CHAPITRE VI LANGUEDOC
C'est le pays qui a fourni à Rabelais une de ses contributions dialectales les plus fécondes. 11 y avait séjourné à différentes reprises. Il en connaissait les antiques monuments et les traditions populaires. Des villes, Montpellier, Toulouse, lui étaient familières. Montpellier, où il arriva en 1530 pour prendre ses grades en médecine et où il revint en 1537 pour exercer son art, ainsi qu'à Narbonne et à Castres ; Toulouse, dont il fait mention à l'occasion du tour de France universitaire de Pantagruel (1. II, ch. v) : « De là vint à Thoulouse, où aprint fort bien à dancer et à jouer de l'espée à deux mains, comme est l'usance des . escholiers de ladicte université». Rabelais n'oublie pas de conduire son héros à Montpellier, «où il trouva fort bons vins de Mirevaulx et joyeuse compagnie, et se cuida mettre à estudier Medicine », Puis de lui faire admirer « le pont du Guard et l'amphithéâtre de Nimes... qui semble oeuvre plus divin que humain ». Ailleurs, à propos d'un moulin, il ajoute (ch. xxii) : « Non tant toutesfoys que ceulx du Balade à Thoulouse (i)». A une autre occasion, il mentionne la légende toulousaine de la reine Pédauque (2), aux pieds d'oie (1. IV, ch. xli). Ailleurs, Gymnaste, s'adressant aux Andouilles guerrières, s'écrie (I. IV, ch. xLi) : « Tous tenons de Mardigras, vostre anticque confédéré. Aucun, depuis me ont raconté qu'il dit Gradiinars... ». C'est le méridional (bordelais, etc.) dimars (jras, mardi gras.
Rabelais appelle le Languedoc le plus souvent Languegoth^ c'est-à-dire pays de la langue des Goths, suivant l'interprétation des savants de la Renaissance (dont Ménage cite les opinions). Notre auteur mentionne « les chievres du Languegoth » (1. I,
(i) Cf. Doujat : « Bajacle, c'est un moulin fort renommé dans Toulouse : alezan de Bajaclc, un âne de moulin ».
(2) Mistral, au mot pedauco, remarque : a Rabelais donne comme juron toulousain Par la quenouille de la reine Pédauque ». — Il n'y en a pas trace dans notre auteur.
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ch. xvi), le « flammant », oiseau languedocien, et « ce bon vent de Languegoth que l'on nomme Cyerce » (1. IV, ch. xliii).
Mais c'est le patois du pays, le languedocien, dont l'étude nous intéresse particulièrement. Nous avons pour guide, dès le xvi" siècle, l'excellent recueil de l'érudit jurisconsulte toulousain Jean Doujat : Dictionnaire de la langue Toulousaine (i) (1638) et, de nos jours, l'inépuisable Trésor (1879- 1886) de Mistral, source précieuse pour tous les parlers méridionaux. Rappelons pour mémoire le Dictionnaire d'Honnorat (1846- 1849) et celui d'Azaïs (1867-1871).
Voici les vocables tirés du Languedoc:
Arraper, saisir (1. I, ch. xxxviii) : « Il arrapoit l'un par les jambes, l'aultre par les espaules ». Voici ce qu'en dit Doujat: « Arrapa, accrocher, grifler, saisir ou prendre à belles griffes, desrober, haper... Le vulgaire en France se sert d'a/Toper, en même sens ».
Le mot se rencontre déjà dans une lettre de grâce de 1456 : a Le suppliant arrapa ledit Pierre au col ». Il a passé en Poitou et ailleurs. Robert Estienne ne le donne qu'en 1549: « Arraper ^ Arripere ». D'Aubigné met ce verbe dans la bouche du Baron de Fœneste (t. II, p. 562).
Bagatin, vaurien {Pant. Progn., ch. v), du languedocien bagatin, pleutre, homme de néant (2). Le mot a passé aux patois du Nord de la Loire : au Havre, bagatin signifie baladin, saltimbanque (Haignéré).
Barbotine, poudre vermifuge (1. II, ch. vu), duLang. barboutino^ même sens.
Bcirrault, petit tonneau de transport muni d'un goulot (deux fois) : Lang. barrau^ petit baril.
Bourrache, flacon de terre (1. V, ch. xxxiv), de bourracho, même sens.
Brague, chausse, braie (l. V. ch. xlvii), du mérid. brago, même sens. Les bragues étaient des chausses larges et riches. Henri Estienne cite ce passage de Menot {Apologie, t. I, p. 115) : « O si non viderentur magni luxus, /es grandes bragues! ». De là bragards, fashionables, galants, que Rabelais {Pant. Progn., ch. vi) place entre marjolletz et rufjiens.
Brassai, brassard (deux fois), de brassai^ armure pour le bras.
(i) Ce Dictionnaire fut rattaché aux Œuvres de Goudelin, à partir de la iv« édition (1645).
(2) Voy. notre article dans Rev. Et, Rab., t. X, p. 261-262. '
i86 ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES
Brigaille, miette (1. V, ch. xxxiii), de brigaio, même sens.
Cabre morte (à la), à la chèvre morte (1. III, ch. xxiii) : «... qu'il le passast oultre l'eau à la cabre morte sur ses espaules ». En Languedoc, pourta à la cabro morto, c'est porter sur le dos, les bras de celui qu'on porte enlacés autour du cou.
Cagoule, capuchon de moine (l, IV, ch. xi), à côté de cogule
(1. I, ch. XL).
Caignard, cagnard, lieu exposé au soleil et abrité contre le vent (1. II, ch. xiii), et caignardier, gueux [Pant. Progn., ch. v), termes languedociens.
Canabasser, tisser (au sens figuré, fréquent), du Lang. canabas, canevas, toile de chanvre écrue, et canabassié^ tisserand, chanvrier. Cf. Du Cange (sous l'année 145 1): « Pierre Lauri, marchant canabasseur vivant en la ville de Besiers ».
Canonge, chanoine (1. IV, ch. lu): « Unes demies Decretales du bon canonge La Carte », du Lang. canounge, même sens.
Capiloly, Capitole, nom que portait l'hôtel de ville de Toulouse (I. I, ch. xxvi) : « Les fouaciers... se transportèrent au Capiilo/;/ ». Cf. Doujat : « Capitouls, magistrats populaires de Tolose, pareils aux échevins, jurats, consuls ».
Companage, tout ce qu'on mange avec le pain (1. III, ch. iv) : <L Pain et vin. En ces deux sont comprinses toutes espèces des alimens. Et de ce est dict le companage en Languegoth ». Cf. Doujat: « Companatge, pitance, viande, l'ordinaire qu'on dépense en une maison, outre le pain et le vin ». Pelletier du Mans cite, dans son Art poétique (1555), entre autres termes patois, le languedocien companage, « mot bien composé qui signifie ce que les Latins disent opsonium, c'est-à-dire tout ce qu'on met sur la table, hors le pain et le vin ».
Coudignac, cotignac, confiture de coings (fréquent), du Lang. coudougnat, d'où coudoignac (dans le Ménagier de Paris). Robert Estienne donne (1549) : « Codignac, Cydoniatum, Cotoneatum ».
Decollaz, décollé (l. 111, ch. xxxiii : « sainct Jean décollas »). Lang. découlât, décollé.
Eficlajfer, dans l'expression <l s' esclaffer de. rire » (deux fois), du Lang. s'esclajl, pouffer, éclater. Le sens matériel du verbe méridonial se lit dans ce document de i.|i2 : « Le drap pourroit rompre et entrouvrir q\ esclaffer ».
Esclot, sabot (1. III, ch. xvii): « Elle deschaussa un de ses esclots (nous les nommons sabotz) ». Cotgrave donne le mot