PATOIS DE L'OUEST
On peut supposer que Rabelais fît le même tour de France que Pantagruel, et visita les mêmes universités de France (1. II, ch. v). Arrivé à Angers, notre géant « se trouvoit fort bien et y eust demeuré quelque espace n'eust esté que la peste les en chassa ». Ailleurs (1. IV, ch. xiii), parmi les villes où l'on représente des Passions, figure «la diablerie de Angiers ». Et finalement, dans le Prologue du Quart livre, il est encore question « d'Angiers, ville de France, limitrophe de Bretaigne, où demeuroit alors un vieil oncle, Seigneur de Sainct Georges, nommé Frapin ».
Si cette province est géographiquement moins représentée dans le roman que le Poitou, Rabelais ne lui en doit pas moins une portion importante de son vocabulaire dialectal.
Les termes angevins rivalisent en nombre et en importance avec ceux du Poitou : les deux réunis constituent la majeure partie des mots de terroir de l'Ouest. Le récent Glossaire des patois de l'Anjou (1908) de Verrier et Onillon fournit les données les plus copieuses et les plus sûres concernant les vocables que Rabelais a tirés de ce parler provincial (i).
Prononciation. — Relevons tout d'abord comme particularité orthoépique : Aveigle, aveugle, à côté deveigler, veiller. Jacques Peletier remarque en 1549 : « Ceus des marches (2) d'Anjou et Poitou disent aveulhe pour aveugle ». L'édition princeps de Gargantua et les deux suivantes donnent vieigle, leçon à laquelle la réimpression de 1542 substitue vieille.
Vocables. — Voici les mots de terroir qu'on peut considérer comme angevins :
Auripeaux, oreillons (1. l, ch. xxxix) : « En nostre abbaye nous ne estudions jamais de peur des auripeausc ». Passage unique. Le mot signifie proprement peau aux oreilles : cette affection, arrivée à son terme, laisse la peau desséchée en se détachant là où le mal avait son siège. Le mot est angevin (3).
Avanger, avancer, aller vite en besogne. Forme angevine fréquente chez Rabelais (qui en use trois fois en rapport avec avancer, dans un passage unique).
Averlan. Le terme a chez Rabelais une acception plus ou moins méprisante. En voici les nuances :
(i) Cette importante publication rend à peu près superflu le Glossaire étymologique du patois angevin (i883) de C. Ménicre.
(2) C'est-à-dire des frontières.
(3) Ménage : « Auripeaux. Mot d'Anjou qui signifie ce mal d'oreilles qu'on appelle orillons à Paris ».
l68 ELEMENTS LINGUISTIQUES
1° Compagnon de débauche (1. I, ch. m): «... mes bons averlans ».
2" Terme d'injure, ribaut (1. I, ch. xxv) : « les oultragerent grandement, les appellans... chienlictz, aveiian,s... ».
3° Homme grossier, lourdaud (1. IV, ch. ix) : « ... je veis un averlant qui, saluant son alliée, l'appela mon matraz; elle l'appelloit mon loudier : de faict il avoit quelques traictz de loudier lourdault ».
On retrouve ces diverses acceptions du mot chez les autres écrivains du xvi* siècle : Des Périers, Brantôme, Béroalde de Verville. C'est l'angevin averlan, individu, croquant, quidam de mauvaise mine, suspect (« le mot a vielli », Verrier et Onillon). En Normandie, aoerlan désigne un homme grossier, un rustre (Moisy) (i).
Baffouer, attacher avec une corde, deux fois dans Gai^gantua, dont voici le deuxième passage (1. I, ch. xliii): « Lesquels pèlerins, liés et baffouer, emmenèrent... ». C'est un terme technique angevin (2) : « Baffouer, rattacher au moyen d'une corde (le baquet de vendange ou un cheval »). Le mot remonte à baffe (3) ou bauffe, corde tressée, grosse corde de pécheurs.
Ce mot de métier n'a aucun rapport, chronologique ou sémantique, avec bafouer, maltraiter en paroles, qu'ignore encore Rabelais et qu'on lit tout d'abord dans Montaigne.
Bechevel, jeu de Gargantua, appelé à teste bechevel, à tête bêche. En Anjou, on dit becheoel et beclievet.
Boyre, mare boueuse, la grande botjre, le grand fleuve ou la mer (l. I, ch. xxxviii), sens encore vivace en Anjou et en Berry.
Brandi/, tout vif, impétueux (chez Rabelais, épithète du c... et des moulins à vent), forme angevine et berrichonne, reflet provincial de l'anc. fr. braidif, impétueux (du cheval), de braidir, hennir.
Breusse, tasse à boire (fréquent chez Rabelais), donné comme angevin par Le Duchat. C'est l'ancien français broisse, vase à goulot.
Charnier, saloir, pot en terre cuite servant à conserver du
(i) Nous ignorons et le sens primordial du mot (son acception défavorable étant certainement secondaire) et la région à laquelle il appartient en propre. Voy. Rev. Et. Rab., t. VII, p. 453 à 456.
(2) Ibidem, p. 236 à 239.
(3) Cf. un document de 1454: « Deux aultres compaignons avec lui qui portoient chacun une ba(fe de jonc pour pescher ». — Godefroy explique à tort le mot par « faisceau, fagot, paquet ».
PATOIS DE L'OUEST lÔQ
porc salé. Fréquent chez Rabelais avec ce sens angevin et manceau.
Cobbir, meurtrir (1. III, ch xix) : « Elle luy cobbit toute h teste ». Mot angevin.
Copieux, railleur (1. I, ch. xxv). Mot de l'Anjou où il fut appliqué spécialement aux Copieux de la Flesche, lesquels (nous dit Des Périers, nouv. xxiii et xxvi) « on dit avoir esté si grands gaudisseurs que jamais homme n'y passoit qui n'eust son lardon (i) ».
Coquassier, marchand d'oeufs et de volaille (1. III, ch.xxx), sens angevin (et poitevin) du mot.
Cousson, gousset (l. I, ch. viii). Mot angevin et manceau.
Cruon, cruchon (1. III, ch. viii) : «... le pot au vin, c'est le cruon ». Mot angevin que du Fail a également cité dans la IV de ses Baliverneries : «;... un pot à eau, une buieou uncrao/i...». C'est manifestement un souvenir de Rabelais. En Vendée, on prononce cryon ; en Poitou, crujon, et, en Saintonge, cruioii, désignant un pot à bec pour l'huile (avec cette dernière forme et acception chez d'Aubigné).
Davanteau, tablier (deux fois dans Rabelais). Forme angevine, répondant au poitevin deoanteau et au berrichon devantier, ce dernier encore dans Thierry (1572) et dans les premières éditions du Dictionnaire de V Académie (1694-1790).
Empeigé, pris au piège, embarrassé (deux fois dans Rabelais, en parlant d'une souris). Mot angevin et berrichon.
Engourdely^ engourdi par le froid (1. III, ch. xxviii). Mot angevin et manceau.
Entommer, entamer (fréquent), forme angevine. En Saintonge, on dit entoumer, qui figure une seule fois chez Rabelais (1. IV, ch. Lv), sous la forme fautive entonmées {= entoumées) .
Frarie, fête patronale, kermesse (1. IV, ch. xxx). Mot angevin,
Guambayer, s'étendre les jambes (l. 1, ch. xxi), terme angevin. Dans le Maine, gambiller a ce même sens.
Glyphouoire, clifoire, seringue (l. IV, ch. xxx), forme angevine et berrichonne.
Graisler, griller, [des châtaignes sur la flamme,] dans une poêle dont le fond est percé de trous (l. I, ch. xxviii) : « Le vieux bonhomme Grandgousier... à un beau clair et grand feu et attendant graisler des chastaines... ». Ce sens est
(I) Voy. Rev. du XVI^ siècle, t. III, p. 34-35.
spécial à l'Anjou. La forme graller, avec son sens général de « griller », est aussi connue en Poitou, en Saintonge et en Vendômois.
Hallehoter, allebouter, grapiller (première forme fréquente), de l'angevin hallehoiter (et hallebotte, grappe de raisin chétive).
Herbault, chien basset, vocable désigné comme angevin par Le Duchat (i). D'autres pensent qu'il a été ainsi nommé d'après un canton de l'arrondissement de Blois : « Les chiens d'Herbault qui aboient de loin », locution vendômoise qui s'applique aux personnes qui font les braves le danger passé » (Verrier et Onillon). Toujours est-il que Rabelais, dans un passage connu (2), joue sur ce nom patois du chien basset et sur celui de Gabriel de Puits-Herbault, son ennemi acharné.
Hosiiaire, hostiere, hospice (1. 1, ch. i : « gueux de Vhostiaire »). En Anjou, hostiere, hôpital, maison de refuge.
Maminotier, fabricant ou vendeur de maminots, probablement images de la Vierge (Panz!.Pro^Ai.,ch . v): «Dominotiers (3), maminotiers (4), patrenostriers... ». En Anjou, maminot Qst un mot enfantin (auj. vieilli) pour « petite mère ».
Mestif, métis (1. V, ch. v), mot donné comme angevin (5) par Ménage.
PendiUoche, loque, chiffon (sens du mot en Anjou et en Berry) ; chez Rabelais, au sens libre (1. I, ch. xi), comme son correspondant archaïque pendeloche dans les Fabliaux.
Peton, pied d'enfant et terme de caresse (avec ce dernier sens dans Rabelais, 1. II, ch. m), l'une et l'autre acceptions usuelles en Anjou.
Possouer, au sens libre (1. 1, ch. xj), proprement, en Anjou, tige de bois qui sert à pousser les balles d'un canon de sureau.
(i) Dans le Dictionnaire de Ménage, qui cite aussi cette comparaison proverbiale usuelle en Anjou : « Lorsque quelqu'un s'est rué sur un autre, on y dit : // s'est jette dessus comme herbaut sur pauvres gens, parce que ces animaux se ruent ordinairement sur les gueux qui vont aux portes des gentilshommes «.
(2) Cf. 1. IV, ch. lu: <( Frère Jean hannissoit du bout du nez, comme prest à roussiner, ou baudouiner pour le moins, et monte dessus comme Herbault sus paouvres gens ».
(3) Graveurs sur bois, tailleurs d'histoires et de ligures (voy. Nicot).
(4) Le Duchat et Philibert Le Roux expliquent erronément maminotier par « homme qui marmotte des prières ».
(5) Ménage: « Nous prononçons me tif en Anjou, et plusieurs Parisiens prononcent ce mot de la sorte ».