CHAPITRE III PATOIS DE L^OUEST
Les patois de l'Ouest occupent une place prépondérante dans l'ensemble des sources dialectales de Rabelais. C'est dans cette aire que figure son pays natal, la Touraine, dont le patois nous est malheureusement le moins connu du groupe. Le tourangeau est, en effet, jusqu'ici resté la terra incognita de la dialectologie française. Pour atténuer les inconvénients de cette lacune capitale, nous allons étudier les autres patois congénères et aborder en dernier lieu le tourangeau.
Mais il importe de relever tout d'abord quelques particularités orthoépiques communes à toute l'aire dialectale de l'Ouest ainsi que les termes communs à tous les représentants du groupe.
Prononciation. — Charles Bovelle attribue en 1533 aux Tourangeaux et aux Angevins la prononciation de o ouvert comme ou: chouse, grous, cousté, foussé (tous dans Rabelais).
Chez Rabelais, cette prononciation est fort commune (comme dans tout l'Ouest et le Centre) : Bourne, hourd (bord), cloure et clous, courais dours (i) (dos), noud (nœud), ous (os), ouser, etc.
On trouve déjà dans Palsgrave : rouseau, arrouser (que combat encore Vaugelas) et voulentiers ; Robert Estienne (1539) donne courvée.
En fait, chouse (qu'Henri Estienne attribue aux courtisans) se rencontre déjà au xv" siècle (2),
Tout aussi répandu est la finale ou pour eux : brenous, galous (galeux), ordous (ce dernier déjà dans Pathelin), etc. Rappelons procultous (à côté de proculteur) , procurateur, procureur.
Des consonnes, mentionnons ganif (3), canif (avec son dimi-
(i) Graphie rabelaisienne, par réaction étymologique du lat. dorsum. En Berry et ailleurs, on dit dous.
(2) Voy. Brunot, Histoire de la langue, t. 1, p. 251-254.
(3) Chez Rabelais (1. II, ch. xii) : « gannivet!ç de Lyon ». Même forme dans Brantôme (t. III, p. 3 10). Palsgrave, Rob. Estienne, Nicot et Ou-
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nutif ganivet), commun en Saintonge, Anjou, Maine, Berry et dans le xMidi de la France ; grampe (i), crampe, en Saintonge, Bas-Maine, etc.
Termes communs. — Plusieurs de ces mots de terroir se retrouvent à la fois en Anjou et en Poitou, en Saintonge et ailleurs. Il est malaisé dans ce cas de préciser la source immédiate où Rabelais les a puisés. Nous avons cru devoir les traiter à part.
Un exemple curieux nous vient du mot timbre, grande auge de pierre, terme commun à l'Anjou, à la Saintonge, au Poitou, inconnu au Berry, où le situe pourtant Rabelais, suivant un procédé de transfert familier aux traditions populaires (2).
Voici ces vocables :
Accoubler, accoupler, fréquent chez Rabelais qui n'emploie qu'une seule fois la forme littéraire. Cette forme est usuelle à la fois en Anjou, Saintonge, Poitou, Bas-Maine, Berry, à côté de couble (3), couple {coublement et coubler dans Rabelais, ce dernier fréquent). L'un et l'autre ne sont pas moins usuels dans le Midi, d'où leur présence dans Brantôme (4) et Montaigne.
Aie, aile, cité chez Rabelais exclusivement dans une expression proverbiale (1. IV, ch. lu). Forme usuelle en Saintonge, Poitou et Berry, en Languedoc et Provence.
Bigearre, bigarré. Une seule fois chez Rabelais comme épithète donnée au « fol ». Le mot est commun à la Saintonge, au Poitou, au Berry, à la Gascogne,
Boussin, morceau de pain (deux fois dans Rabelais), mot commun au Poitou, à la Saintonge et à l'Anjou (« bouchée et gros morceau de pain »), à la Gascogne et au Languedoc.
Bouline (fréquent chez Rabelais), désigne, dans l'Anjou et le Poitou, le hautbois fait avec un morceau de buis (anc. fr. buisine) et, dans le Bas-Maine, le biniou.
Boyer, bouvier (une seule fois dans Rabelais), se dit à la fois en Anjou et en Saintonge, en Poitou et dans le Berry.
Bur, brun, noirâtre, sombre (étoffe, chien, temps) en Poitou,
din ne donnent que cannivet. Par contre, Ménage remarque : « Il faut écrire et prononcer gannif ».
(i) Palsgrave et Rob. Esticnne ne connaissent que crampe ; mais Ambroise Paré écrit t la goûte grampe » (dans Œuvres, t, III, p. 255).
(2) Voy. ci-dessus, t. I, p. 252.
(3) Ronsard rime double avec couple.
{4) Brantôme se sert de couble et coubler (t. II, p. 24, et t. IV, p. 94), à côté d'accoublcr : « Le maistre des cérémonies accoubla tous deux » (t. IV, p. 23).
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Saintonge et Berry. Rabelais applique le mot au diable ou aux moines et à la toge de Panurge.
Chawneny , moisi (appliqué au pain, chez Rabelais). Le mot est donné comme angevin par Ménage et comme gascon par Cotgrave; mais il est tout aussi usuel en Saintonge, en Poitou et en Limousin. La variante rabelaisienne chaumoisi (Limousin, chamousi) représente un croisement de chaumois, couvert de chaume, et moisir.
Carroy, quarroy, carrefour (« le grand quarroy », 1. 1, ch. xxv). Mot désigné comme tourangeau par Ménage (i). 11 est tout aussi connu en Anjou et en Poitou (2), comme en Vendômois (d'où l'a tiré Ronsard).
Challer, écaler les noix (1. 1, ch. xxv). Mot répandu en Anjou, Poitou, Bas-Maine, Berry.
Combreselle^ culbute la tête en avant (1. II, ch. xxii), dans l'expression faire la combreselle, pris au sens libre comme plusieurs autres termes de même genre. Ménage désigne le mot comme angevin. Le terme est également connu dans le Berry, où faire la combreselle signifie se baisser en avant, tendre le dos pour y faire monter quelqu'un et faire la courte échelle. La forme primitive s'est conservée dans le Blésois, où faire la cabreselle, c'est faire la cabriole.
Deniger, dénicher. Fréquent chez Rabelais. Forme commune à l'Anjou et à la Saintonge, au Bas-Maine et au Berry.
Dumet, duvet. Très fréquent. Forme familière à l'Anjou (3) et à la Saintonge, au Poitou et au Bas-Maine, ainsi qu'à la Normandie .
Landore, paresseux (deux fois dans Rabelais). Cotgrave le désigne comme a Normand ». Il est connu en Poitou, Berry, Champagne, Languedoc.
Picote, variole (l. IV, ch. lu). Ménage le donne comme poitevin. Il est également connu dans l'Anjou et le Berry, comme dans le Midi de la France.
Seille, seau, et son d'im'muùï seilleau (ce dernier fréquent), en Anjou, Poitou et en Dauphiné. Robert Estienne donne (1539): « Un seau ou seille à porter eau » .
(i) « Carroy. Mot de Touraine, qui signifie carrefour ».
(2) Lalanne cite ce document vendéen de 1367 : « Du quayroy de l'estang ».
(3) Ménage, v» duvet : « Les Angevins, les Poitevins et les Normands disent dumet. Il faut dire duvet: c'est ainsi qu'on parle à Paris ».
i6o ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES
Sabler, siffler (et sublet^ sifflement), une fois employé par Rabelais. Commun à l'Anjou, au Poitou, au Berry et à la Provence.
Trompe, toupie (deux fois chez Rabelais). Mot donné par Le Duchat comme tourangeau. 11 est également connu en Anjou et dans le Berry. Robert Estienne le donne (1539): « Trompe ou sabot, de quoy se jouent les enfans ».
Après ce dénombrement des vocables communs aux patois de l'Ouest, passons aux mots de terroir particuliers à chacun des représentants de cette aire dialectale.