‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 63 sur 254 · I. — Théories littéraires · texte numérisé non relu

I. — Théories littéraires

Dans le domaine dialectal, comme partout ailleurs, Rabelais est un initiateur. Il n'attend pas les conseils du chef de la Pléiade, pour utiliser les patois comme source d'enrichissement de la langue littéraire. Il applique par avance les préceptes que Ronsard donne, en 1554, dans son Abrégé de V Art poétique François : « Tu sçauras dextrement choisir et approprier à ton œuvre les mots plus significatifs des dialectes de nostre France, quand mesmement tu n'en auras point de si bons ni de si propres en ta nation ; et ne se faut soucier si les vocables sont Gascons, Poitevins, Nonnans, Manceaux, Lyonnois, ou d'autres païs, pourveu qu'ils soient bons, et que proprement ils signifient ce que tu veux dire... » (3). «

Plus tard, Henri Estienne (4) et Pasquier ont à leur tour recommandé aux écrivains de tirer parti des parlers vulgaires. Les vues de ce dernier sont exposées dans une de ses lettres : « Je suis d'avis que ceste pureté [de nostre langue] n'est res-

(i) Cotgrave donne ce mot comme « Picard ». En Anjou, il ne s'emploie guère qu'en plaisantant.

(2) Voy. ci-dessus, p. 107.

(3) Ed. Blanchemain, t. VII, p. 32 1.

(4) Voy. Louis Clément, Henri Estienne, p. 383 à 388.

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treinte en un certain lieu ou pays, ains esparse par toute la France. Non que Je veuille dire qu'au langage picard, normand, gascon, provençal, poitevin, angevin, ou tels autres séjourne la pureté dont nous discourons. Mais tout ainsi que l'abeille volette sur une et autres fleurs, dont elle forme son miel, aussi veux je que ceux qui auront quelque assurance de leur esprit se donnent loi de fureter par toutes les autres langues de nostre France, et rapportent à nostre vulgaire tout ce qu'ils y trouveront digne d'estre approprié » (i).

Mais toutes ces belles théories restent vaines pour le génie de l'écrivain, et seul Rabelais a fait œuvre durable, grâce à son infaillible discernement des vocables les plus expressifs, les plus vivants. La plupart des termes dont Ronsard lui-même a fait usage — comme hers, erner (= esrenef), touiller, uller — sont en fait des vieux mots encore usuels à l'époque, et ceci nous amène à la question du rapport entre l'archaïsme et le provincialisme.

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