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PATOIS DE L'OUEST I

de sa fameuse « Cave peincte » (1. V, ch. xl) ; de la Devinière, métairie possédée près de deux siècles par la famille de Rabelais (dei^So à 1630), et produisant un vin blanc renommé (i).

Rappelons encore Lerné, commune Chinonaise dont le roi Picrochole s'enfuit, après son désastre, vers l'Ile Bouchard, dans le voisinage de laquelle demeurait Ilerr Trippa, le fameux astrologue; Panzoult, commune du canton de l'Ile Bouchard, séjour d'une diseuse de bonne aventure, la sibylle de Rabelais, et Seuillé, abbaye du Chinonais, où se trouvait le clos de Frère Jean (2).

Mais c'est surtout le nom de la province et de la capitale, Tours et Touraine, qui reviennent dans le roman. Rabelais vante la grosse horloge de Tours (1. II, ch. xxvi) et ses pruneaux (1. III, ch. xiii). Il fait de l'écuyer Gymnaste « un jeune gentilhomme de Touraine » (1. I, ch. xxiii) ; Panurge se prétend né et élevé « au jardin de France, c'est Touraine » (1. Il, ch. ix), et Pantagruel, ayant reçu d'Homenas des « poires de bon Christian », lui promet de les planter et acclimater en son « jardin de Touraine, sur la rive de Loyre » (1. IV, ch. liv).

Si, grâce à ces détails, nous pouvons nous familiariser aujourd'hui avec la topographie de la Touraine de la première moitié du xvi' siècle (3), il n'en va pas de même des vocables tourangeaux qui devraient abonder dans le roman et y occuper la première place.

II est question du parler tourangeau au V livre (ch. xix), en arrivant au royaume de la Quinte-Essence. A l'apostrophe des gens de guerre de la Reine sur certaines finesses de langage, Panurge de répondre : « Beaux cousins, nous sommes gens simples et idiots, excusez la rusticité de nostre langage, car au demourant les coeurs sont francs et loyaux ». Et ceux-ci de répliquer à leur tour : « Grand nombre d'autres ont icy passé de vostre païs de Touraine, lesquels nous sembloient bons lourdauds et parloient correct ».

Malheureusement, la Touraine est, sous le rapport de la dialectologie, une des rares provinces qui ait échappé à toute inves-

(i) Voy. Rev. Et. Rab., t. V, p. 64.

(2) Ajoutons-y le « seigneur de Basché n, hameau tourangeau; les villages du Chinonais : Sinay (auj. Cinais) et Saint-Louand, Candes et Monsoreau, et finalement, Villaumere, le séjour de Raminagrobis.

(3) Henry Grimaud, « Topographie rabelaisienne»: Touraine {Rev. Et. Rab., t. V, p. 57 à 83.

tigation sérieuse. Ce que nous possédons comme recueils régionaux est superficiel, vague et dénué de valeur scientifique ou même pratique.

Aucun autre écrivain que Rabelais — si ce n'est Béroalde de Verville à la fin du xvi' siècle — n'a fait usage du patois tourangeau.

C'est encore le petit glossaire du Quart livre, la Briefve Déclaration, qui nous donne les renseignements les plus sûrs. On y lit :

Cahin-caha. Motz vulgaires en Touraine, tellement quelle ment. Que bien que mal.

Marmes. Merdigues. Jurements de gens villageoys en Touraine.

Ma Dia, est une manière de parler vulgaire en Touraine : est toutes fois Grecque. Ma âiu, non par Jupiter : comme Ne dea. Njj (?ia, ouy par Jupiter.

Ces termes représentent des expressions figées : une onomatopée et deux formules locales d'affirmation solennelle. La première n'est pas exclusivement tourangelle. On la lit dans la Passion de Gréban (i) et dans une vieille farce (2). C'est à cette forme primitive que remonte la variante moderne cahin-caha.

C'est là assurément peu de chose, mais les indications sont au moins précises. Pour les autres livres du roman, nous n'avons, hélas ! aucun guide qui mérite confiance. Panurge luimême, qui se prétend Tourangeau, n'émaille son langage d'aucun vestige de terroir.

Des lexicographes, c'est Ménage et Le Duchat qui ont les premiers relevé des vocables tourangeaux. Ménage cite comme tels:

Carroy. Mot de Touraine qui signifie carrefour. Courtibault, dalmatique, qu'on appelle courtibault en Berry et en Touraine.

Or, on l'a vu, le premier est également répandu en Anjou, Poitou, Vendômois, etc. Rabelais le situe, il est vrai, en Touraine (1. I, ch. xxv) : «... les fouaciers de Lerné passoient le grand quarroij... », mais ce terme archaïque n'a rien de spécifiquement tourangeau.

(i) Ed. Paris et Kaynaud :

248/^0. 11 est amont caliu-caha...

(2) Farce de Marchandise (dans Ane. Théâtre, t. III, p. 25 i): « Cahu caha, il nous le convient faire ».

PATOIS DE L'OUEST i?'

C'est également le cas de courtibaut qu'on trouve attesté en Poitou dès 1345.

D'autre part, Le Duchat considère comme tourangeaux :

Orgue, orge (1. IV, ch. xxx) : « Une pochée d'orgues, un sac d'orge. Les Tourangeaux parlent de la sorte ».

Pifre, fifre (1. IV, ch. xxxvi) : « En Touraine on appelle pifre cette sorte de flûte qu'ailleurs on nomme ^/re ».

Ces indications sont par trop vagues. Orgue est une seule fois employé par Rabelais (à côté d'orbe, fréquent chez lui) et pifre est aussi connu dans le Midi.

Finalement, Lacurne note ansée, vase à deux anses, comme usuel au xviii' siècle en Touraine. Ce mot qui ne se rencontre chez Rabelais qu'au V livre (ch. xvi), n'a non plus rien de particulièrement tourangeau.

Les deux termes qui suivent peuvent être considérés comme appartenant à la Touraine :

Badigoinces, lèvres (mot fréquent chez Rabelais). En Touraine, badigoenes et badigoinces. En Anjou et en Saintonge, le mot désigne la mâchoire. Une variante se lit dans la Comédie des Proverbes (acte II, se. m) : « Et toy, tu joues desja des bailligouinsses, comme un singe qui desmembre des escrevisses ». C'est aujourd'hui, sous la forme rabelaisienne, un terme vulgaire très répandu.

Escharbotter , éparpiller le feu, le tisonner (1. I, ch. xxviii) : «... un baston bruslé d'un bout dont on escharbotte le feu ». Ce verbe se rencontre à la fois en Touraine et en Dauphiné.

De notre temps, lors de la renaissance des recherches dialectales, aucun travail patois, même médiocre, n'a été consacré à la Touraine.

Le premier recueil de mots tourangeaux, une centaine environ, a été inséré par de Croy dans ses Etudes sur le département d'Indre-et-Loire (ancienne Touraine), Tours et Paris, 1838, p. 270 à 273 : <( Vocabulaire des mots les plus usités dans nos campagnes». Bien que complètement insignifiant, l'auteur garde l'illusion que « ce vocabulaire abrégé suffirait pour entendre le langage des indigènes tourangeaux ».

En 1867, A. Loiseau publia dans la Revue de la Société académique du Maine-et-Loire (t. XXI, Angers, 1867, p. 70 à 89), une étude sur les « Rapports de la langue de Rabelais avec les patois de la Touraine et de l'Anjou ».

Le petit glossaire tourangeau qu'Auguste Brachet a fait paraître en 1871 dans le premier tome de la Eomania (p. 88 à 91), mérite à peine d'être signalé. Ces deux cents mots ou locutions, recueillis dans les deux cantons de Bléré et d'Amboise (Indreet-Loire), à l'Est de la Touraine, furent communiqués à Brachet par feu Claude Proust, de la Société archéologique de Touraine. Les vocables cités ont des éléments identiques à ceux du Berry et de l'Ouest {halleboite, grolle, vèsé), ou des termes de la langue générale (accrêtë, coquet ; afjîer, planter, etc.). Aucune donnée utile ne se dégage de cette liste purement empirique.

Les études dialectologiques de Gœrlich sur la Touraine (i) envisagent exclusivement la phonétique. Enfin, les publications récentes, très superficielles, sur la Basse-Touraine, de Henri Cormeau (2) et Jacques Rougé (3) n'ont guère comblé cette lacune sensible de la philologie rabelaisienne.

La Touraine, étant entourée par l'Anjou, le Poitou et le Berry, son patois avait certes de nombreux vocables communs avec ces provinces. Mais il possédait probablement aussi des mots de terroir qui lui appartenaient en propre. C'est peut-être à cette source qu'il faut faire remonter quelques-uns des vocables que nous avons mentionnés comme spécifiquement rabelaisiens.

(i) Die nordostlichen Dialekte der langue d'o'il (Bretagne, Anjou, Maine, Touraine), Heilbronn, 1886.

(2) Terroirs Mauges, Paris, 1909 (p. 27 à 90, mots de patois).

(3) Le parler tourangeau, Région de Loches, Paris, 1912.

Le folklore tourangeau n'est pas mieux partagé. Les contributions de Jacques Rougé pour la Basse-Touraine (Région de Loches), sont insignifiantes : Le Plateau de Bossée, Histoire, légendes et coutumes (Loches, 1902), et Traditions populaires, Région de Loches (Paris, 1907), p. 41 à 45 : « Principales expressions traditionnelles du parler bas-tourangeau ».

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