LANGUES ISOLEES
dans son sac directement de Turquie, — « à présent viens de Turquie où je fus mené prisonnier lors qu'on alla à Metelin en la maie heure » (1. II, ch. ix), — ne sont rien moins qu'authentiques. Lorsqu'il nous affirme, par exemple, que dal baroth « vault autant dire comme au feu » (1. II, ch. xiv), il ne faut accepter son dire que sous les plus expresses réserves. 11 y a bien en turc un mot baroût qui signifie « poudre à canon », mais, quant au sens de dal^ on ne saurait émettre qu'une suite d'hypothèses (i).
Peut-être faudrait-il voir, dans cette expression, un composé emprunté à la langue franque : da'l baroût^ boute le feu (impératif italien de dar). Peut-être aussi Rabelais a-t-il puisé la phrase dans une relation de voyage contemporaine. Déjà estropiée par les imprimeurs, il l'a transportée telle quelle dans son œuvre. Nous craignons fort que le turc de Panurge ne ressemble à celui du mamamouchi de Molière.
Du reste, les quelques autres termes du roman qui accusent une origine turque sont venus par l'intermédiaire de l'italien (2).
Quant à musaphis, docteurs et [prophètes, suivant la Briefve Déclaration « en langue turque et sclavonicque » (3), ce terme qu'on rencontre fréquemment dans notre auteur, reflète leturcoarabe mushaji, scribe et commentateur du Coran (appelé aussi Mussaph, code).
L'altération de ces néologismes orientaux et leur interprétation au petit bonheur est à peu près générale à l'époque de Rabelais, Les quelques termes osmanlis, rapportés par les voyageurs de la Renaissance, étaient à tel point défigurés qu'on leur prêtait les sens les plus fantaisistes. Nous n'en prendrons pour exemple que ce passage des Serées de Bouchet (t. III, p. 18) : « Les Cesses des Mores, les Tolopans des Turcs et les Sarcoles de Janissaires n'ostent jamais leurs bonnets, fussent ils devant un Roy ».
Le dernier éditeur de Bouchet, M. Roybet, a laissé sans ex-
(i) Voy. Rev. Et. Rab., t. VI, p. 294 à 295.
(2) Voy. ci-dessus, t. I, p. 14g.
(3) Thévet en parle ainsi (Cosmographie, fol. 778 ro) : « La langue esclavonne est le langage le plus requis et nécessaire qui veult voyager partout le Levant et pais septentrional, que autres que soit... Et au reste, en Turquie et à la Porte du Seigneur, la plupart des janissaires ne parlent que ceste langue, avec laquelle vous serez entendu jusques bien avant en Scythie ».
plication ces termes, si bizarres à première vue, dans le glossaire qui accompagne son excellente édition.
La singularité n'est pas seulement dans les mots, mais, et surtout, dans la construction de la phrase : Bouchet n'a luimême à peu près rien compris aux termes qu'il emplo3ait. A prendre la phrase telle qu'elle se présente, on croirait qu'il s'agit de dignités ou de classes sociales osmanlies, tandis qu'il y est simplement question de diverses coiffures portées par les Maures, les Turcs et la milice des -janissaires (i). Les Sesses de Bouchet sont tout bonnement les Fes ou bonnets rouges, en usage dans les pays musulmans et principalement à Fez (appelé anciennement Fesse), où on les fabriquait ; les Tolopans sont les Turbans, dont le nom ancien accuse un intermédiaire italien (tolopano); les Sarcoles sont les bonnets particuliers aux janissaires.
Qu'on relise maintenant la phrase de l'auteur poitevin et on en saisira toute l'absurdité (2).
Le turc est resté lettre morte au xvi^ siècle ainsi qu'au siècle suivant. La turquerie — une turquerie conventionnelle et fantaisiste — continue à défrayer les comédies de Rotrou et de Molière (3).
(i) Cf. sur ces coiffures, Rev. du XF/" siècle, t. I, p, 5i2 à 514,
(2) Voici un autre exemple tiré du JDictiorviaire de Robert Estienne (1549): « Monouc, en langue turquesque, Chastré, Eunuchus ». En fait, monouc reflète le byzantin u.rj>jo<iyioz, eunuque. Le texte de Robert Estienne a passé chez Nicot (i6o5) et Cotgrave (161 1) et se lit encore dans César Oudin (1660), qui désigne toujours monouc comme « palabra turquezca ».
L'erreur remonte à Antoine Geuffroy, qui, dans sa Briefve Déclaration de la Court du grand Turc (Paris, i453), écrit ceci (p. 229 de la réimpression donnée en 18S7 par Sçhefer): « Capitaine de la Porte qui est euneuche chastré tout, que les Turcs appellent monouc en leur langue ». Au xvi" siècle, le mot se lit dans la Cosmographie du Levant d'André Thévet (Lyon, i554, fol. ôa) : « ... le Saray des filles vierges lesquelles sont gardées par Eunuques, qu'ils [les Turcs] nomment vulgairement Mounouqiies ».
Voyez, pour d'autres exemples, Rev. Et. Rab., t. VII, p. 88 à 90, et Rev. du XVP siècle, ft I, p. 5 12 à 5 14.
(3) Pierre Martino, L'Orient dans la littérature française au XVII" et au XVII I* siècles, Paris, 1906, p. iTi-iy.