I. — Poitou
De tous les pays de France, le Poitou est celui que Rabelais a connu de plus près. Pendant ses années de moinage, chez les Cordeliers de Fontenay-le-Comte, puis, pendant son service auprès de l'évcque de Maillezais, prieur de Ligugé, où il resta une quinzaine d'années, il a eu le loisir de parcourir le Haut et Bas-Poitou dans tous les sens. De là cette grande familiarité avec la géographie locale, villes et villages, bourgs et hameaux, abba5''es et châteaux ; ces allusions aux chapons de Loudunois, aux ânes et moulins du Mirabalais, à Lusignan et à Maillezais, avec leurs légendes et leurs souvenirs du passé, au port des Sables-d'Olonne « en Thalmondoys ».
Grâce à ces détails, on a pu de nos jours reconstituer la topographie du Poitou à l'époque de la Renaissance (i).
Mais Rabelais ne s'est pas borné à parcourir la région en voyageur indififérent. 11 a prêté une oreille attentive au parler poitevin, aux traditions et coutumes locales. 11 n'a pas oublié les « beaux et joyeulx noëlz en langaige poitevin » (1. IV, Prol.), non plus que « les chansons de Poictou » (1. V, ch. xxxiii). Il sait les noms des oiseaux de la Vendée et des poissons qu'on débitait au marché de Niort. 11 les mentionne au banquet donné par Grandgousier (1. I, ch. xxxvii) et dans son catalogue ichtyologique.
Il possède en un mot une connaissance intégrale du Poitou, Vienne, Vendée, Deux-Sèvres, et de leurs patois, dont il a tiré nombre de formes et d'expressions locales, de mots de terroir.
(i) Henri Clouzot, « Topographie rabelaisienne. Poitou » (dans Rcv. Et. Rab., t. II, 1904).
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Mais avant d'en faire le relevé, disons quelques mots des sources dont on dispose aujourd'hui pour l'étude de ce parler provincial.
Le Poitou avait fourni au xvi' siècle plusieurs écrivains : le poète rhétoriqueur Jean Bouchet {1475-1 550), Jacques du Fouilloux, célèbre par sa Vénerie (1561), et surtout le juge des marchands Guillaume Bouchet, auteur des Sere'es (1584). C'est à la même époque que remontent également la Gent Poitevinerie^ recueil de pièces satiriques en vers de Boiceau de la Borderie (i), ainsi que les divers recueils de Noëls poitevins (2).
Dans la seconde moitié du xix' siècle paraissent les glossaires patois du Poitou et des pays environnants. Leur mérite est inégal, mais ils sont également utiles et se complètent les uns par les autres.
Le plus précieux est le Glossaire du patois poitevin de l'Abbé Lalanne (1868), paru presque en même temps que le Glossaire du Poitou de L. Favre. Ils furent suivis par l'Essai sur le patois poitevin de Clief- Boutonne (Deux-Sèvres), 1869, de Beauchet-Filleau.
Poey d'Avant avait fait paraître son « Influence du langage poitevin sur le style de Rabelais », dans le Bulletin du Bibliophile de 1855. C'est un recueil d'environ 200 mots tirés de Rabelais, entremêlés de vocables étrangers au patois poitevin, d'archaïsmes, de mots de la langue générale, etc.
Passons maintenant à l'étude de ces formes et vocables de terroir.
Prononciation. — Rabelais fait mention non seulement du cliiquanous, mais de son féminin chiquanowi'e (1. lY, ch. xvi : « deux vieilles chiquanourres du lieu »), d'où il a tiré l'adjectif chiquanourroijs (appliqué au peuple ou au pays des chicaneurs). Ce sont là des formes poitevines (cf. Jîlou, fileur, et flloure,
(i) La première édition remonte à i58o. La réimpression de i68o porte ce titre La Gente Poitevinerie :
Tôt de novea rencontri...
Lisez ou bain y ve prie, Pre vous railly de soterie De beaucoup de chicanours Qui fasent de méchants tours.
L. Favre en a donné une nouvelle réimpression dans sa Revue historique de l'ancienne langue française, t. I-II, 1877- 1888.
(2) Le plus récent est celui d'H. Lemaître et H. Clouzot, Trente Nocls poitevins, Paris, 1908.
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fileuse). On lit chicanour, pour «chicaneur», dans la Gent Poitvinerie.
La for.Tie agaeille, très fréquente chez Rabelais (à côté d'aguille, aiguille) et celle de son diminutif agueillette sont également poitevines.
Vocables. — Le Poitou a fourni à Rabelais la plus forte contribution de ses mots de terroir .
Dès le début de son roman, dans Gargantua, il cumule les termes de cette région et pour ne pas trop effaroucher le lecteur, il les accompagne d'éclaircissements. C'est ainsi qu'il raconte la manière dont Gargamelle enfanta Gargantua (ch. iv) : « Le fondement luy escappoit une apresdinée le iij Jour de febvrier, par trop avoir mangé de gaudehillaux. Gaudehillaux : sont grasses tripes de coiraux. Coiraux : sont beufz engressez à la crèche et pre^ guimaulx. Prez guimaulx: sont qui portent herbe deux fois l'an ».
Aucun de ces mots de terroir n'a franchi son oeuvre. Séduit par leur aspect pittoresque, il essaye de les rendre accessibles à ses lecteurs. Le dernier, guùnaux, ne figure que dans ce passage, mais il revient à la charge, sans plus de succès d'ailleurs, pour gaudehillaux et coiraux (voy. ci-dessous). Voici maintenant le relevé de ces mots poitevins : Acimenter, assaisonner, proprement cimenter, deux fois employé avec le sens culinaire qu'on lit dans la Vénerie de du Fouilloux (ch. xLiv) : « La saulce en une escuelle bien assimentée. »
Acroué, accroupi, en parlant d'un oiseau, deux fois avec ce sens au V® livre. C'est le vendéen s'acrouer, s'accroupir, en parlant de la poule qui se baisse pour couvrir ses poussins.
Aiguë, mêlé d'eau (1.1, ch, xxiv : « vin aisgué »), du poitevin aiguer, mettre ou répandre de l'eau (d'aiguë, eau).
Appigret, jus, suc, assaisonnement (1. V, ch. xvi), même sens en Poitou (« On dit aussi appic vert », Lalanne). Dans le Bas- Maine, le terme est pris au figuré avec le sens de « santé », en désignant une personne difficile à nourrir, d'une santé délabrée (« Ce mot est toujours précédé de l'adjectif mouase, mauvaise », Dottin).
Becgueter, chevroter, bégayer (1. III, ch. xxvi) : «... luy dist becguetant et soy grattant l'aureille». En poitevin, beguetter signifie mettre bas, en parlant des chèvres (de beguetie, petite chèvre).
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Bille vesée, billevesée (1, I, Prol.) : « ... ces belles billes vezées ». C'est un composé des mots poitevins (i) beille, boyau, et vesé, enflé (comme une cornemuse). La bille vesée désigne primitivement le boyau dégraissé et soufflé, d'où le sens figuré de chose vide ou creuse (2) que le mot a chez Rabelais et dans la langue moderne. Ce billevesée^ primitivement terme de boucherie, représente donc une métaphore qui rappelle, par la notion intermédiaire de « creux » ou « vide », les images analogues de vessie ou de lanterne.
Biscarié (1. 111, ch. xxviii), ainsi expliqué par la Briefve Déclaration : « Dyscrasié, mal tempéré, de mauvaise complexion. Communément on dict biscarié en languaige corrompu ». C'est là le sens du mot en Poitou: « biscarié (3), maladif, infirme » (Lalanne) ; « avarié, gâté, endommagé » (Favre). Dans le Bas- Maine, viscarieux signifie « capricieux » (en parlant d'un animal) et « variable » (en parlant du temps). Dans le Midi, biscaire signifie quinteux, chagrin, colérique (de bisco, mauvaise humeur).
Biscoter, sautiller (en Poitou), fréquent chez Rabelais au sens libre, sens encore usuel en Normandie, dans la Vallée d'Yères.
Chalupper, trier les noix, sens vendéen, que Rabelais applique vaguement au tonneau de Diogène (1. III, Prol.).
Chenin, appliqué à une variété de raisins (1. I, ch. xxvj qui plait aux chiens.
Coireaux, bœuf à l'engrais, bœuf engraissé pour la boucherie (voy. le texte cité ci-dessus) et au figuré « piteux » (l. III, ch. XXVI : « c... coyrault »). Ce mot poitevin, avec l'acception spéciale de boucherie, est connu aussi en Saintonge, en Berry et en Anjou (où le terme signifie en outre, comme chez Rabelais, <( penaud, confus »). Le mot dérive du terme de boucher coire, morceau pris dans la cuisse du bœuf et du veau.
Corme, boisson faite de cormes (1. II, ch. xxxi). Mot donné comme poitevin par Le Duchat.
Feriau, férié (I. IV, ch. xxii) : «... car le jour est feriau »,
(i) Le Dict. général renvoie à un anc. fr. billeve^e, cornemuse (chez du Fail). C'est là une leçon fautive pour belle ve^e. Cf. Rev. Et. Rab., t. VII, p. 473-474.
(2) Cf. Bas-Maine, ve^e, cornemuse et chose de peu de valeur (Dottin).
(3) On lit biscasié dans les Baliverneries (i58o) de du Fail, ch. iv : « Vous estes aussi mélancolie, aussi biscasié...». C'est une variante parisienne ou provinciale.
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refrain d'ua noël poitevin, entonné par Frère Jean à la fin de la Tempête.
Foupi, chiffonné (1. I, ch. xxvi : (( bonnetz foupu »). Forme commune au Poitou et au Berry, à l'Anjou et au Bas-Maine.
Fournéer, enfourner, mettre au four (fréquent chez Rabelais). Mot poitevin.
Gaadebillaux, tripes (voy. le texte ci-dessus), de godebeillas, gras double (Lalanne), boyaux de veau que les bouchers vendent aux pauvres gens(Favre). A Chinon et dans les campagnes environnantes, gaudehillaux est le nom des tripes à la mode de Caen (voy. Littré, SuppL). Le mot revient dans les Propos des bienyvres : « Voycy trippes de jeu et g uodebillaux d'en^y .. . ». C'est un composé du provincial gode, vieille vache engraissée pour la boucherie (avec ce sens dans Coquillart) et du poitevin beillas^ boyau, signifiant littéralement boyaux de vache engraissée.
Guimaux, transcription rabelaisienne du bas poitevin gai^ maux (Cotgrave désigne cette forme par « Lodunois »), reflet de l'ancien français pré gaaigneau, pré à regain, pré qui se fauchait deux fois par an. Godefroy cite un pré gaigneau et des pre^ gagnault^, textes tirés du Coustumier du Poitou de l'édition de 1499. Toutes ces variantes remontent à l'ancien français gaaigner, labourer, cultiver la terre.
Hugrement, vivement (1. II, ch. xii), expression qu'on rencontre dans un noël poitevin :
Hurelu, Noaguet et Glabot Se sont hugrement esvoillez.
à côté de
Un poisant moult hugre... (i)
c'est-à-dire très alerte.
Jadeau, jatte (se lit trois fois dans Rabelais), spécialement, aujourd'hui, jatte en paille dans laquelle on place la pâte pour la diviser en pains et la porter au four (Beauchet-Filleau). Le sens général se rencontre déjà dans un document vendéen de 1484 : «... jedeaulx de bois grans et petis » (Lalanne).
Mangeoire^ crèche (1. V, ch. xi), sens du vendéen manjouère (Lalanne).
Mouée, troupe d'oiseaux (l. V, ch. iv). Dans la Vendée, mouce signifie grand nombre, foule (Lalanne).
(i) Lemaître et Clouzot, Trente Nui'ls poitevins, p. 62 et yo. Cf. Rev, Et. Rab., t. VII, p. 448.
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Nau, noël (1. IV, ch. xxii) : « Nau, nau, nau! », refrain du noël poitevin que les voyageurs entonnent après la Tempête (Poit. Nau, Noël).
Oince, phalange (1. IV, ch. xv), répondant au poitevin oince, once ; de même en Anjou et en Saintonge, jointure des doigts et ongle. En Vendômois, nouince, articulation des doigts qui présente l'apparence d'un nœud, endroit où les os se nouent.
Osanniere^ épithète qui accompagne la « croix » (1. IV, ch. xiii), expression ainsi expliquée par la BiHefve Déclaration : « Croix Osanniere. En Poictevin, est la croix ailleurs dicte Boysseliere : près laquelle au dimanche des Rameaux l'on chante : Osanna fllio David, etc. ».
L'expression est encore vivace en Vendée : « Osanniere (croix), croix de buis (i) béni que l'on porte à la procession du dimanche des Rameaux, et que l'on attache à la croix du cimetière » (Lalanne).
Pibole, espèce de flûte à bec et à trois trous (1. IV, ch. xxxvi) : «... au son des vezes et piboles... ». C'est là le sens du poitevin pibole (Lalanne), dont le dérivé piboleuœ, joueur de pibole, se lit dans Guillaume Bouchet (t. II, p. 212) : «... les piholeux et vezeurs... ».
Poysarcl, tige de pois (1. I, ch. xxxviii), mot désigné comme poitevin par Ménage.
Quecas, noix (1. I, ch. xxv), surtout dépouillée de son brou, sens du mot en Poitou.
Rebindaine, à jambes rebindaines, les jambes en l'air (1. II, ch. xxix), terme désigné par Ménage comme poitevin.
Rimer, brûler légèrement, se dit (dans les Deux-Sèvres) des mets qui, pendant la cuisson, prennent à la poêle ou à la casserole. Rabelais joue sur ce sens et celui de « rimer » (ou rithmer, comme il écrit) : « As tu pris au pot, veu que tu rimes desja ? ».
Sallebrenaux , fashionable, dandy, par antiphrase (1. V, ch. xvii). Un apothicaire du Poitou, Jean Drouhet, en parlant des gens de Saint-Maixent, les appelle « les Salebrenaux de noutre sen Moixant (2) ».
(i) Voy., à ce sujet, un article d'Ant. Thomas, Romania, t. XXXVIII, p, 556 : Osanne, nom du buis dans l'Ouest, le buis ayant joué un rôle liturgique dans la commémoration du dimanche des Rameaux.
(2) Œuvres de Jean Drouhet, apothicaire à Saint-Maixcnt, éd. Richard, Poitiers, 1872. Enchainer! Au xvi'* siècle, Vigenère s'en est servi
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Traîne, poutre (1. I, ch. xii). Le mot désigne en Vendée la principale poutre d'un appartement à laquelle se rattachent les chevrons. Lalanne cite ce document vendéen de 1466 : « Aux cherpentiers pour lever les traisnes du second estage ».
Ve^e, cornemuse. Terme fréquent chez Rabelais, familier au Poitou et à l'Anjou (on le lit chez Charles de Bourdigné).
Vreniller, tourner d'un côté et d'autre (1. IV, ch. x : « tant chiasser et vreniller »), sens du verbe poitevin (Favre).
Voilà la série des vocables qu'on peut considérer comme appartenant en propre à la Vienne (i), à la Vendée, aux Deux-Sèvres. C'est là que Rabelais les a entendus pendant ses années de moinage et s'en est souvenu plus tard en rédigeant les joyeuses chroniques de Gargantua et de Pantagruel. Peu de ces mots de terroir ont d'ailleurs surnagé dans le naufrage du vocabulaire dialectal du xvi' siècle pour prendre racine dans la langue.