‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 65 sur 254 · I. — Archaïsmes · texte numérisé non relu

I. — Archaïsmes

Il faut opérer une démarcation très nette entre l'archaïsme et le provincialisme. Voici quelques exemples à ajouter à ceux déjà cités :

Af ester, disposer, dresser un canon, proprement le mettre sur le faîte ou sommet, sens donné par Cotgrave (1. III, Prol.). Terme encore usuel dans diflércntes provinces :

1° dans le Berry : /XJfaîter, entasser en forme de cône ou de pyramide (du foin, du blé, etc.), tous objets qu'on peut compter ou mesurer (Jaubert) ;

(i) Lettres, 1. If, lettre v\' .

MOTS DE TERROIR l35

2° dans l'Anjou : Affaiter, terminer en faîte, par le haut, une meule de foin, un tas quelconque (Verrier et Onillon) ;

3° dans le Bas-Maine : Affaiter, terminer en faîte, ajuster, disposer... et affaité, dressé, façonné, se dit d'une meule de paille dont les côtés sont bien droits... (Dottin).

Afjler, semer, planter, dans l'Anjou, le Bas-Maine, le Poitou. Dans ce dernier patois, Lalanne cite un document de 1550: « Ne pourroit planter et affiev en ladite terre aulcuns arbres fruitiers ». Mais le terme se lit déjà dans Joinville (p. 115): a... jardin a//îe d'oliviers » (i).

Baufrer, manger avidement, verbe Iréquent chez Rabelais (2). Aujourd'hui usuel à Paris et dans les provinces (Anjou, Berry, etc.). Dès 1587 Tabourot le note comme « mot bourguignon ».

Bêchée^ becquée, une seule fois employé par Rabelais (1. II, ch. viii). Ménage le désigne comme manceau ou angevin (3), mais il est encore usuel dans le Berry et le Vendômois. C'est une vieille forme qu'on lit déjà dans le Roy Modus (« une hechiée de char »).

Bessons, jumeaux, une seule fois chez Rabelais (au V^ livre)^ appliqué aux faces des osselets. Le mot se rencontre déjà dans un texte du xiv^ siècle ; au xvi% Marot et Belleau l'ont employé. Il est encore vivace dans les patois.de l'Ouest et du Centre.

Boite, boisson (et bette), les deux dans Gargantua (ch. v

(i) Comme mot agricole, il a passé dès le xvi^ siècle dans la langue littéraire. Charles Estienne le définit dans son Seminariutn (1548, p. 3o): « Affier ou afficher, ou piquer des plantes fertiles », et Furetière le donne en 1690 : « Affier, terme d'agriculture. Planter, provigner des arbres en sions ou boutures, dans un jardin ».

(2) Cf. Eloy d'Amerval, Le Livre de la Deablerie, iSoj, fol. Fi v° :

Et tous aultres bons compaignons, Qui baufrent tant bien que merveille.

Avec le sens d'ingurgiter (des aliments ou de la boisson), on lit bauffrée, gorgée, dans le Mystère des Actes des Apostres des frères Gréban (écrit vers 1460 et imprimé à Paris en 1540, t. I, fol. 22") :

Tiens, Gobin, crocque caste prune.

Et puis boyras une bauffrée.

Ce même mot, avec l'acception ironique de « soufflet », se rencontre dans Guill. Coquillart et fréquemment dans les lettres de grâce du XV" siècle, Voy., sur cette association d'idées, notre Langage parisien, p. 424 à 426.

(3) Ménage, V becquée: « C'est ainsi qu'on parle à Paris. Dans les provinces d'Anjou et du Maine, on dit bêchée ».

i36 ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES

et xxv). Forme moyen française (1450), aujourd'hui usuelle dans l'Aunis, l'Yonne et le Berry {boite et bette), surtout avec le sens de boisson aigre ou piquette.

Bussart, tonneau. Très fréquent chez Rabelais. Le mot est encore vivace en Anjou, à côté de busse (i).

Chapifou, colin-maillard, un des jeux du jeune Gargantua (I, I, ch. xxii), proprement tête folle. C'est un mot très ancien. Ménage le donne comme tourangeau ; il est encore vivace en Anjou, en Normandie {capifo) et en Gascogne {capifou).

Choine^ pain de première qualité (une seule fois dans Rabelains). Mot attesté dans un document d'Arras de 1342 (voy. Godefroy). Cotgrave désigne le mot comme normand et Ménage comme angevin. 11 est aussi connu à Bordeaux et en Guyenne.

Courtibaud, dalmatique (1. I, ch. xii). Mot ancien que Ménage désigne comme berrichon ou tourangeau (2). Il est de bonne heure attesté en Poitou (3) et connu en Limousin.

Desracher, arracher, vieux mot (xiii' siècle), dont Rabelais s'est servi une seule fois (1. III, ch. xviii). Encore usuel dans le Poitou et le Berry.

Desroté, délié (l. III, ch. xviii : « fagot desroté »). Même sens en Anjou et Poitou (« délier le hart »).

Douj^il, fausset (passage unique chez Rabelais). Mot donné par Robert Estienne (1549) '■ « Dousil ou fausset, ou broche à mettre à un muy ». C'est l'ancien français doisi7 (4) qu'on trouve encore dans Nicot. Ménage le donne comme provençal et Tabourot comme bourguignon. Il est encore vivace dans le Bas- Maine et la Saintonge.

Esparer, s'esparer, s'éclaircir (l. IV, ch. xxii) : « Je voy le ciel qui commence à s" esparer ». Vocable commun aux patois de l'Ouest (Bas-Maine et Saintonge, s'éparer) et du Midi (Rouergue, espar, éclair).

Fouace, galette cuite sous les cendres (xii' siècle), etfouacier,

(1) Cf. le Trévoux (1771): « Busse ou hussard, espèce de futaille dont on se sert particulièrement en Anjou. Il est égal à la demi-queue d'Orléans... ce qui revient à trois quarts du muid de Paris ».

(2) Ménage : « Dalmatique qu'on appelle courtibaiilt en Berry et en Tourainc w.

(3) Lalanne cite ces deux textes poitevins de i345 et de 1469 : « Une belle chazuble de veloux sus veloux, garnie de deux courlibaulx, d'cstolles et de manipulum », et « Six courlibaulx de drap d'or ».

(4) Même rapport phonétique que fou^il, fusil, briquet, forme fréquente chez Rabelais.

marchand de fouaces (xiv' siècle). Mot familier aux patois de l'Ouest.

Graphiner, égratigncr (1. 1, ch. xi : a ilz luy r/raphinoieni le nez »), et etjraphiner (l. II, ch. xxx: « Eusthenes lequel un des geans aooit egraphiné quelque peu au visaige »), l'un et l'autre très usuels au xvi' siècle (Des Périers, Ronsard, d'Aubigné). On trouve au xv' siècle grajifjtier {i) (Villon) et esgrafigner (Millet), formation parallèle à gratigner et esgratigner. Ces termes sont encore usuels en Anjou et Poitou {égrafiner), en Bas-Maine et Berry {grafigner et égrajlgner (2).

Guallimarti écritoire (deux fois dans Rabelais), terme désigné comme « angevin » par Ménage. C'est un vieux mot qui se lit encore dans le Parnasse satyrique du xv' siècle (éd. Schwob, p. 27 : « Et les gros galleniars quarrés »), et Brantôme en relève le caractère archaïque au xyi* siècle (3).

Guarre, bigarré (1. III, ch. xxi). Mot donné comme angevin (4) par xMénage. Se trouve dans le Bas-Maine et ailleurs,

Mestivier, moissonneur (1. III, ch. n), aujourd'hui en Anjou, Poitou et Berry.

Pouacre, sale (1. II, ch. xvi), sens familier à l'ancien français. Aujourd'hui en Poitou et en Anjou.

Pale, pelle (fréquent chez Rabelais), conservé en Anjou, Poitou, Berry (5).

Ponner, pondre, une fois employé par Rabelais (avec le participe ponnu et pont). Attesté dès le xv^ siècle, aujourd'hui en Anjou et dans le Bas-Maine. On le lit dans Belleau.

Portement, état de santé (deux fois dans Rabelais). Vieux mot, aujourd'hui usuel en Anjou, Poitou, Berry.

Portoire, hotte de vendange. Fréquent chez Rabelais. Aujourd'hui en Anjou, Poitou, etc.

(i) Rabelais et Henri Estienne écrivent graphigner, supposant à tort le mot en rapport avec le grec ypufù-j. Le terme français et roman (et. ital. grafignare) est d'origine germanique.

(2) Cf. H. Estienne, Précdlence, p. 3 19 : « On ne dit pas à Paris autrement que graphigner et egraphigner ».

(3) Cf. Œuvres, t. II, p. 334: « Un petit scribe... ainsi qu'il eut ouvert son gallernard, que l'on appeloit ainsi jadis, et encore aujourd'hui aucuns l'appelent tel à la vieille françoise ».

Voy., dans le Glossaire archéologique de Gay, la reproduction d'un galeinart de i56o.

(4) Cf. Ménage : « Bigarré. Noç paysans d'Anjou, en parlant à un bœuf bigarré, l'appellent gareau ».

(3) Cf. Odet de la Noue (i586) : « Pale à fouyr la terre ».

l38 ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES

Seyer, scier les blés (deux fois chez Rabelais), usuel dans le Bas-Maine et ailleurs, a persisté jusqu'au xvii^ siècle (i).

Tiphaine, Epiphanie (1. 111, ch. xxxiii). Vieux mot (xiii^ siècle) qui survit en Poitou (2).

Les archaïsmes rustiques constituent une catégorie spéciale. Les vocables anciennement attestés, qui servent à désigner une habitation champêtre, jouissent souvent d'une grande extension dialectale et par suite il est diflicile d'en préciser la provenance immédiate. Tels :

Borde, petite métairie, mot répandu dans l'Ouest, le Centre et le Midi de la France. Rabelais, en parlant d' « un paouvre homme villageois natif de Gravot, nommé Couillatris, abateur et fendeur de boys », raconte qu'à la suite d'une fortune inespérée, il se trouva en possession d'une grande somme d'argent : (( Il en achapte force mestairies, force granges, force mas, force bordes et bordieus... » (1. IV, Prol.).

Buron, cabane, (1. III, ch. xxvii) : « Je ne te parleray de maison ne de buron... ». Mot connu en Saintonge et en Poitou, dans le Bas-Maine et ailleurs.

Chesal, même sens (1. IV, ch. lxii): « Le suzeau saulvaige lequel provient autour des chesaulx et masures ». Une lettre de rémission de 1250 situe le mot dans le Doubs (voy. Du Cange) : « La moitié du chesal qui sied desoz la maison ». Le mot est encore usuel sous cette forme dans le Berry, où il désigne les terres labourables qui entourent le manoir rustique.

Les lettres de rémission qui vont du xiv" au xv'' siècle (utilisées par Du Cange) renferment nombre de mots rustiques accompagnés de leurs équivalents français, mais qui, à cause de leur extension, ne sont pas non plus faciles à situer géographiquement :

Champis, bâtard (1. III, ch. xiv), et, comme adjectif, malin, espiègle, fripon, d'où dans Montaigne (1. 1, ch. lix) : « Ces champLsses contenances de nos valets ». Ménage désigne le mot comme tourangeau, Cotgrave comme Bourbonnais. De même en Saintonge (3), en Poitou (4), en Berry, en Languedoc et en Limou-

(1) Cf. Dict. de l'Académie (1Ô94) : « Scier les blés. Quelques uns disent seyer », et Ménage, Observât., p. 281 : « On dit présentement sier du bois et séier du blé. Nos ancêtres ont dit soyer du blé ».

(2) Ménage : « Les Poitevins disent encore aujourd'hui tiphaine pour dire le jour des Rois ».

(3) Cf. d'Aubignc, (Etivres, t. IV, p. 43.

(4) Richek't (éd. 1723): « Costar, en écrivant à Voiture, lui dit que

MOTS DE TERROIR i Ig

sin. En fait, le mot est ancien et on le lit fréquemment dans les lettres de grâce à partir de l'année 1390 (voy. Du Gange) : « Lequel Dousset respondit injurieusement audit Romeo qu'il avoit faussement menti comme mauvais champis, fîlz de moine ».

Dail, faux (une seule fois dans Rabelais), mot connu en Saintonge et en Poitou, comme dans le Limousin et le Velay. Une lettre de grâce de 141 5 mentionne « une faux ou daille ».

Gargamelle, gosier, employé une fois par Rabelais, est aujourd'hui répandu en Saintonge et en Vendômois, en Lyonnais et en Provence. Le mot se trouve dans une lettre de grâce de 146S : a Le suppliant coppa la gorge audit Guillaume, ou quoi que ce soit, la gargamelle ou gosier ».

Gouet, gouvet, mot rustique que Rabelais explique ainsi (1. I, ch. xxvii): « ... commencèrent... achever ceulx qu'il avoit desja meurtriz. Sçavez vous de quelz ferremens? A beaulx gouveU qui sont petitz demy cousteaux dont les petitz enfans de nostre pays cernent les noix ».

Gette définition est encore celle du mot en Vendée (voy. Lalanne) : « Gouet ^ lame de couteau effilée et légèrement recourbée, emmanchée au bout d'un morceau de bois, et servant à enlever les noix de la coquille ». Mais il n'est pas moins connu dans le Berry (voy. le Trévoux) et ailleurs. On rencontre fréquemment ce mot dans les lettres de grâce de 1376 à 1450 (voy. Du Gange). La dernière en date explique encore ce vocable foncièrement campagnard: « Un goy, autrement appelé vougette ». Gomme le montre la forme et le sens, gouet est chez Rabelais un emprunt direct vendéen.

Hardeau, gars (1. III, ch. xli) : « Bridoye eut un filz nommé Tenot Dendin, grand hardeau et gualant homme... ». On le lit chez Des Périers, du Fail, etc. Le mot était usuel en Anjou, Maine, Poitou. On le rencontre fréquemment dans les Noè'ls de ces provinces, dans lesquels hardeau est souvent appliqué à Jésus lui-même (i). Le féminin seul a survécu : har délie, jeune fille, fille de ferme.

En moyen français, cette appellation était considérée comme une injure ; elle signifie en efi'et « qui mérite la hart, pendard ». Dans une lettre de grâce de 1380, hardiau est considéré comme

dans le Poitou les bâtards sont appelés champis, comme qui diroit faits dans les champs ».

(0 Voy. les Trente Noè'ls poitevins de Lemaître et Clouzot.

« villenie et parole injurieuse », et dans une autre de 1397, on qualifie de jeunes filles qui avaient volé des fruits de « sanglantes hardelles ». D'autre part, hardel, corde, et hardel, vaurien, sont un seul et même mot en moyen français, dérivant tous les deux de hart, corde :

8439. Oste ta main hors de ma tasse,

Hardeau, je t'y sens bien aller (1).

Le mot a gardé cette acception défavorable en Picardie et en Champagne.

Marrochon, petite houe (1. I, ch. xxiii), qu'on lit dans une lettre de grâce de 1446 (Du Cangc) : « Le suppliant se baissa pour prendre à terre un marroc/ion ou cerclouere ». Mot encore usuel en Vendée (Lalanne) et ailleurs.

Et, pour finir avec les traces archaïques encore vivaccs dans les patois, ajoutons que beaucoup de ces mots dialectaux sont de simples variantes formelles et diffèrent essentiellement des vocables de terroir proprement dits. Des termes comme agu (aigu) et ses dérivés, comme aculer (2) (éculer), amoustiller (3) (émoustiller), appoyer (appuyer), bresser (bercer), etc., sont des archaïsmes et nullement des vocables patois. 11 importe d'en faire mention à part.

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