeuse Aurore... dechassera Itsicn&hrQS nocturnes» (1. lll, ch. xin).
Déduit et plaisir qu'on prend à quelque chose, Delectamentum,
— Fréquent chez Rabelais.
Délivres, libres; à délivre, librement. — Ne se lit qu'au F" livre (ch. xv) : «... francs et délivres ».
Département, le département d'ung lieu quand on vuyde la place à autruy ; se départir et s"en aller ; ... départir cl diviser... départir et distribuer les biens d'aucung à ses compaignons. — Tous termes fréquents chez Rabelais et au xvi® siècle.
Déporter : Je me déporte de plus parler de cela ; ne cesser et ne se déporter point quelque conseil qu'on nous donne. — Chez Rabelais se déporter a, en outre, le sens de « se transporter » (i).
(i) Cf. 1. 1, ch. xxin : « ... se dcsporloient en Bracquc ou es prez, et jouoicnt à la balle, à la paulmc... ».
Deservir. Je l'ay deservi et mérité. — Se lit deux fois chez Rabelais.
Diffame, Ignominia, Infamia. Plein de diffame et de deshonneur ; estre noté de diffame. — Une fois employé par Rabelais : « ... rapt, diffame et deshonneur » (1. III, ch. xxviii). Fréquent chez les poètes de la Pléiade.
Duire: « Se duire et accoustumer », à côté de duisant : « 11 est bien duisant et convenable ». — Une fois chez Rabelais, à côté de diiisible, convenable (dans une lettre à Geoffroy d'Estissac). Fréquent chez les poètes de la Pléiade.
Emboire, Imbibere. — Chez Rabelais au figuré: « Les Flamens... embeurent les meurs et contradictions des Saxons » (1. 111, ch. i).
Engarder d'entrer en la maison; engarder et empescher de quelque chose. — Fréquent chez Rabelais et au xvi^ siècle.
Engroississement de femelle, Graviditas. Ce mot ne se lit qu'au V^ livre.
Ententif, Intentus. Laborieux et ententif à ce qu'il entreprend (a côté de) faire quelque chose ententivement. — L'un et l'autre dans le Roman de la Rose, l'adverbe figurant seul chez Rabelais (au V° livre).
Etitretenement, Continuatio et séries rerum. — Fréquent chez Rabelais, se lit dans Marot, Amyot, Montaigne.
Espardre ça et là, Dissipere. — Très fréquent chez Rabelais,
Espie: Estre environné cVespies et d'embusches (à côté d') ung espion et brigantin. — Le premier fréquent chez Rabelais.
Estouper, Oppilare. — Fréquent.
Feaulté, Fides. — Fréquent.
Feurre, cercher foarre. — Première forme fréquente avec le sens de a paille ».
Fonde, Funda. — Fréquent chez Rabelais et au xvi^ siècle (Marot, Montaigne, d'Aubigné).
Glout et glouton. — Rabelais ne connaît que le premier (fém. gloute). Se lit dans Ronsard.
Guerdon de vertu, Honor; giierdonner, Remunerare : guerdonner chascun selon leurs mérites. — Rabelais n'use du verbe et du dérivé guerdonneur qu'en vers (dans l'inscription mise sur la grande porte de Thélème), à l'exemple de Marot et des poètes de la Pléiade.
Giiermenter, se guermenter, Ingemiscere. — Fréquent chez Rabelais sous la forme se giiementer.
Haim : Ung kaim à pescher. — Une seule fois chez Rabelais.
Hastiveté : Garde de faire chose pour ta hastivité qui te vienne à mal. — Fréquent.
Hoir, Hasres. — Deux fois dans Rabelais.
Ire, Ira. De grande ire qu'il avoit. — Une seule fois dans Gargantua.
I 24 ELExMENTS LINGUISTIQUES
Issir, sortir. Issu de bas lieu. — Fréquent.
Lo}^. Un homme lay, qui n'ha nulle degré de clericatuie. Laicus, profanus. — Une seule fois chez Rabelais.
Liesse, Laetitia. Une très grande liesse qui ne se montre pas dehors. — Fréquent.
Lo\, louange. Il avoit acquis grand lo^; emporter et gaigner un lo\ immortel; porter lo^ ou louange à quelqu'un; reputer à grand lo\ et gloire. — Rabelais s'en sert exclusivement en vers, comme Marot, du Bellay et Ronsard.
Luc, Lyra: gentil joueur du lue. — Fréquent chez Rabelais et au xvi" siècle.
Malheurté, malheur. Grande malheurîé. — Chez Rabelais uniquement dans ce passage: «... de ce travail et de malheurté y ne leur souvient » (1. Il, ch. xxxii).
Mistionner le vin, mistionner de quelque drogue ou liqueur, — Une seule fois chez Rabelais.
Montjoye, Gippus. Faire une montjoye. — Fréquent.
Moult différent, moult fort, et a moult plouré. — Fréquent.
Muer, Mutare. Muer en autre forme, Transfigurare. — Fréquent.
Musser,h.hàtïQ. Estre musse et caché. — Fréquent sous la double forme mucer ou musser.
Ord et sale. — Fréquent sous la double graphie hord et ord.
Ost. Son ost et son armée; mettre son ost en garnison. — Fréquent sous la double forme ost et oust.
Pensement, Cogitatio. Pensement ou jugement qu'on fait de quelque chose ; n'avoir aucun petisement de chose quelconque. — Très fréquent.
Planté de quelque chose. Les fruicts viennent à grande planté. — Mot fréquent avec le sens de « grande quantité ». De même dans Baïf et Ronsard.
Pourchas qu'on fait envers aucung, Sollicitatio. — Rabelais s'en sert fréquemment sous la (orme prochas.
Pourpenser. Conseils bien pourpense:{. — Fréquent chez Rabelais sous la double îorvne pourpenser et propenser.
Ramentevoir, In memoriam reducere. Ceci me ramentevoit ce temps là; ramentevoir quelque mal; ramentevoir quelque chose, la mettre au devant. — Verbe fréquent chez Rabelais qui l'emploie surtout en rapport avec le passé (i).
(i) Citons-en cet exemple (1. III, ch. xxvi) : « ... seulement vous veulx ramentevoir le docte et preux chevalier... ». On le lit chez Villon et Marot. Ronsard en a usé une seule fois dans des vers amoureux. Ramentevoir est un des vieux mots que la Bruyère regrettait et « qui pouvoient durer ensemble d'une égale beauté ». On le lit dans Montaigne (1. H, ch. x): « J'ay employé une heure à le lire [Cicéron], qui est
Ray ou rayon de soleil. — Une fois cliez Rabelais. Soûlas, plaisir. Donner soûlas, recevoir soûlas. — Très fréquent. Souloir. ]& souloye faire cela. — Fréquent.
Translater, traduire. Translater ou tourner en Latin ou autre langage aucuns autheurs Grecs. — Fréquent.
Voire dea, ouydea. Mot dict par mocquerie. Sciliceî. — Fréquent.
Voilà les mots, réputés vieux, communs à Rabelais et à Robert Estienne. Celui-ci, par les exemples et les définitions qu'il allègue dans son ouvrage didactique, nous donne la preuve péremptoire de leur usage courant entre les années 1530 et 1540.
Rappelons maintenant quelques additions de la seconde édition du Dictionnaire François- Latin (1549) :
Afjler. Je vous affle qu'il est ainsi, c'est à dire Je vous asseure à ma foy ou sur ma foy qu'il est ainsi. — Très fréquent.
Apertise, Agilitas, Celeritas. — Chez Rabelais avec le sens d'habileté ou d'expérience (l. IV, ch. xxix) : « ... apertises d'armes non encores veues ».
Entalenté, Animatus : mal entalenté envers aucun. — Une seule fois employé par Rabelais. Repris par Jodelle.
Eniouiller, Impedire. Ceci est fort entouillé et meslé (154g).
— Entouillé, avec le sens de « souillé », est, dans Rabelais, une des épithètes données au « couillon ».
Erre, grand erre, Magnis itineribus, celeriter, festinanter.
— Fréquent.
Esiorce, Contorsio. — Une fois chez Rabelais. Se lit chez Dorât.
Greigneur ou grigneur, c'est-à-dire plus grand. — Employé uniquement dans ce passage : « La victoire vient... non au plus fort ou greigneur » (l. II, ch. xxvii). Brantôme s'en est également servi, mais le mot était déjà tombé en désuétude, et Pasquier en regrette la disparition (i).
Pardurable, perdurable, éternel. — Rabelais s'en sert dans uneépître à Bouchet. Fréquent chez les poètes de la Pléiade. Se lit dans Amj^ot et Montaigne.
Trape. Un bœuf trape, homme trape, et bien faict. — Chez Rabelais uniquement dans la Briefoe Déclaration .
beaucoup pour moy, et que je ramentoive ce que j'en ay tiré du suc et de substance, la plus part du temps je n'y trouve que du vent ».
(i) « Nos prédécesseurs dirent greigneur, puis grigneur, dont encore est faite fréquente mention de quelques anciennes coustumes. Nous disons plus grande et meilleure part, rendant en deux mots ce qu'ils comprenoient sous un seul » {Recherches^ 1. VIII, ch. ni).
5" — Mots moins fréquents.
Les vocables qui suivent, tout en manquant à Robert Estienne, n'en sont pas moins usuels au xvi'' siècle, mais à un degré moindre :
Aisseuil, essieu. — Sous cette forme chez Rabelais et du Fail ; Marot et Dorât écrivent aisseul, et du Bellay esseiil. Tous reflets de l'ancien aissuel.
AtUefeu, attise-feu, fourgon (« une paële de fer, un attirefeu », 1480, Godefroy). — Chez Rabelais, avec le sens de celui qui s'en sert, dans un passage unique (1. II, ch. xxx) : « Cyre estoit vachier, Ciceron atisefea... ».
Avoistre, adultérin. Cf. 1. 111, ch. xiv : «... appelant un enfant champis ou aooistre ». Même sens chez Baïf.
Benistre, bénir. Unique passage (l. IV, ch. xxvii) : « ... exhorter et benistre ses enfans ». Même forme archaïque chez Marot.
Breliaigne, stérile, deux fois chez Rabelais, qui l'applique exclusivement aux femmes.
Cachecoul, fichu. — Deux fois employé par Rabelais.
Cavaijn, caverne, trou, uniquement dans ce passage (1. IV, ch. xx) : « ... le cœur me tremble, mais c'est pour la froideur et relenteur de ce cavaijn ». Mot repris par Baïf.
Cloper, boiter. — Passage unique.
Coint, agréable. — Fréquent chez Rabelais et chez les poètes de la Pléiade.
Dehait ou de hait (i), allègre, joyeux. — Très fréquent. Baïf a usé du verbe dehetter, réjouir.
Deprisenient, mépris, qu'on rencontre à la fois chez Rabelais (uniquement dans le Prologue du Gargantua) et chez Marot. Au V livre, on trouve despris, avec le même sens.
Embousé, plein de bouse. — Passage unique.
Esmorclie^ amorce. — Se lit dans Rabelais, Marot, Ronsard.
Former, boulanger. — Passage unique.
Gent, gentil. — l'réquent. Se lit dans Ronsard et du Bellay.
Lourdois, à mon lourdois, à ma simplicité. — Fréquent.
(i) En anc, fr. dehait, malheur (contraction de dehé ait!} est une imprécation très violente (proprement haine de Dieu, malédiction). Le simple hait désigne une disposition morale, bonne ou mauvaise, d'où le double sens du compose dehaiter, réjouir ou décourager.
Marine, mer. — Très fréquent.
MiraiUier, miroitier. — Passage unique.
Nice, simple. — Une fois chez Rabelais. Se lit dans Marot et Baïf. Repris par La Fontaine.
Nonchaloir, oisiveté. — Très fréquent.
Panouere, petit panier. — Passage unique.
Pelet^ un pelet, un brin, un rien, proprement un petit poil. Fréquent.
Pilette, petit pilon ou accessoire d'un bonnet à mortier (1. III, ch. xxxviii) : « Fol à pilettes ». Ce terme de coifTure remonte au xv' siècle (Guillaume Coquillart).
Poultre, pouliche, jeune jument, sens étymologique exclusivement attesté chez Rabelais (très fréquent), Baïf et Ronsard. Robert Estienne (1539) n'en donne que le sens métaphorique moderne.
Panais, puant. — Fréquent.
Rebrassé, retroussé. — Deux fois employé par Rabelais.
Recréa, épuisé. — Passage unique.
Recueil, accueil. — Fréquent.
Sacquer, tirer vivement. — Fréquent.
Tatin, un iatin, un peu. — Passage unique.
Plusieurs de ces termes étaient encore en usage au xvii" siècle. Nombre d'entre eux se trouvent dans La Fontaine, le plus archaïsant des écrivains de la période classique. De là la présence de ces mots vieillis dans le Dictionnaire général, qui s'est montré très accueillant à leur égard, renouant ainsi les liens qui rattachent l'ancien et le moyen- français à la langue moderne.
Nombre d'archaïsmes sont tombés dans le burlesque entre 1648 et 1658. Scarron, d'Assoucy et d'autres en ont usé fréquemment : ardre, daire, gaerdonner, liesse, poarpris, etc., se rencontrent tour à tour sous leur plume (i). De vénérables souvenirs du passé, comme remembrer, n'y manquent pas non plus, et Saint-Amant s'en est servi dans son « Poète crotté ».