CHAPITRE V LYONNAIS ET DAUPHINÉ
Rabelais a une prédilection pour Lyon, où il a été médecin à l'Hôtel-Dieu de 1532 à 1535. C'est là qu'en 1532, il mit en vente ses premiers opuscules : ses publications savantes, la Pantagruéline Prognostication et les Almanachs.'l^es deux premiers livres de son roman, Gargantua et Pantagruel, parurent également à Lyon chez François Juste et chez Claude Nourry.
Ces deux premiers livres mentionnent fréquemment la ville de Lyon. Le Dauphiné n'y manque pas non plus avec ses montagnes et ses villes (surtout Valence) et Vienne, cette dernière célèbre par les épées qu'on y fabrique.
Se rapportent au parler lyonnais (i) :
Ai'oy, charrue (1. I, ch. xl) : « Le cinge ne tire pas Varoij comme le bœuf ». Cf. Robert Estienne (1539): « Araire, pour charrue, mot Lyonnais ». En Gascogne, on dit arai, charrue simple sans avant-train ni contre.
Dehitoribus à gauche, dans ce passage (1. II. ch. i) : « Le soleil bruncha quelque peu comme debitorihus à gauche », c'està-dire comme un bancal à gauche. C'est le lyonnais debitoribus, pour debitors, tortueux (2), bancal, affublé d'une finale latine (cf. anc. fr. coquibus et mod. rasibus). L'expression rabelaisienne et lyonnaise est également connue en Provence : « Es tout debitoribus à gauche, il est tout contrefait, c'est tout biscornu » (Mistral).
CrezioUf creuset (deux fois). C'est le lyonnais et dauphinois crisieu, même sens. <
(i)Voy.,pour le lyonnais, le Dictionnaire de Nizier du Puitspelu (1887-1889) et le Littré de la GrancfCôte (iQoS), du même auteur.
(2) Cf. N. de Puitspelu, Le Littré de la Grand'Côte, v° debitoribus : « Mot forgé en imitation du latin sur le vieux lyonnais debitors, contrefait, de bis tort us : a As-tu vu le prétendu à la Glaéî On dirait qu'il lui manque une miche, tout debitoribus à gauche ». On trouve debitoribus dans Rabelais, qui l'aurait vraisemblablement recueilli dans son séjour à Lyon ».
Faguenas, mauvaise odeur (1. 11, ch. vu). Lyonnais et Forézien. Maschecroutte, mannequin de carnaval (1. IV, ch, lix) : « De la ridicule statue appellce Manduce... A Lyon au carnaval on l'appelle Maschecroutte ». Proprement mâcheur de croûtes, terme injurieux. Aujourd'hui, cet appellatif semble sorti d'usage. De Puitspelu ne le connaît que d'après cette mention: « Machecroute. Mannequin représentant une figure monstrueuse que, d'après Rabelais, on portait au carnaval ».
Matafain, crêpe, gâteau de blé noir ou de froment cuit dans la poêle (1. III, ch. xxviii), proprement tue-faim. Sens du lyonnais mata/an, sur lequel Bruyérin Champier nous donne ces détails : c( Lugdunenses queddam panis genus in sartagine confectum mattafanos seu matefaim vocare, quasi famis domitores ac vietores, qui messoribus fossoribusque suavissimum manduntur » (i).
Voici maintenant quelques mots spécialement dauphinois (2) :
Bisouard, colporteur des montagnes du Dauphiné (1. I, ch. ix), montagnard de l'Isère, proprement forte bise, coup de bise (3).
Manillier, sonneur de cloches (fréquent). Dauphin. Manilhié, même sens.
Piscantine, boisson (l. II, ch. xi) : «... à boire belle piscantine et beau corme ». En Dauphiné, piscantino désigne un mauvais vin.
Testonner, coiffer (fréquent). Le mot est aujourd'hui vieilli en Dauphiné.
Trepelu^ avec ce double sens :
1° Parlant d'une personne, loqueteux, gueux (l. II, ch. xxx) : « Ce vieux trepelu Terpsion ».
2° Parlant d'un livre, usé, vieux (1. 1, ch. ix) : « Un livre trepelu qui se vend par les bisouars et porteballes ».
On lit ce mot dans un Sermon joyeux (Montaiglon, t. VI, p. 201) :
Que je n'en eusse un verd pelu, Et moy le meschant trepelu.
Et, sous la forme trupelu, dans Calvin (.|) et dans une moralité (éd. l'^ournier, p. 407) :
(i) De re cibaria, Lyon, i5Go, 1. VI, ch. 11.
(2) Voy. le Trésor de Mistral.
(3) Voy. ci-dessus, t. I, p. 33o et suiv.
(4) Servions (dans Opéra, t. XLVI, p. 120) : « Si quelque trupelu et
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Desordre les tient y en renc, Comme un trupelu, un mymin, Qui veult devenir femynin.
C'est le dauphinois tiripelu, loqueteux, pauvre hère, proprement traîne-peau, tire-peleux.
Remarquons, en ce qui touche la prononciation, qu'alors que Bèze (1584) reproche aux Berrichons et aux Lyonnais de dire noustre, voustre^ le dous, il ajoute que les habitants du Dauphiné et de la Provence disent à tort dolew\ torment. On lit chez Rabelais crope et doleur (à côté de douloureuse), priour et posteriouî\ etc.
Ce flottement a persisté pendant tout le xvi^ siècle.
un homme de néant vouloit honorer quelqu'un et qu'il luy dit : Tu es roi d'Antioche... C'est un belistre et un maraut qui parle... ».
Entre autres mots vulgaires dont Castellion s'est servi dans sa traduction de la Bible, figure trupelu. Voy.,à ce sujet, Buisson, Sébastien Castellion, Sa vie et son œuvre, Paris, 1891, p. 421.
De même, dans la Deablerie de d'Amerval (fol, j v r"): «A plusieurs gentilz trupelu^... ».