II. — Sens
Nombre de mots, qui font partie de la langue générale, possédaient au xvf siècle un sens aujourd'hui disparu ou vieilli. Voici les plus courants :
(i) Voy. F. Brunot, Histoire de la langue, t. III, i=" partie, p. jb à 80, et ne partie, p. 227 et suiv.
Adresser^ diriger, ainsi expliqué par Robert Estienne (i 53g) • « Adresser quelqu'un au chemin, Deducere aliquem in viam ». — Chez Rabelais, le verbe, avec ce sens, se lit uniquement dans ce passage (1. II, ch. xxix) : « Loup Garou doncques s'adressa à Pantagruel avec une masse toute d'acier ».
Adviser, apercevoir : « Adviser ou prendre garde à ce qu'on dit » (Robert Estienne, 1539). — Fréquent.
Courage, cœur. — Fréquent.
Curieusement, soigneusement. Robert Estienne (1559) le rend par scrupulose.
Divers, inconstant: « Fortune la diverse » (1. Il, ch. xi).
Doubler, redouter. — Très fréquent.
Emploicte, emploi (une seule fois au V livre), à côté d'eniploicter, employer, très fréquent. Le premier se lit chez Des Périers, Pasquier et Montaigne.
Engin, avec ce double sens :
1° Esprit : « Engin mieulx vault que force » (1. I, ch. xxvn).
2° Machine, en général : « ... par engins plus expediens » (l. I, ch. xxix).
Estonner. Sens plus énergique au xvi' siècle : « Estonner, Conturbare, horrifîcare. Estonner f:rt et espouventer tellement qu'on est tout esperdu » (Robert Estienne, 1539). — Fréquent.
Estrange, étranger. — Sens habituel au xvi" siècle (à côté du sens moderne).
Forteresse, force. Dans ce passage unique (1. II, ch. xxvi) • «... \d. forteresse de l'armée ».
Gaster, blesser. — Fréquent.
Librairie, bibliothèque. — Sens général au xvi*" siècle.
Loyer, récompense. — Une seule fois chez Rabelais.
Navrer, blesser. — Sens uniquement connu.
Parlement, conversation : « Rompre le parlement d'aucung et propos, rompre le parlement qu'on ha ensemble » (Robert Estienne, 1539). — Une seule fois chez Rabelais. Encore dans Racine.
Partir, partager: « Partir en deux ou plusieurs parties » (Robert Estienne, 1539). — Très fréquent.
Viande, nourriture: « Toute viande oultre le pain et le vin, viande bien accoustrée et assaisonée » (Rob. Estienne, 1539). — Très fréquent.
Les sens suivants sont particuliers à notre auteur:
Brancars, appliqué à l'embroussaillement de la queue d'une
VIEUX iMOTS ijg
jument (1. 1. ch. xvi), queue semblable à une grande branche (sens du mot clans la vieille langue).
Charmer, maltraiter. Sens ironique que Rabelais applique au remuement du tonneau deDiogéne.
Cloaisofi, conclusion, au V livre (leçon du Manuscrit), en rapport avec cloison^ clôture (d'un compte).
Coupeau, sommet d'une montagne, sens habituel au xvi' siècle (Robert Estienne, Ronsard), appliqué par Rabelais au bout ou bulbe de l'oignon (1. I, Prol.) : « un coupeau d'oignon ». Le sens intermédiaire est donné par Palsgrave : « \-,q copeau do. la teste, le sommet de la teste ».
Commeraige, baptême. Passage unique (1. III, ch. xli) : « ... de festin, de noce, de commeraige... »,
Embranché, couvert, garni, sens technique de maçonnerie, deux fois employé par Rabelais.
Endoussure, toit. Autre sens technique de maçonnerie.
Au Prologue du Tiers livre, pour rendre sensible l'activjté fébrile de Diogène, roulant son tonneau, Rabelais a recours à une soixantaine de verbes, tous, ou à peu près tous, dénotant un effet mécanique, une action spéciale à l'artilleur, au marin, à l'artisan. L'effet rythmique, les assonances n'y sont pas moins sensibles. De là des emplois, à première vue surprenants, des verbes comme baratter, baster, bimbelotter, bistorier (i), chamailler , mitonner, etc., dont nous avons traité ailleurs (2).
in. — Formes.
Les graphies archaïques sont fréquentes chez Rabelais, comme dans la première édition du Dictionnaire de Robert Estienne (1539). On lit chez l'un et l'autre :
Age et eage (âge); agu, aguille et esguille, aguillon; arain (airain) ; cercher et cirurgien ; cropion et doleiir ; demeurer et ploiirer \ eaue ; esperit et esprit{3) ; formage tifourmage ; guarir (guérir) ; paour et paouvre ; pourmener et pourtraire.
Les graphies archaïques suivantes sont également fréquentes chez Rabelais et au xvi^ siècle : Coissin (coussin), dessirer (déchi-
(i) Ces deux verbes sont de l'invention de Rabelais.
(2) Voy. Rev. Et. Rab. t. IX, p. 285 à 294, p. 249-250 et 428-429.
(3) L'édition de Pantagruel de 042, ch. xviii, porte « nostre esperit » là où les éditions antérieures donnent « voz esprit:; ».
l3o ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES
rer), broyer (broyer) et nayer (noy&r), fener (faner) (i), cercler (sarcler) et herseler (harceler) ; flatry (flétrir), ^om^'' (fuir) et Souysse (Suisse) ; regnard (renard) ; grave (grève) et tesniere (tanière) ; voarre (verre). La plupart ont survécu dans les parlers provinciaux.
A certains égards, Rabelais est plus archaïsant que Robert Estienne. Il écrit achater (Robert Estienne: acheter); aele (Robert Estienne : aile); cordouannier, comme Villon (Robert Estienne: cordonnier) et savatier (Robert Estienne : savetier); coiiratier (Robert Estienne : courtier); glener (Robert Estienne: glaner); meilleu (Robert Estienne : milieu) ; parfond (Robert Estienne : profond), etc. De même : diligentement (2) et elegantement (Robert Estienne : diligemment et élégamment), etc.
4 — ^. La question de l'archaïsme est chez Rabelais, on le voit, assez complexe. Grâce à son tempérament d'écrivain à la fois éclectique et personnel, ses archaïsmes ne manquent pas d'une certaine originalité. Rapprochés de ceux également nombreux de Gringore (3), on ne saurait y découvrir aucun point de comparaison. L'un des écrivains est encore empêtré dans le passé, tandis que l'autre, tout en mettant à profit l'apport des vieux âges, a coiistamment ses regards fixés vers l'avenir.
Nous avons essayé de discerner, dans cette masse de vieux mots, ceux qui sont réellement archaïques pour l'époque de ceux qui ne le sont devenus pour nous que deux siècles plus tard. Rappelons-en un seul exemple. Des deux verbes qui signifient « rappeler à la mémoire, se souvenir », ramentevoir et remembrer (tous les deux dans le Roman de la Rose), le dernier seul est un véritable archaïsme, alors que l'autre était encore à l'époque en pleine vitalité. Tandis que remembrer manque au Dictionnaire (i 539) de Robert Estienne, ramentevoir y est étayé par de nombreux exemples, témoignant ainsi de ses diverses applications pratiques (4). C'est là le critérium que nous avons appliqué
(i) Palsgrave donne /(?«(?r. Robert Estienne remarque: « Le Picard ne dit "pomt faner, mais fener ». Vaugelas trouve les deux formes également bonnes.
Dans fleurer, (1. I, Prol.), pour flairer, il s'agit d'une influence analogique de ^eur. Cette double forme verbale a subsisté du xv® au xviii') siècle.
(2) Palsgrave donne à la fois prudentement et prudemment .
(3) Voy. Ch. Oulmont, Pierre Gringore, Paris, 191 1, p. 443 à 45 1 .
(4) L'édition princeps de Pantagruel (ch. i) donne remembrer, que les réimpressions ultérieures remplacent par ramentevoir.
à une grande partie de la nomenclature archaïque rabelaisienne.
Lecteur assidu de Jean de Meung, de Froissart, de Villon, Rabelais a tiré parti de leur langue pour enrichir son vocabulaire. Ces emprunts, multiples et divers, après les avoir fondus et unifiés, il a su les encadrer avantageusement dans ses récits, offrant ainsi comme la réalisation anticipée des théories formulées ultérieurement par les chefs de la Pléiade.
DEUXIEME SECTION
Les termes régionaux constituent chez Rabelais une mine d'une richesse incomparable. Toutes les provinces de France, de la Normandie à la Provence, y sont représentées par des vocables caractéristiques. Ces mots de terroir, qui nous découvrent des coins ignorés de la vie provinciale du passé, ont été recueillis par notre auteur pendant toute sa vie d'écrivain. Depuis ses années de moinage à Fontenay-le-Comte, en Poitou, jusqu'à son séjour en Provence dans son âge mûr, il n'a cessé d'accroître cette moisson dialectale, peut-être la partie la plus foncièrement originale de son œuvre.
Nous allons le suivre dans les pays qu'il a successivement visités (dans plusieurs il est revenu à différentes reprises), et' relever les vocables dialectaux qu'il y a recueillis et qu'il a utilisés dans son roman. C'est lui qui le premier a introduit le patois en littérature. Il a trouvé au xvi' siècle nombre d'imitateurs, d'Aubigné (i)et surtout Des Périers, qui se rapproche le plus de lui par son amour de la couleur locale (2). Mais aucun en somme n'a égalé son discernement linguistique ni sa connaissance intime des parlers provinciaux, fruit de ses incessants déplacements à travers la France.
Les mots de terroir occupent dans son oeuvre une place considérable. Ils n'y figurent nullement en surcharge ni à titre de simple curiosité; mais ils servent à compléter la couleur locale. Loin d'y faire disparate, ces provincialismes s'encadrent dans l'ensemble vivant où il les fait entrer.
Un ou deux exemples.
Aux admirateurs enthousiastes des splendeurs de la Renaissance italienne, Rabelais oppose le frère Bernard Lardon, moine
(i) Voy. notre étude sur « Les termes patois chez d'.A.ubigné » (Rcv. du XVJ" siècle, t. II, p. 33i à 340).
(2) Voy. notre étude sur « Les provincialismes chez Des Périers » {Ibid., t. III, p. 28 à 5o).
MOTS DE TERROIR l33
d'Amiens, qui parle ainsi (1, IV, ch. xi): « Par foy, nos Jîeulx, j'aymeroys mieulx veoir un bon et gras oyzon en broche. Ces Porphyres, ces marbres sont beaulx. Je n'en diz poinct de mai. iMais les darioles d'Amiens sont meilleures à mon goust. Ces statues anticques sont bien faictes, je le veulx croire. Mais par sainct Ferreol d'Abbeville, les jeunes bachelettes de nos pays sont mille fois plus advenentes ».
Le moine, étant picard, nuance sa pensée par des mots de terroir : fieux (i), fils, et bachelette (2), jeune fille.
Ailleurs, parlant des miracles advenus par les Décrétales, Gymnaste invoque le témoignage d'un paysan de la Guyenne (1. IV, ch. lu): « Encores Sansornin l'aîné, qui guardoit les guaiges, nous juroit Figues dioures (son grand serment) qu'il avoit veu apertement... ».
Ce serment figues dioures , forme voilée de « foi d'or », est parfaitement adapté au personnage et au pays.
Avant d'aborder l'étude de ces mots de terroir, il importe d'élucider certaines questions préliminaires.